Le Portrait Caché
Lire le chapitre 13: The Setback
L’atelier sentait encore le désordre, cette odeur de papier bouleversé et de bois égratigné. Claire restait immobile au milieu de la pièce, les bras le long du corps, comme si bouger risquait de faire s’effondrer les derniers morceaux de la journée. Marc avait déjà composé le numéro de la police, le téléphone collé à l’oreille, sa voix basse et posée qui contrasterait avec la panique qu’elle sentait monter en elle.
« Oui, une effraction. Rue des Martyrs, atelier Dubois. On a volé… » Il regarda Claire, hésitant sur les mots. « Des œuvres. Des documents personnels. »
Il raccrocha quelques secondes plus tard. « Ils arrivent. »
Claire hocha la tête, incapable de parler. Son regard glissait sur le sol où des fragments de cadre gisaient, les morceaux de bois brisé là où le portrait avait été arraché, comme un membre qu’on aurait détaché d’un corps. L’empreinte vide sur le mur où la toile était posée lui parut immense.
« Qui sait que tu l’avais ici ? demanda Marc doucement.
— Personne. Enfin… la famille Verger. Le client. Mais je ne leur ai pas dit que je l’avais enlevé du châssis. »
Elle se souvint soudain du regard de l’assistant au domaine, ce petit homme nerveux qui ne la quittait pas des yeux pendant qu’elle travaillait. Elle n’avait pas voulu y penser sur le moment. Maintenant, elle y voyait autre chose.
La police arriva vingt minutes plus tard. Deux agents, un homme et une femme, qui firent le tour de l’atelier avec un calme professionnel, notant les portes forcées – la serrure arrière, discrète, donnant sur la cour – et les tiroirs renversés. L’homme, le lieutenant Moreau, un quinquagénaire aux tempes grises, tenait son carnet sans grande conviction.
« Vous dites qu’on vous a volé un tableau ?
— Un tableau et un médaillon ancien, dit Claire. Et fouillé mes archives.
— Des œuvres de valeur ? »
Claire hésita. Comment expliquer la valeur réelle de ce qu’elle avait perdu ? Elle parla du portrait en termes techniques, une œuvre du XVIIIᵉ siècle en cours de restauration, sans mentionner la découverte cachée. Le médaillon, une pièce de famille.
Moreau leva un sourcil. « Vous avez une assurance pour ça ? »
« Naturellement. »
« Et vous travaillez sous contrat privé, c’est ça ? Vous n’avez pas un employeur qui pourrait porter plainte ? »
Marc s’avança. « Le client est bien identifié. Une famille influente. Nous allons les contacter. »
« Faites ça. » Moreau claqua son carnet. « On va faire un rapport, relever les empreintes, mais honnêtement… » Il eut un geste vague qui englobait l’atelier. « Sans témoins, sans caméras, ces affaires-là prennent souvent des mois. Je vous conseille de vérifier votre assurance rapidement. »
La porte refermée sur eux, Claire s’assit sur le bord de la table, la tête dans les mains. Marc s’accroupit devant elle.
« Ça va aller.
— Non, Marc. Ce tableau était la pièce principale. Elodie l’avait caché délibérément. Il contenait peut-être d’autres indices, d’autres inscriptions sur le châssis, des marques que je n’avais pas eu le temps d’examiner. Et le médaillon… »
Sa voix se brisa. Sa mère. Cette femme dont elle ne connaissait le visage que depuis quelques jours, sur des toiles inachevées, et dont elle portait maintenant le médaillon, enfin, qu’elle portait depuis des années sans le savoir, ce bijou que son père adoptif lui avait donné en disant qu’il venait de sa « vraie mère ». Cette preuve dérobée à présent, comme si on cherchait à effacer la moindre trace.
