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Le Pont à l'Aube

Lire le chapitre 5: The Brothers of the Maquis

La boue suintait à travers les planches du plancher de la cave, et l'air sentait la terre, la pomme pourrie et la peur. Jack compta les secondes entre les pas des Allemands au-dessus de leurs têtes. Cinq pas. Pause. Trois pas. Pause. Leurs voix résonnaient, métalliques, indistinctes, et puis un éclat de rire, décontracté, presque joyeux.

Henri était figé contre le mur de pierre, ses yeux sombres fixés sur le plafond bas, un doigt posé sur ses lèvres. Sa poitrine se soulevait à peine. Jack, accroupi derrière lui, la main sur la crosse de son Colt, sentait le froid du sol s'infiltrer dans ses genoux et l'humidité coller à sa nuque.

Les bruits au-dessus diminuèrent. Une porte claqua. Et puis, plus rien. Le silence retomba, lourd, oppressant, troublé seulement par le battement sourd de leur propre sang.

Henri attendit encore cinq longues minutes avant de se lever, les articulations craquant. Il poussa une planche du plafond, écouta, puis la retira doucement. Une trappe déguisée. Il s'extirpa, tendit la main à Jack, qui le suivit.

La lumière grise de l'aube se frayait un chemin à travers les volets à moitié arrachés de la cabane. Les Allemands étaient partis, mais ils avaient laissé leur marque : des tiroirs éventrés, une chaise cassée, des pages de livres éparpillées sur le sol.

— Ils ont reniflé un rat, dit Henri, la voix basse. Il se pencha et ramassa une photo déchirée, la froissa et la jeta. Nous ne pouvons plus rester ici. Marcel ne nous attend pas avant ce soir, mais nous devons avancer maintenant.

Jack hocha la tête. Il n'avait pas besoin de parler. Chaque heure qui passait le séparait de son unité, des ponts, de la mission. Il vérifia son pistolet, le glissa dans sa ceinture, et suivit le chasseur dehors.

Ils marchèrent longtemps hors des sentiers, le long d'haies épaisses et de ruisseaux boueux, Henri s'arrêtant parfois pour écouter, pour humer l'air, pour lire les traces dans la terre meuble comme un soldat lit une carte. Jack remarqua sa précision : il ne devait jamais utiliser les routes visibles, mais il connaissait des passages invisibles à travers les champs et les boqueteaux, des passages qu'aucun touriste de la guerre n'aurait devinés.

La grange apparut enfin, au bout d'un chemin envahi par les orties. En pierre blanche, effondrée en un côté, avec une cheminée qui fumait Un filet mince. Henri fit signe à Jack de s'accroupir dans les buissons et avança seul, les mains ouvertes.

Un appel doux, presque un chant d'oiseau. Une réponse. Puis une silhouette féminine apparut dans l'encadrement de la porte, un fusil de chasse à la main. Elle était grande, environ quarante ans, le visage buriné par un soleil que les Normands ne voient que l'été, et ses yeux rappelaient à Jack ceux d'une bécasse prête à s'envoler.

Henri tourna la tête derrière lui et fit un signe : « Viens. »

Jack traversa la cour boueuse, la main sur son arme, et fut accueilli par le fusil de la femme braqué sur sa poitrine.

— Qui c'est ? demanda-t-elle, la voix dure.

— Un Américain, répondit Henri. Un parachutiste.

— Il a perdu son chemin, comme les autres ?

— Non. Il est seul. Vraiment seul.

Elle le dévisagea longuement, puis abaissa lentement son fusil. Son menton désigna l'intérieur. « Entre avant que les vaches te servent de témoins. »

La ferme était fraîche, sombre, sentant le lait caillé et le tabac séché. Une grande table de bois occupait le centre de la pièce, et sur cette table étaient étalées des cartes, des pistolets à graisser, des bandoulières, une pile de tracts alliés. Jack faillit sourire. La résistance ne ressemblait pas à l'image propre des films ; elle sentait la sueur et l'huile d'arme.

— Claire, dit Henri, posant une main sur le crayon de Jack. Elle est la voix de vingt hommes qui n'ont pas de bouche.

Claire remplit trois verres d'un calvados terreux, poussa un verre vers Jack, sans sourire. « Bois. Ça te fera pisser une foutue bonne à autre chose que la peur. »

Jack but une gorgée, le liquide attisant son œsophage. Il toussa, et elle eut un sourire encore plus rusé.

Henri s'assit, la carte du secteur déployée devant lui. Il arracha une feuille jaunie d'une boîte à cigares et regarda Jack.

« Le pont », dit-il, la voix grave.

Jack prit le crayon et esquissa le tracé de la rivière Dives, les structures environnantes, les bunkers observés depuis les hauteurs de la crête.

— Trois tours de béton, dit-il. Mitrailleuses sur le flanc est, mortier derrière les dunes. Et la route, ça, on dirait qu'elle a des conduits à cause des charges de démolition.

Claire se pencha, les poings sur la table, regarda le croquis.

— Marcel dans le hameau dit qu'ils ont acheminé des caisses de TNT sous le tablier, dit-elle avec un geste des doigts. Brandt veut garder le pont entier pour les renforts, mais il a ordre de le détruire si l'assaut arrive trop loin.

— On sait à quelle heure ?

