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Le Pont à l'Aube

Lire le chapitre 8: The Blueprint

La ferme sentait le foin humide et le lait caillé. Henri poussa la porte de l'étable sans frapper, et un vieil homme se retourna, la fourche à la main. Ses yeux passèrent de Henri à Jack, s'attardant sur ses vêtements civils trop neufs.

« Tu voyages avec du monde maintenant, Henri. »

« Marcel. Il faut voir le pont. »

Marcel ne posa pas de question. Il les fit monter dans le grenier à foin, où une lucarne poussiéreuse donnait sur la vallée. Jack s'accroupit, colla son œil à la vitre sale, et sentit son estomac se nouer.

Le pont de la Merveille s'étendait en contrebas, ses arches de pierre grises comme des os de baleine échoués entre deux berges boisées. La rivière scintillait faiblement sous un ciel bas. Sur le tablier, des camions militaires stationnaient en file indienne. Et sur les piles, là où la pierre rencontrait l'eau, des silhouettes en vert-de-gris s'affairaient comme des fourmis sur une carcasse.

Jack cligna des yeux, ajusta sa vision. Les hommes étaient suspendus à des cordes, juchés sur des échafaudages de fortune, et chacun manipulait des boîtes métalliques rectangulaires qu'ils fixaient à la pierre avec des sangles.

« C'est pour ça que tu m'as fait traverser la moitié de la Normandie », murmura Jack, sans quitter la lucarne des yeux. « Pour me montrer des Allemands en train de bricoler des trucs. »

Henri tendit la main. « Jumelles. »

Marcel fouilla dans une caisse et lui tendit une paire de jumelles militaires usées. Henri les braqua, régla la mise au point, puis les passa à Jack sans un mot.

Jack regarda. Les boîtes n'étaient pas des caisses de munitions. Elles étaient plus petites, en acier peint en gris, avec des fils qui couraient le long des piles et disparaissaient sous l'eau. Des fils qui remontaient vers la rive nord, où un bunker en béton émergeait à peine de la terre.

« Charges de démolition », dit-il lentement. « Ils minent les piles. Pas la route. Les piles. »

Henri hocha la tête. « L'armée allemande n'attend pas des parachutistes. Elle attend des blindés. Des blindés qui traverseront ce pont. Ils feront sauter les piles au moment où nos chars s'engageront. »

Jack abaissa les jumelles. Son cerveau tournait à toute vitesse. Sa mission initiale était de l'observer, de transmettre des informations par radio sur les mouvements allemands autour du pont. Mais ce qu'il voyait là, c'était un piège. Un immense piège de pierre et d'explosifs.

« Combien de charges ? »

Henri reprit les jumelles, compta longuement. « Douze sur chaque pile. Quatre piles. » Il baissa les jumelles. « Quarante-huit charges. Et un seul fil qui mène au bunker. Un seul homme avec un détonateur, et le pont n'existe plus. »

Jack s'accroupit, le dos contre la poutre de bois. Il sortit son paquet de cigarettes froissé, en alluma une avec des gestes mécaniques. La fumée bleue monta vers le toit de chaume.

Marcel s'approcha, une bouteille de calvados à la main. Il en servit trois verres sans demander. « Tu veux savoir combien d'hommes gardent le bunker ? »

« Je veux tout savoir », dit Jack.

« Deux fois douze hommes, en rotation. Une mitrailleuse lourde, pointée sur le pont. Et cette nuit, un officier du génie vient inspecter. »

Henri sursauta. « Le capitaine Brandt ? »

« Non. Un autre. Plus jeune. Avec de nouveaux plans. » Marcel s'essuya la bouche du revers de la main. « Ils ont amené un camion de dessins techniques hier soir. Des documents que le commandant veut étudier avant l'arrivée de la pièce manquante. »

Jack écrasa sa cigarette sous son talon. « La pièce de Berlin. Le détonateur de remplacement. »

Henri le regarda. « Tu en sais plus que moi, apparemment. »

