Le Pont à l'Aube
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La nuit les avait avalés. Sous la terre battue du cellier, l'air était épais de poussière et de peur. Ils étaient restés là, immobiles, pendant des heures, les planches au-dessus de leurs têtes vibrant au moindre pas de botte allemande. Puis le silence était revenu, un silence lourd, comme après un orage qui n'éclate pas.
Henri avait soulevé la trappe sans un bruit, ses yeux habitués à l'obscurité. Leur départ fut une ombre parmi les ombres, une lente reptation le long des haies, le fusil de Jack prêt à cracher la mort à chaque instant.
Ils avançaient depuis deux heures quand Henri leva soudain la main. Jack se figea, accroupi derrière un buisson d'aubépine. Devant eux, à travers un rideau de saules, la route de terre s'élargissait en un carrefour. Et là, sous la lune qui perçait les nuages, un camion allemand était arrêté, moteur éteint. Des soldats déchargeaient des chevaux de frise, des rouleaux de barbelés, des panneaux de signalisation.
Un checkpoint. En cours de construction.
Jack compta six hommes, puis une moto arriva du nord, son phare balayant les fossés comme une lame. Le side-car s'arrêta, et un officier en sortit, cartable sous le bras, claquant des ordres que le vent apportait par bribes.
— Ils barrent la route, murmura Jack. Ils ne doivent pas passer. Il y a un pont plus loin, à deux kilomètres, on peut le franchir avant qu'ils aient fini de s'installer.
Henri secoua la tête, ses doigts serrés sur le canon de sa vieille carrière de chasse.
— Deux kilomètres de champ ouvert. Ils ont des projecteurs. Et un chien.
Jack regarda le berger allemand attaché au camion, ses oreilles dressées, son museau tourné vers les bois. Il haïssait les chiens. Les chiens trouvaient ce que les hommes ne voyaient pas.
— Alors on fait quoi ? On reste plantés là jusqu'à ce que le soleil nous trouve ?
— Le sud, dit Henri. La route forestière traverse la rivière par un gué, à quatre kilomètres d'ici. Personne ne le surveille. Les Allemands le savent, ils le jugent impraticable.
— Un gué. Avec tout l'équipement que je porte ? Et si la rivière a monté, avec toute cette pluie ? On sera piégés dans le courant.
Henri tourna vers lui un visage de pierre.
— Tu veux les affronter à six contre deux ? Avec peut-être une section entière qui converge ? Ton général, là-bas, il attend ton renseignement. Pas ton cadavre.
Jack sentit la morsure de l'orgueil. Il avait été formé pour l'action, pour le fer et le courage, pas pour ramper comme une taupe. Chaque minute passée dans les fourrés de Normandie était une minute volée à la mission.
— Tu ne comprends pas, dit-il, la voix tendue à l'extrême. Chaque heure perdue, c'est des hommes qui meurent sur les plages parce qu'on n'aura pas su leur dire où les canons sont cachés.
Henri le regarda longuement, puis il fit un geste vers l'est, vers le pont invisible.
— Et tu crois que moi, je ne perds rien ? Que je n'ai pas quelque chose à traverser de l'autre côté, moi aussi ?
Les mots restèrent en suspens. Jack voulait demander quoi, qui, mais un bruit lui coupa la parole. Un sifflement. Puis un autre. Dans les bois, devant eux, à leur droite.
Deux soldats allemands marchaient le long d'un sentier parallèle, le torse penché en avant, scrutant le sol. L'un d'eux tenait une lampe électrique qui tranchait l'obscurité en rectangles pâles. Le berger allemand du checkpoint jappa soudain, une fois, puis se tut.
— Ils poussent, souffla Henri. Le débarquement les a rendus fous. Ils ratissent chaque bosquet, chaque recoin.
Jack s'accroupit plus bas. La boue suintait à travers son pantalon trempé. La patrouille s'arrêtait presque à leur hauteur, de l'autre côté de la haie. Il entendait leur respiration, le frottement des courroies de leurs fusils, les murmures étouffés.
Un des Allemands dit quelque chose, et l'autre rit. Un rire bref, sans joie, comme un aboiement. Ils regardaient vers le champ, puis l'un d'eux pointa quelque chose du doigt. Jack suivit son regard. Une ferme abandonnée se dressait à trois cents mètres, ses fenêtres vides comme des orbites.
