Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 36: The Spoils
La lumière du petit matin filtrait par les meurtrières du château, suffisante pour révéler l'étendue du carnage. Jack s'appuyait contre le chambranle de la porte de la cuisine, la main pressée sur son côté où la fièvre tirait des ombres rouges dans sa vision. Il aurait dû être au poste de secours avec Émile, mais quelque chose dans la demande d'Henri — *« Viens avec moi »* — l'avait poussé à suivre.
Henri descendit l'escalier de pierre qui menait aux caves, une lanterne à la main. Son visage, taillé dans le granit normand, ne trahissait rien, mais Jack apprit à lire les silences de l'homme. Quand Henri s'arrêta au pied des marches, les jointures blanchies sur la poignée de la lanterne, Jack comprit que quelque chose d'important l'attendait en bas.
« Il est là, dit Henri sans se retourner. Dans la cellule à vin, celle qui sert de débarras. »
Jack descendit. L'air sentait le moisi et la poudre. Les pas des hommes de la Résistance et des soldats américains qui avaient traversé le château quelques heures plus tôt avait laissé des entrelacs de boue sur les dalles. Au fond, une porte de chêne bardée de fer était entrebâillée. Une faible lueur en sortait.
Le Baron était assis contre le mur du fond, les bras croisés autour des genoux, un chiffon taché noué autour du front. Sa barbe grise, qu'il avait laissée pousser depuis des semaines, était collée de sang séché. Les doigts de sa main droite étaient bandés grossièrement, paysans manifestement, mais il tenait un gobelet de vin couleur grenat entre ses deux paumes tremblantes. Il était maigre. Dans la lumière jaune de la lanterne, Jack vit que ses pommettes creusaient des ombres profondes dans son visage.
Il leva les yeux. Ses prunelles claires s'éclairèrent quand il reconnut Henri, et un sourire — un vrai, sans amertume — fendit sa barbe.
« Ah. Tu es venu me chercher toi-même. »
Henri s'accroupit devant lui. Il posa la lanterne sur le sol, sortit un couteau de sa ceinture et coupa les liens qui retenaient encore les chevilles du Baron à un anneau scellé dans le mur. Le vieil homme grogna, fit rouler ses chevilles, porta le gobelet à ses lèvres.
« Ils m'ont laissé du vin. Par dérision, je crois. J'ai bu le meilleur pour me donner du courage. Mais quand j'ai entendu les coups de feu là-haut, j'ai pensé que c'était peut-être la fin. » Il regarda Jack, ses yeux s'arrêtant sur l'uniforme déchiré et les bandages sales. « Vous êtes le premier Américain que je vois. Je suis heureux que ce soit vous. »
Jack s'appuya sur le cadre de la porte. Ses jambes étaient lourdes, comme si on lui avait cousu des sacs de sable sous la peau. Il se demanda s'il allait tenir debout encore longtemps.
« Vous êtes le Baron de ce château ? demanda-t-il.
— Je suis ce qu'ils ont laissé de lui, oui. » Le Baron fit un geste vague. « Ils m'ont pris dans ma maison, il y a trois semaines, quand ils ont compris que je faisais passer des courriers aux Alliés. Le commandant Reiner, enfin… » Il chercha un nom dans sa mémoire. « Celui qui est en bas, mort ou blessé. Il avait des méthodes qui ne varient pas. »
Henri se releva. Il tendit la main au Baron, qui la saisit avec une dignité fatiguée et se mit debout. L'homme vacilla, rattrapa son équilibre sur le mur.
« Vous êtes vivant, dit Henri. C'est ce qui compte. »
Le Baron hocha la tête lentement, puis regarda autour de lui, la cave vide, les étagères à bouteilles presque épuisées. « Les boches n'ont pas volé mon vin, au moins. Ils l'ont bu. C'est une consolation : ils sont morts avec quelque chose de bon en eux, même si c'était étranger. »
Jack sentit un rire lui monter dans la gorge, se terminer en toux sèche contre son poing. Le Baron le regarda avec une attention nouvelle.
« Vous avez besoin de soins, mon soldat.
— Plus tard, dit Jack. D'abord, les ordres. On m'a accordé vingt-quatre heures, mais j'ai besoin de savoir où va ma division. »
Henri prit le Baron par le bras, l'accompagna vers l'escalier. Jack les suivit, une main sur la rampe, chaque marche éveillant une crampe dans ses jambes. Il ne se souvenait pas avoir couru autant depuis son entraînement, ni combattu aussi longtemps sans dormir. Sa tête tournait comme une toupie.
Dans la salle principale du château, la lumière du matin entrait par les fenêtres brisées. Des soldats américains avaient installé un poste de commandement improvisé sur la grande table de chêne, avec des cartes et une radio. Un capitaine — jeune, le visage encore frais, des galons qui sentaient l'école d'officiers — leva les yeux quand Jack entra.
« Sergent Calloway ? Le colonel veut vous parler à la radio. »
Jack s'approcha. Il tendit la main, le gobelet du combiné froid dans sa paume, la voix du colonel Davis, sèche et nette, qui grésilla à travers les parasites.