« Je comprends maintenant », dit Jack, ses yeux gris plissés. Il se leva, retourna à la lucarne. Le pont était toujours là, massif, tranquille, avec ses charges tranquillement fixées par des hommes tranquilles qui feraient tranquillement tout sauter dans quarante-huit heures. « Ma mission, ce n'est pas d'observer ce pont. C'est de l'empêcher de disparaître. »

Henri vida son verre, le reposa avec un bruit sec. « Avec quoi ? Nous sommes deux hommes, un vieux fusil, et des explosifs qui se trouvent dans les poches des Allemands que nous n'avons pas encore tués. »

Jack ne répondit pas. Il regardait un officier allemand sortir d'une voiture sur la rive nord, descendre vers le bunker, une serviette en cuir sous le bras. Les plans. Les plans du pont. Les plans du réseau de charges.

« Henri. Ce camion de dessins techniques. Il est encore là ? »

« D'après Marcel, oui. Derrière le bunker, sous la bâche. »

Jack se tourna vers lui. Les trois hommes se taisaient, dans la pénombre du grenier qui sentait le foin chaud et la poussière.

« Ces dessins, ils montrent précisément où sont les charges, comment elles sont câblées, et comment les désamorcer. Si nous pouvons les obtenir, nous pouvons rendre ce pont inexplosible. »

Henri croisa les bras. « Tu veux entrer dans un bunker allemand, au milieu de quarante-huit hommes, pour voler des plans. »

« Nous avons besoin de ces plans. Et nous avons besoin d'un détonateur qui ne soit pas relié à leurs charges. » Jack se massa la mâchoire. « Ce que nous devons faire, ce n'est pas bombarder le pont. C'est le sauver. Et pour ça, il nous faut de l'intérieur. »

Un bruit monta du dehors. Un moteur. Puis un autre. Marcel se précipita à la lucarne, jura en bas-normand.

« Un convoi. Deux camions, une voiture d'état-major. Ils se dirigent vers le pont. » Il se tourna vers eux, le visage soudain gris. « Il y a une tourelle de canon qui balaie la vallée au crépuscule. Si vous restez ici jusqu'à la nuit, vous êtes coincés jusqu'à demain. »

Henri regarda Jack. Ses yeux sombres contenaient à la fois une question et une réponse.

« Tu veux encore passer par les tunnels ? »

Jack sourit, sans humour. « Cette fois-ci, j'écoute tes conseils. »

Mais à la fenêtre, la voiture d'état-major s'était arrêtée. Un homme en descendit, en grand manteau gris, avec des insignes de colonel sur le col. Il se tint face au pont, les mains dans le dos, et contempla les piles comme un propriétaire admire sa demeure. Il sortit un papier de sa poche, le consulta, puis fit un signe de tête à un sous-officier qui nota quelque chose.

Jack ne savait pas pourquoi, mais ce geste lui glaça le sang. Il regarda le colonel pivoter lentement, les yeux balayant la vallée, la rivière, les collines boisées. Et s'arrêter sur la ferme. Sur la lucarne du grenier.

Le colonel tint le regard deux secondes. Puis il monta dans sa voiture, qui repartit vers le bunker.

« Il nous a vus », dit Jack.

Henri pâlit. « Pas possible. Trop loin. »

« Il nous a vus. » Jack se détacha de la fenêtre. « Et maintenant, nous avons un délai supplémentaire. Il va envoyer quelqu'un vérifier cette ferme avant ce soir. »

Marcel jura à nouveau, saisit un fusil de chasse à deux coups accroché au mur. « Alors on ne part pas. On les attend ici, et on leur fait payer la visite. »

Henri posa une main ferme sur le bras du vieil homme. « Non. On les laisse venir. On leur laisse croire que c'est une ferme abandonnée. Et on prend ce camion de dessins. »

Jack le fixa. Henri soutint son regard, sans ciller.

« Cette nuit, dit Henri, avant que la lune se lève. On frappe le bunker. »