Le Portrait Caché
Lire le chapitre 14: A Shadow from the Past
Le téléphone sonna trois fois avant qu’une voix claire et enjouée ne réponde. Claire ferma les yeux, appuyée contre le mur du salon de Marc, le combiné pressé contre son oreille.
« Sophie ? C’est Claire Dubois. »
Un silence, puis un souffle. « Claire ! Mon Dieu, j’ai vu ce qui s’est passé à ton atelier aux infos. Tu vas bien ? Et le portrait… ils ont dit qu’il avait été volé. C’est vrai ? »
Claire inspira profondément. Sophie Maréchal était la conservatrice du Musée des Arts Décoratifs, une connaissance professionnelle devenue amie au fil des années. Elle avait passé des heures à travailler sur l’authentification d’œuvres du dix-neuvième siècle avec Claire dans le passé. C’était la seule personne du monde de l’art à qui elle faisait encore confiance.
« C’est compliqué, Sophie. J’ai besoin de te poser une question sur une signature. »
La conversation fila vite. Claire décrivit l’inscription qu’elle avait mémorisée : un J et un P entrelacés, suivis du mot « Perrault » tracé d’une main ferme, daté de 1958.
Le silence de Sophie fut plus long, cette fois. Quand elle parla, sa voix avait perdu son insouciance.
« Julien Perrault ? Tu es sûre ? »
« J’ai mémorisé le cadre, Sophie. J’ai passé assez de temps devant ce cadre, crois-moi. C’est lui. »
« Alors tu devrais t’asseoir. »
Claire s’assit. Marc lui lança un regard depuis la petite cuisine où il préparait du café, et elle leva la main pour lui faire signe d’attendre.
Sophie se lança dans un récit haché, par à-coups, comme si elle égrenait des souvenirs qu’elle-même n’avait jamais pleinement élucidés. Julien Perrault avait été l’un des peintres les plus prometteurs de sa génération. Pas un génie, mais un talent solide, apprécié des critiques de la fin des années cinquante pour sa touche figurative, presque expressionniste. Ses toiles se vendaient discrètement à des collectionneurs privés, et il avait participé à quelques salons qui lui avaient valu une réputation honorable, bien que modeste.
« Et puis, en 1959, il a disparu. Pas une mort annoncée, pas un scandale. Il s’est simplement volatilisé. Sa famille a entreposé ses toiles, vendu son studio, et plus personne n’en a parlé. Jusqu’à ce qu’un documentaire sur les artistes oubliés de la rive gauche le remette en lumière, il y a cinq ou six ans. Je m’étais penchée sur son dossier à l’époque, pour une exposition qui n’a jamais vu le jour. »
Claire sentit son cœur battre plus vite. « Disparu ? En 1959 ? »
« Oui. C’est étrange, non ? Ta naissance date de cette année-là. Et le portrait caché est signé de lui. »
Un frisson parcourut la nuque de Claire. « Sophie, est-ce qu’il y a un lien entre Perrault et une femme nommée Elodie Verger ? »
La réponse vint après une hésitation. « Elodie Verger ? L’héritière des Verger ? Celle qui a disparu en 1978 ? »
« Elle a été liée à un artiste appelé Auguste. Et Auguste… je commence à croire que c’était Julien Perrault lui-même. »
Sophie émit un petit son étouffé, comme un rire incrédule. « Mon Dieu, Claire. Si c’est vrai, il aurait mené une double vie sous un faux nom. Et Elodie aurait été… »
« Sa maîtresse, peut-être. Quelqu’un de sa vie intime qui connaissait son vrai nom. »
Sophie proposa alors ce que Claire espérait : elle connaissait une petite-fille de Perrault, Mathilde, qui vivait à Montreuil et qui conservait quelques archives de famille. Elle accepta de donner son numéro et de l’appeler elle-même pour préparer le terrain.
Quarante minutes plus tard, Claire et Marc sonnaient à la porte d’un deux-pièces au troisième étage sans ascenseur, dans une rue étroite qui sentait le pain chaud et le café. Une femme d’une soixantaine d’années, aux cheveux gris courts et aux mains tachées de terre, leur ouvrit — elle était sculpteur à ses heures perdues, expliqua-t-elle en les faisant entrer. L’appartement était encombré de toiles empilées contre les murs, de cadres abîmés, de boîtes de carton marquées « DOCUMENTS » au feutre bleu.
Mathilde Perrault les fit asseoir autour d’une table basse où trônaient une théière en fonte et des tasses ébréchées. Son regard bleu-gris, perçant, s’attarda sur Claire plus longtemps que nécessaire.