— Les navires tirent depuis minuit, dit-elle, regardant par la fenêtre comme si elle pouvait voir la mer. On les entendais, même ici. Et puis on croyait voir des ombres dans le ciel, près de Carantan.

Jack sentit un petit tiraillement dans la poitrine. « La 82e a sauté au sud-ouest. » Il voulait y croire, même si les mots sonnaient vides, comme une prière apprise pour une confession qu'il n'avait pas faite.

Claire le regarda, et il vit qu'elle n'y croyait pas elle-même, mais elle acquiesça. « Alors il t'attendent, pour le faire sauter. On dit que le général a mis un prix de silence sur leur tête, et Brandt est le genre de chien qui adore la chasse. »

Henri plia la carte, la glissa dans sa veste. Il se tourna vers Jack.

« Tu auras besoin d'autres habits. Les paysans ici ne portent pas de treillis de saut, et une patrouille le fera remarquer à dix pas. » Il leva la tête, vers Claire. « Tu as une paire de vieux vêtements de travail, une veste de paysan et un pantalon en velours côtelé ? »

— Pour lui ? Il est trop grand, mais on va arranger ça. Elle disparut dans la pièce voisine et revint avec un paquet de linge usé et déteint, qu'elle posa sur la table.

Jack tangua, palpant l'étoffe, et commença à ouvrir les boutons de sa veste de combat. Ses doigts s'arrêtèrent sur le gousset qui contenait, bien au chaud, la montre de son père. Il jeta un œil au cadran : six heures dix.

Claire suivit son regard, puis leva son menton. « C'est une habitude ? Ou tu dois la mettre à l'heure ? »

— Deux fois par jour, dit Jack, tournant la montre dans sa paume, le métal poli reluisant sous la lumière faible. Comme mon père. Comme son père avant lui. Nous le faisions au lever et au coucher, pour dire qu'on est encore là, qu'on compte notre temps.

Henri resta silencieux, son visage indéchiffrable. Claire inclina la tête, examina la montre, puis leva les yeux vers lui, l'air perçante.

« La montre de ton père ne te donnera pas l'heure du départ, soldat. Mais la nôtre, elle, le fera. » Elle tourna une bouteille d'encre sur la table. « Il y a une maison, sur la route de la Baronnie de Vaulx. »

Jack regarda Henri. « Vaulx ? »

Le chasseur baissa les yeux, et pour une fraction de seconde, son masque de pierre se fissura. « Le Baron a une cache sous le château. Il entend tout ce que disent les Boches à travers leurs haut-parleurs, et il me doit un service, à moi et à mon frère.

— Ton frère ? demanda Claire, la voix s'étranglant. Son visage se fit soudain de marbre.

Henri donna un coup de poing sur la table. « Émile et quelques gars voulaient faire sauter la voie à la sortie de la Baronnie. La nuit dernière. Brandt avait prévu une embuscade. Ils sont tombés dans le piège, comme des rats dans un baril.

Claire pâlit. Elle se tourna vers le mur, un repas préparé sur la planche à pain.

— Émile. Ils l'ont pris. Il va parler, ou il va mourir. Les salauds vont le faire souffrir, jusqu'à ce qu'il donne le nom de tout le monde.

Jack vit Henri se faire de marbre, la veine de sa tempe battante. Son regard était celui d'un homme qui avait frayé avec la mort, mais qui voyait soudainement sa propre famille dans la ligne de mire.

— Je le connais, ce Baron, dit Henri, d'une voix à peine audible. Je l'ai connu à une certaine époque. Il m'a sauvé la vie quand la Gestapo me cherchait, il y a trois ans. Il m'a caché sous son plancher, il m'a donné du pain, il m'a donné sa colère. Et si c'est lui maintenant qui leur livre mes allées et venues…

Il leva les yeux vers Jack, et ce qu'il restait de son calme, de sa distance, s'envola.

— Il faut qu'on aille droit dans le repaire du château. Il faut qu'on voie de mes propres yeux, sinon on ne pourra jamais traverser cette barrière, avec ou sans ton pont, Américain. Mon frère n'a pas encore fait le somme que je lui dois. Je ne crois pas que je partirai avant de l'avoir payé.

Jack sentit le poids de ses propres ordres dans sa poitrine, serrés contre la montre de son père. Le pont comptait. C'était sa mission. Mais la guerre ne se décidait pas toujours sur les cartes d'état-major.

— On va là-bas, dit-il finalement, plus à lui-même qu'à Henri. On trouve ton Baron, et on sache la vérité. Et si Émile est vivant, on peut tirer profit de sa souffrance pour sauver le seul objectif que j'ai encore.

Claire enfonça un chapeau de feutre usé entre les mains de Jack, enfonçant le bord dans son sourcil.

« Alors tu es un fermier muet, pour aujourd'hui, soldat. Parce que si tu parles français avec cet accent américain, les arbres mêmes le répéteront aux Boches. »

Jack tira les côtés du chapeau, regarda Henri, et hocha la tête. Il y avait maintenant deux missions. Une seule avait un cartographe. L'autre avait un cœur, et ce cœur battait plus vite vers un village et un nom qu'il ne pouvait pas encore prononcer sans douleur.

Le ciel commençait à saigner du côté de la mer, quand ils sortirent de la ferme par l'arrière, sur un sentier creux qu'aucune carte militaire ne consignait.