« Calloway. Je vous attendais. Vous avez fait du bon travail, le rapport est en route vers le QG. Écoutez : votre unité d'origine, le 2e bataillon de Rangers, a été durement touchée à la Pointe du Hoc. On reconstruit. Mais pour vous, j'ai des ordres : rapatriement sanitaire. Dès que possible. Vous avez un avion qui part d'une plage à l'ouest demain soir, si vous le prenez. »
Jack regarda par la fenêtre. En bas, dans le pré, les hommes de la 4e Division remontaient leurs colonnes, camions et jeeps, chars Sherman qui bringuebalaient sur le pont dont il avait si durement disputé la possession. Le pont tenait. Le chemin était ouvert. L'invasion filait vers l'intérieur.
Il pensa à son père, à la montre qui avait cessé de marcher un matin de juin il y a des années. À Harrison, mort dans le ciel, les mains crispées sur la soie d'un parachute qui ne s'était pas ouvert. À Claire, dont le visage s'estompait dans sa mémoire chaque fois qu'il la convoquait. À Émile, qui était toujours à l'infirmerie de fortune, blessé par sa faute.
« Monsieur le Colonel, dit-il lentement, je préfère rester jusqu'à ce que le pont soit sécurisé et que l'offensive soit bien engagée. Il y a des choses à régler. Des choses personnelles, et un officier allemand qui a peut-être quitté le bunker. »
Il y eut un silence sur la ligne. Puis le colonel Davis dit, avec une pointe d'ironie fatiguée : « Vous savez que je peux vous ordonner de revenir ?
— Oui, monsieur.
— Mais je ne le ferai pas. Vous avez gagné le droit de finir votre travail à votre manière, Calloway. Vingt-quatre heures, pas plus. Ensuite, vous embarquez, même si je dois vous faire traîner par un tire-fesses. Compris ?
— Compris, monsieur. »
La connexion se coupa. Jack rendit le combiné au capitaine, qui le regarda avec une expression indéchiffrable. « Vous avez de la chance de choisir votre guerre, Sergent. »
Jack ne répondit pas. Il sortit du château, marcha jusqu'à la haie qui bordait le pré, s'appuya contre le tronc d'un pommier en fleur et ferma les yeux. La puanteur de la poudre et de la mort se mêlait au parfum des pommes — le monde étrange qui revenait à la vie autour des champs de bataille.
Il pensa à sa décision. Il aurait pu rejoindre sa division, reconstruite, repartir au feu avec les hommes qu'il connaissait. Mais quelque part dans les collines, un officier allemand — Reiner peut-être, ou un autre — marchait avec des papiers compromettants, ou simplement avec la haine intacte. Et il y avait Claire.
Il ouvrit les yeux. Le Baron traversait le jardin, appuyé sur le bras d'une femme de la Résistance qui lui parlait à voix basse. Henri se tenait à l'écart, contre le mur du château, les bras croisés, regardant le pont, le fleuve, les colonnes de soldats américains qui avançaient.
Jack s'approcha de lui.
« Le général m'a donné une journée, dit-il en français. Ensuite, je rentre.
— Une journée suffit pour dire adieu, répondit Henri sans se retourner.
— Et pour régler quelques comptes.
Henri se tourna alors, le regard aigu. « Vous pensez encore à elle.
— Je ne sais pas encore ce que je pense. Mais il faut que je sache. Elle est peut-être quelque part, là-derrière, dans les lignes qui avancent. Et si elle est en vie, je dois lui parler. »
Henri hocha lentement la tête. « Le pont, dit-il. La guerre, dit-il encore. Et une femme. Vous avez beaucoup de choses à tenir dans une seule main, Sergent. »
Jack regarda le pont, les ouïes d'acier qui avaient tenu, la fissure que les ingénieurs disaient superficielle. Il y avait là, dans ce pont, toutes les heures de sa nuit, le sang d'amis, la promesse d'un avenir. Il avait traversé l'enfer pour le tenir, et il ne voulait pas le quitter sans y avoir laissé sa marque.
« Nous verrons », dit-il.
Le Baron les rejoignit enfin, marchant plus droit, la dignité retrouvée d'un homme qui a survécu à sa propre mort. Il s'arrêta devant Henri, posa une main sur son épaule.
« J'ai une dette envers toi, dit-il. La plus ancienne des dettes. Tu l'as payée ce matin. Je ne l'oublierai pas.
— Payée pour moi-même, dit Henri. Vous avez tenu parole pour mon père. Les dettes d'honneur se paient entre hommes, mais certaines ne se paient qu'en pleurant. Je ne pleurerai pas. C'est fait, c'est bien fait. »
Ils se serrèrent la main. Jack les regarda, sentit la fièvre battre dans son crâne, la fatigue peser sur ses paupières. Demain, il embarquerait. Aujourd'hui, il devait tenir. Et quelque chose, dans la poche de sa veste, contre son cœur — du papier ? Un crayon ? — semblait lui demander de ne pas oublier.
Il porta la main à sa poitrine. Il y trouva un objet dur, à côté de la montre de son père. Un morceau de craie, qu'il avait ramassé — quand ? Il ne se souvenait plus. Peut-être sur les ruines d'une école, dans un village traversé. Il le sortit, le tint dans sa paume ouverte. La craie blanche, encore neuve, pareille à celle qui servait à écrire sur les tableaux, à marquer les portes, à tracer les chemins.
Il regarda le pont, puis son poing fermé sur la craie.
Il avait encore une chose à faire avant de partir.
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