Le Portrait Caché
Lire le chapitre 15: The Other Woman
La lumière brisait en éclats blancs sur la vitrine du marchand d’art, rue de Seine. Claire et Marc montèrent quatre étages d’un escalier étroit qui sentait le papier ancien et la cire d’abeille avant que Marc ne frappe à une porte capitonnée de cuir vert.
— Monsieur Valois ?
Une voix grêle leur répondit de derrière le battant :
— C’est ouvert. À condition que vous ne soyez pas le percepteur.
L’appartement ressemblait à un musée miniature : des toiles sans cadre s’empilaient contre les murs, des tiroirs de cabinet regorgeaient de dessins jaunis et de cartes postales. Au centre, un vieil homme en velours grenat les dévisagea avec une curiosité féline. Il devait avoir quatre-vingt-dix ans bien sonnés, mais ses yeux avaient la précision d’un copiste.
— Vous êtes la restauratrice dont tout le monde parle, dit-il en désignant Claire. La rumeur court que vous avez retrouvé un Perrault sous une saleté de Dubois.
Elle marqua un temps.
— Vous êtes au courant ?
Valois haussa une épaule noueuse. « Le monde de l’art est un village. Je suis le dernier survivant du département des peintures du siècle dernier, il faut bien que je serve à quelque chose. » Il les fit asseoir sur un canapé qui gémit sous leur poids. « Julien Perrault. Je l’ai connu quand il travaillait encore chez Bernheim. Il n’avait pas trente ans, mais il avait déjà cette lumière dans le regard, vous savez, celle qu’on ne trouve que chez les gens qui croient que la beauté sauvera le monde.
— Sophie m’a dit que vous étiez son ami le plus proche, dit Claire.
— Le seul, peut-être. Il ne laissait personne entrer. Sauf… » Il s’interrompit pour leur servir un cognac qu’ils n’avaient pas demandé. « Sauf deux femmes.
— Deux ? demanda Marc.
— Elodie et Nathalie. » Le nom d’Elodie fit vibrer quelque chose dans la poitrine de Claire, une corde qu’elle ne savait pas avoir. « Elodie d’abord. Elle venait souvent à l’atelier de Julien, tout en noir, avec ses mains tachées de pigments. Il ne me l’a jamais présentée officiellement, mais je savais. Il avait ce regard, vous comprenez ? Écrasé, perdu, ravi. Il peignait ses toiles comme d’autres écrivent des lettres d’amour. »
Il but une gorgée, les yeux perdus dans un passé que Claire ne voyait pas.
— Et Nathalie ? demanda-t-elle.
— Nathalie. Une fille magnifique. Elle posait pour plusieurs ateliers du quartier, mais elle avait élu domicile chez Perrault. Tous les matelots du coin la connaissaient. Elle avait ce port, ce cou, ces yeux en amande… » Valois la regarda soudain avec une acuité nouvelle, comme s’il venait de remarquer un détail dans un tableau qu’il avait vu cent fois. « Mon Dieu, dit-il à mi-voix. Je n’y pensais plus.
— Quoi ?
— Vous n’êtes pas sans lui ressembler, mademoiselle.
Le silence s’épaissit. Marc se tourna vers Claire, une interrogation plissée sur le front. Elle sentit son propre pouls battre dans sa gorge.
— À Nathalie ? demanda-t-elle.
— À elle, oui. Attendez. » Il se leva avec difficulté et traversa la pièce pour ouvrir un tiroir d’archives rotatif, un monument de métal et de bois ciré. « Je tiens tout ici. On ne se débarrasse pas des fantômes en les jetant. »
Ses doigts effilés parcoururent des chemises suspendues, s’attardant sur certaines, les rejetant d’autres. Enfin, il sortit un carton sur lequel une écriture à l’encre brune indiquait : *Perrault, 1958–1961*.
— C’est tout ce qui me reste de lui, murmura-t-il en ouvrant le rabat. Des photographies de vernissages, des invitations, des lettres qu’il ne m’a jamais envoyées.