« C’est eux, dit-elle. Les gens qui nous suivent. Ils savaient. »
Marc se releva, fit quelques pas dans l’atelier, ramassa un morceau de cadre brisé et le tourna entre ses doigts. « Ils savaient que tu avais trouvé quelque chose, oui. Mais qui te surveillait ? Nous avons été prudents. Nous n’avons pas parlé à la famille Verger de la découverte. »
« Alors il y a quelqu’un d’autre. Ce type dans la rue, devant le studio de Montmartre. Ce n’était pas un hasard. »
Marc resta silencieux un long moment. Puis il dit, d’une voix qu’elle ne lui connaissait pas encore, plus grave : « Tu veux qu’on aille au commissariat central ? Essayer de voir un inspecteur plus haut placé ?
— Et leur dire quoi ? Que la toile cachée sous un faux Rembrandt a un rapport avec une disparition vieille de soixante ans, et que je suis la fille illégitime d’une femme qui a simulé sa mort ? » Elle rit sans joie. « On va me prendre pour une folle. Et l’assurance… »
Elle sortit son téléphone, ouvrit la messagerie, chercha le contact de son assurance. Elle composa le numéro, l’oreille tendue vers la tonalité, et fut mise en relation avec un conseiller qui consulta son dossier.
« Madame Dubois, votre contrat couvre les dommages sur les œuvres en cours de restauration, c’est exact ? »
« Oui.
— Mais la valeur déclarée du tableau… Vous avez indiqué une œuvre non expertisée. Pour ce type de biens, la garantie ne joue que si vous avez fourni une expertise préalable, ou si le client a son propre contrat. En travail privé, hors cadre professionnel encadré par une galerie ou une institution, vous avez une responsabilité directe. »
Claire sentit la falaise intérieure, celle qu’elle connaissait depuis l’enfance, mais elle laissa le vertige s’installer cette fois. « Donc vous ne couvrez pas ? »
« Je suis désolé. Sans constat d’expertise avant sinistre, nous ne pouvons pas procéder à une indemnisation. Je vous envoie le détail par écrit. »
Elle raccrocha sans dire au revoir. Marc la regardait, sans oser demander.
« Ils ne couvrent pas, murmura-t-elle.
— On peut faire pression sur Verger. C’est sa famille, son tableau.
— Et si c’est lui qui a organisé le vol ? »
La phrase resta suspendue. Elle semblait absurde – le client volerait sa propre œuvre ? – mais rien dans cette histoire n’était logique. Le portrait avait été remis à Claire par le petit-fils de Laurent Verger. Si ce petit-fils savait ce qui se cachait sous sa toile, il aurait pu vouloir la récupérer sans bruit, sans procédure judiciaire, sans laisser de traces.
Claire se leva. « Je ne vais pas encore passer la nuit ici. »
Marc lui tendit la main. « Viens chez moi. Tu ne peux pas dormir dans cet atelier, ou tu ne dormiras pas, et demain tu seras épuisée. »
Elle prit sa main sans y penser. Ils sortirent, et elle verrouilla la porte comme si cela pouvait suffire. Dans la rue, la nuit était tombée, cette nuit d’automne parisien qui sentait le métal et les marrons. Marc habitait au cinquième étage sans ascenseur, un petit appartement d’avocat célibataire, des dossiers empilés dans un angle, une machine à café qui semblait faire partie du mobilier. Il sortit des draps propres, un pyjama d’homme en coton trop large pour elle.
« Je vais préparer quelque chose. Tu veux manger ? »
Elle secoua la tête. Elle s’assit sur le canapé, les mains posées à plat sur ses cuisses, et son corps tout entier semblait vibrer de fatigue, de fureur, et de quelque chose d’autre qu’elle n’osait pas nommer.
Marc revint avec deux verres de vin rouge, s’assit près d’elle, sans la toucher, mais sa présence suffit à ralentir le tremblement intérieur. Ils restèrent ainsi, sans parler, pendant un long moment. Le silence était un refuge, un contenant pour tout ce qui restait informe.
« J’ai l’impression d’avoir construit ma vie sur du sable, finit-elle par dire.
— Ta vie, ce n’est pas les mensonges des autres. Ce qui est à toi, personne ne peut te le prendre.