« Sophie m’a parlé de vous, dit-elle en servant le thé. Vous cherchez des traces de mon grand-père. »
« Oui, si vous avez quelque chose qui concerne son atelier à Montmartre. »
Mathilde reposa la théière, une lueur amusée dans l’œil. « Son atelier à Montmartre ? Ma chère, mon grand-père a quitté Montmartre en 1958. Il a vendu son atelier — celui qu’il partageait avec un autre artiste, une espèce de bohème — pour s’installer dans le Marais. Je croyais que tout le monde le savait. Ma grand-mère en parlait encore. “Julien a vendu son âme pour un peu plus de lumière”, disait-elle. Elle détestait cet endroit. »
Claire échangea un regard avec Marc, qui sortit son téléphone pour prendre des notes. « Vous voulez dire qu’il ne peignait plus à Montmartre à partir de 1958 ? Mais nous avons trouvé son atelier là-bas avec des toiles datées de 1959. »
Mathilde fronça les sourcils, caressant le bord de sa tasse. « Impossible. Le dernier tableau qu’il a signé en 1959 est celui qu’il a peint dans le Marais — je l’ai vendu l’année dernière aux enchères. Il n’a jamais remis les pieds à Montmartre après son installation. Ni lui ni aucun des objets de son atelier. » Elle marqua une pause. « Mais vous avez trouvé quelque chose là-bas ? »
« Un portrait caché sous une autre toile, dans un atelier abandonné rue Gabrielle, dit Claire. Une œuvre que votre grand-père aurait signée. »
Mathilde se leva, disparut dans une pièce voisine, et revint avec un classeur en cuir brun, épais et poussiéreux. Elle l’ouvrit sur ses genoux, tournant des pages qui craquèrent. Elle en tira finalement une photographie en noir et blanc : un homme barbu, debout devant un chevalet, dans une pièce sombre.
« Voilà mon grand-père, dit-elle. Et voici son atelier du Marais. Rue de Turenne. Vous voyez la fenêtre ? »
Claire regarda la photo, puis releva les yeux. Son cœur ralentit. La fenêtre, la hauteur du plafond, la disposition des poutres — c’était exactement le même bâtiment que celui qu’elle avait exploré à Montmartre. Les mêmes murs de pierre, la même verrière au-dessus du chevalet. Seuls les meubles différaient.
Elle tendit la photo à Marc, qui la regarda avec une expression de confusion grandissante.
« Mathilde, dit Claire lentement, où se trouvait exactement l’atelier de votre grand-père à Montmartre ? »
« Rue Gabrielle, je crois. La même rue que vous avez trouvée. » Elle haussa les épaules. « Peut-être que je me trompe. C’était bien avant ma naissance. »
Marc zoomait sur la photo avec son téléphone pour examiner les détails. « Regarde ce coin, murmura-t-il en tendant l’écran à Claire. Sur le mur, derrière le chevalet. »
Claire plissa les yeux. Sur le mur nu, à moitié caché dans l’ombre, une petite plaque métallique portait un numéro de bâtiment : deux chiffres qu’elle connaissait bien. Le bâtiment, sur la photo, portait le numéro correspondant au studio qu’ils avaient exploré à Montmartre. Mais c’était impossible, car le studio de Montmartre était un appartement simple, pas un atelier double. Sauf si…
« Votre grand-père a-t-il loué deux ateliers ? Un dans le Marais et un à Montmartre ? »
Mathilde secoua la tête. « Non. Il n’avait pas les moyens. C’est pour ça qu’il a vendu le premier pour s’installer dans le Marais — il ne pouvait pas en garder deux. » Elle s’arrêta, les sourcils froncés, comme si les pièces s’alignaient lentement. « Mais vous me dites que vous avez trouvé une œuvre signée de lui dans un vieil atelier de la rue Gabrielle ? Une œuvre de 1958, vous dites ? Datée de 1958 ? »
« Sur le cadre, oui. »
Mathilde laissa échapper un petit soupir. « Alors quelqu’un d’autre a dû se réapproprier son atelier et son nom après son départ. Ce ne serait pas la première fois qu’un imposteur récupère la réputation d’un disparu. » Elle releva les yeux, et son regard se fit plus dur. « Surtout si mon grand-père a disparu en 1959 avec toutes ses toiles — et que vous, vous dites que vous êtes née la même année. Il y a peut-être un autre héritage que la peinture dans cette histoire. »
Claire sentit le sol de l’appartement vaciller sous elle. Un homme qui avait disparu en 1959. Un jour qu’elle retrouvait dans l’atelier d’un artiste qu’elle croyait être Auguste, un faux nom. Et une femme qui avait fui sa famille sous une autre identité, mourant en couches la même année. Les fils se tressaient en une corde qui la tirait vers un endroit qu’elle n’était pas sûre de vouloir encore suivre.
« Vous avez d’autres photos ? Des lettres ? » demanda Marc.
Mathilde vida son classeur sur la table. Des dizaines de documents jaunis, des envolées de calligraphie ancienne, des photographies aux bords dentelés s’étalèrent entre eux. Elle poussa une enveloppe vers Claire.