Les deux soldats échangèrent quelques phrases, puis ils changèrent de direction, s'éloignant vers la ferme.
Jack expira lentement. Il avait dû garder la respiration sans s'en rendre compte.
— Ils inspectent la ferme, murmura-t-il. Dans dix minutes, ils reviennent par ici.
Henri désigna un affaissement de terrain à l'ouest, un ancien drain agricole, envahi d'orties et de ronces.
— Le drain passe sous la route. Ça empeste, mais en rampant, on peut passer sans être vus.
— Et une fois sous la route ?
De l'autre côté, une haie continue, puis les bois épaississent. Après les bois, le gué.
Jack hésita. Une partie de lui, la partie trempée dans le sang des Rangers, hurlait de choisir l'affrontement direct. Le pont, la mission, la barrière à briser. Mais il regarda Henri, ce paysan aux épaules noueuses, dont le visage portait une carte de patiences et d'amertumes, et il comprit quelque chose qui lui avait échappé depuis le début.
Henri ne fuyait pas les combats. Il les connaissait trop bien. Sa prudence n'était pas du don quichottisme, c'était du savoir.
— D'accord. Le gué.
Ils rampèrent dans le drain, dans une puanteur de décomposition et de terre ancienne. L'eau les prit jusqu'aux hanches, froide, coupante comme du verre. Jack avançait derrière Henri, le fusil tenu au-dessus de la tête, luttant contre l'envie de jurer à chaque graine de ronce qui lui déchirait les bras.
La route, soudain, devint factice, un dôme de gravier au-dessus d'eux. Il entendait les vibrations des pas allemands, le grondement ponctuel d'un camion qui passait.
Puis l'obscurité se fit plus profonde, et l'eau moins profonde. Le drain se rétrécissait, se remplissait de terre éboulée et de racines. Henri s'arrêta, puis il s'arracha au tunnel, ouvrant un passage dans une haie morte.
Jack le suivit. Ils émergèrent dans un bois de hêtres, la lumière grise de l'aube pointant à travers les branches. Jack s'agenouilla, reprenant son souffle, tandis que le son des vagues, quelque part à l'est, lui rappelait que le monde bougeait sans lui.
— Tu as des amis près du gué ? demanda Jack.
Henri ne répondit pas tout de suite. Il regardait derrière lui, vers la route, le visage impassible. Quand il se retourna enfin, ses yeux étaient durs comme des silex.
— Il y a un homme, à une ferme. Il s'appelle Marcel. Il connaît les Allemands, et les Allemands le connaissent. Il pourra nous dire si le pont est déjà miné.
— Miné ? Jack se releva d'un bond. On m'a dit qu'ils barraient le pont. Pas qu'ils le faisaient sauter.
La bouche d'Henri esquissa quelque chose qui n'était pas un sourire.
— On dit beaucoup de choses aux hommes qu'on largue du ciel. Il vaut mieux savoir la vérité avant de mourir pour un mensonge.
Jack voulut répliquer, mais un son lointain lui coupa la parole. Les moteurs, à nouveau. Plusieurs, cette fois, sur la route qu'ils venaient de traverser. Le checkpoint n'était pas en train de se renforcer. Il se transformait en un piège dont les mâchoires se refermaient sur toute la zone.
Henri le saisit par le bras, pressant ses doigts dans le tissu mouillé de la veste de Jack.
— Viens. Marcel n'est qu'à vingt minutes. Mais nous n'avons que deux minutes avant que ces camions ne doublent la patrouille.
Jack regarda une dernière fois vers l'est, dans la direction du pont, là où l'aube se levait sur la mer. Son père avait toujours dit que le premier homme qui se levait le matin voyait une chose que les autres ne verraient jamais : la vérité du monde avant qu'on la lui mente.
Il ravala son orgueil.
— Montre-moi le chemin, Henri.
Henri hocha la tête, et, ensemble, ils s'enfoncèrent dans le sous-bois, tandis que derrière eux, sur la route, les camions allemands déversaient des hommes dans les champs comme une marée conduite par des chiens.