— Mon travail, si. Mon identité, peut-être. Mes preuves, oui, on vient de les voler. »
Il tourna son verre, observant la robe du vin. « Tu sais ce que je regarde, quand je vois un dossier compliqué ? Ce ne sont pas les pièces manquantes. C’est la personne qui essaie de les cacher. Ils se trahissent souvent par l’excès. »
Claire le regarda. La lumière de la lampe tombait sur sa mâchoire, sur ses épaules. Elle se souvint du trajet en voiture vers la Normandie, la veille, quand il conduisait en silence et qu’elle avait senti, à un moment, qu’il aurait voulu tendre le bras vers elle sans oser le faire.
« Pourquoi tu m’aides comme ça ? demanda-t-elle. Tu es mon avocat. Tu n’as aucune obligation de passer tes soirées à fuir des silhouettes et à boire du vin dans ta cuisine.
— Parce que je pense que tu es innocente, déjà. Et parce que cette histoire… » Il marqua une pause. « Tu n’es pas juste une cliente pour moi, Claire. »
Elle baissa les yeux. Son cœur battait autrement, avec une lenteur inattendue. Il posa son verre, se tourna légèrement, et dans le temps qui suivit, rien ne semblait pressé. Il tendit la main, effleura la mèche de cheveux qui tombait sur son front, et son geste était d’une délicatesse presque douloureuse, comme s’il manipula une surface fragile.
Elle se pencha vers lui, et ce fut sa décision à elle. Ses lèvres rencontrèrent les siennes avec une douceur précaire, comme si elle craignait que ce contact ne la désintègre. Le baiser dura, se fit plus profond, puis se relâcha. Ils restèrent l’un contre l’autre, front contre front, respirant doucement.
« On est dans une situation compliquée, murmura-t-il.
— Compliquée, c’est le mot. »
Elle se recula d’un centimètre, pas plus. « Mais je ne vais pas laisser cette histoire me définir. Mon père… André… » Elle sourit sans gaieté. « Il m’a menti toute ma vie. Mon vrai père, ce peintre inconnu dont je ne connais même pas le nom complet. Ma mère est morte en me mettant au monde, et quelqu’un m’a déposée dans un orphelinat de Rouen. Quelqu’un a volé le portrait et le médaillon, quelqu’un me suit dans les rues de Paris. Mais je refuse de passer ma vie à regarder par-dessus mon épaule. »
Marc la regardait, avec une intensité qui fit monter une chaleur nouvelle dans le ventre de Claire. « Alors tu fais quoi ?
— Je continue. Sans le tableau, j’ai encore le souvenir exact des inscriptions sur le châssis. J’ai le nom de Laumier, le faussaire. J’ai l’atelier de Montmartre, avec ce qu’il reste dedans. Et j’ai une intuition sur ce studio dont parlait Sophie, ce peintre dont elle découvrait la signature selon mes notes. » Elle inspira profondément. « Il existe d’autres personnes qui peuvent m’aider. Des personnes qui connaissent les coulisses du marché de l’art. »
« Tu vas rester à Paris ?
— Je ne peux pas faire autrement. Mais je ne vais plus chercher seule. Il y a Sophie, à la bibliothèque. Il y a les archives. Il y a peut-être l’atelier de ce Perrault dont elle doit me reparler. » Elle marqua une pause. « Et puis, tu es là. »
Marc sourit. Ce sourire la désarma. « Je suis là. »
Elle se lova contre lui sur le canapé, sans autre intention que celle d’exister dans cet instant. Elle écouterait son cœur et cette douceur étrangère, cette promesse fragile de demain. Le portrait était loin, le médaillon volé, mais elle détenait encore des clés invisibles : des mots, des dates, des noms. Des lettres. Une inscription. Des visages croisés.
Cette nuit, elle se laisserait porter, et demain, elle se relèverait. Avec la même obstination qu’elle mettait à dégager une couche de vernis sans abîmer la pellicule de peinture en dessous, elle chercherait la vérité.
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