« Je n’ai jamais su quoi faire de ça, dit-elle. C’est une lettre qu’il a écrite à sa femme, ma grand-mère, en avril 1959. Juste avant de partir. Il y parle d’une certaine “maladie de l’âme” et dit qu’il doit s’éloigner un moment. Il mentionne une femme qu’il appelle N., et il écrit qu’il “l’aime malgré tout”. Ma grand-mère n’a jamais su qui était N. Je me suis toujours demandé si elle était la raison de sa disparition. »
Claire prit la lettre, la feuille fine entre ses doigts tremblants, et lut malgré la poussière du papier. La phrase, délayée par l’encre, était claire : « N. est ici, à Paris. Je ne peux pas rester ici en sachant qu’elle est dehors, seule. Je t’aime, mais comprends-moi — je t’en prie. »
N. Une initiale. Nathalie, peut-être. Charlotte. Claire. Son propre prénom ne commençait pas par N., mais Elodie avait pu… non — la lettre était écrite à la femme de Perrault. Et cette femme portait sûrement le nom de Mathilde. Mais si Perrault avait vécu sous le nom d’Auguste avec Elodie, et qu’Elodie avait fui avec lui, alors qui était N. ?
Quelqu’un qui connaissait son secret. Quelqu’un qui l’avait peut-être trahi.
Claire glissa la lettre dans son sac, remercia Mathilde, et descendit les étages avec Marc sans plus un mot. Une fois dans la rue, elle s’arrêta, la main sur un muret de pierre, le regard perdu dans les flots de circulation qui encombraient la rue parallèle aux boulevards.
« Elle parlait d’une femme, N., dit-elle enfin. Et si N. était celle qui l’avait forcé à fuir ? Celle qui l’a mis en garde ? Celle qui l’a fait disparaître ? »
Marc s’approcha, mains dans les poches. « Ou celle qui l’a aimé jusqu’à tout quitter pour lui. »
« Qu’importe — elle connaît Elodie. Elle connaissait lui. Et elle a peut-être su la vérité sur ma naissance. » Elle se tourna vers lui, le souffle court. « Il nous faut une autre piste. Une personne qui aurait vraiment connu Perrault, pas seulement sa famille. Un marchand d’art qui aurait vendu ses toiles à l’époque. Il traîne toujours des vestes du passé qui s’ouvrent facilement si l’on connaît la bonne prière. »
« Tu penses à quelqu’un ? »
Claire sortit son téléphone. « À un vieux retraité qui tenait une galerie rue de Seine dans les années soixante. Il m’a autrefois montré une lettre d’un de ses clients collectionneurs qui faisait affaire avec “un peintre anonyme” qui signait “A.M.” près de Montmartre. Je n’avais jamais fait le lien. A.M. pour Auguste M. — mais si Auguste était vraiment Julien Perrault, alors qui était M. ? » Elle commençait à composer.
« Attendons avant d’appeler. » Marc posa une main sur la sienne. « On a déjà été suivis. Si on remue trop la poussière, on réveille ceux qui l’ont volée. »
« Marc, on a déjà perdu la seule preuve qu’on avait. La seule chose qui me reste, c’est cette mémoire des détails. Et je ne vais pas la garder pour moi dans un coin de café jusqu’à ce que quelqu’un vienne nous taire définitivement. » Elle composa.
La ligne sonna. Personne ne répondit. Un répondeur cliqueta.
« Allô, ici la galerie Aubry. Retraité, plus d’activité. Merci de laisser un message après le bip sonore. »
Claire hésita, s’apprêtait à raccrocher quand une voix ancienne, à l’autre bout, coupa l’enregistrement. « Oui ? »
Elle expira. « Monsieur Aubry ? C’est Claire Dubois. La fille d’André Dubois. J’espérais que vous accepteriez de me recevoir au sujet d’un artiste que vous avez connu, dans les années soixante. Julien Perrault. Ou, plutôt, un peintre qui pourrait avoir utilisé deux identités. »
Le silence, long, chargé de la respiration laborieuse du vieil homme. Puis :
« Julien. Vous feriez mieux d’entrer par la porte de service. Je ne veux pas qu’on vous voie chez moi. Je vous attends dans une heure, impasse des Deux-Anges. C’est l’immeuble au bout de la cour, au troisième étage. N’annoncez pas vos noms à la concierge. »
La communication se coupa.
Claire baissa le téléphone, le regard planté dans celui de Marc. L’air brun autour d’eux paraissait soudain plus lourd qu’il ne l’avait été une heure plus tôt.
« Il sait quelque chose », dit-elle. « Et il a peur. »
« C’est une bonne chose », répondit Marc doucement. « Ça veut dire que nous ne courons pas après une ombre. »
Mais Claire n’était pas sûre que la peur d’un vieil homme fût une bonne nouvelle. Dans l’ombre d’une galerie fermée depuis quarante ans se cachait peut-être le visage de sa véritable famille — et un mensonge capable de détruire tout ce qu’elle avait cru d’elle-même.
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