Il déposa une pochette cartonnée sur la table basse et en tira une photographie en noir et blanc, sur papier au gélatino-bromure d’argent, ses bords crénelés presque blancs.
Claire la prit avec précaution. Elle montrait un groupe rassemblé dans un atelier sous les toits de Montmartre, des verres à la main, des visages rieurs. Au centre, une femme lui rendait son regard sans le savoir : des cheveux sombres coiffés en chignon désordonné, un nez droit, des pommettes hautes. La ressemblance la frappa comme un coup de poing.
— C’est Nathalie, dit-il doucement. À la sortie d’une exposition qu’on avait organisée pour Perrault en 1959. Vous avez la même courbe de sourcils. Le même port de tête. La même façon de regarder l’objectif comme si vous le défiiez.
Marc se pencha par-dessus son épaule et compara la photo, puis Claire.
— En effet, dit-il d’une voix neutre, mais son regard disait autre chose.
— Julien était amoureux d’Elodie, précisa Valois. Éperdument, peut-être même maladivement. Mais Nathalie était là, dans son ombre, avec une patience que seuls les très jeunes ou les très désespérés peuvent offrir. Elle le couvait des yeux, vous comprenez ? À chaque soirée, à chaque atelier, elle le regardait comme on regarde un feu qui finit par vous brûler.
— Et Elodie le savait ?
— Elodie n’était pas jalouse. Je crois qu’elle était trop ailleurs, trop habitée par ses propres démons. Mais Nathalie était jalouse, elle. Terriblement. » Il baissa la voix comme si on pouvait les écouter. « Je me souviens d’une scène, quelques semaines avant que Julien ne disparaisse. Nathalie pleurait dans le couloir de l’atelier, le visage marbré de rimmel. Elle m’a dit – je n’ai jamais répété ça, mais vous me semblez de confiance – elle m’a dit : *Il ne me verra jamais, même quand elle sera partie. Il ne verra qu’elle.*
— Quand elle sera partie ? releva Claire. Elle savait qu’Elodie devait partir ?
Valois haussa les épaules.
— Après coup, on se dit qu’elle savait peut-être plus qu’elle ne le disait. On se dit beaucoup de choses après la disparition des gens. » Il se tut un instant, puis : « Quand Julien s’est évaporé en 1959, Nathalie a quitté Montmartre dans la semaine. Plus jamais personne ne l’a revue. La police l’a cherchée, croyant qu’elle ferait un témoin utile, mais elle s’était effacée comme une trace de pastel.
— Elle a pu aider Elodie à disparaître ? » demanda Claire, le cœur battant.
Le vieil homme la regarda avec une douceur presque paternelle.
— Ou elle a pu aider à faire disparaître Elodie, mademoiselle. Il y a deux façons d’écarter une rivale. La vengeance ou la complicité. Avec Nathalie, j’ai toujours pensé que les deux n’étaient pas incompatibles.
Il retourna la photographie. Au dos, une écriture de femme, penchée mais ferme, indiquait : *Nathalie, printemps 1959.*
— Pouvez-vous nous la laisser ? demanda Marc.
— Elle vous a déjà trouvé, dit le vieil homme en poussant le tirage vers eux. Je n’en ai plus besoin. Les fantômes, ça pèse.
Dans la rue, le soir tombait, bleu et froid. Claire serrait la photographie contre sa poitrine comme un passeport volé. Marc l’observait sans rien dire, attendant qu’elle parle.
— Elle me ressemble, finit-elle par dire, la voix étranglée. Ce n’est pas un hasard. Cette similitude… Mon Dieu, Marc. Et si Elodie n’était pas ma mère ? Et si Nathalie…
— Claire.
—…que la femme qui pleurait dans le couloir de l’atelier, que la femme qui aurait pu vouloir se débarrasser d’Elodie était en réalité la sœur, la cousine, ou pire — la mère de celle qui me mettait au monde. »
Elle se tourna vers lui. Ses yeux brûlaient.
— Il faut retrouver Nathalie. Elle est la clé de tout. Si elle a des réponses sur Elodie, sur Auguste, sur la raison pour laquelle j’ai été abandonnée dans un orphelinat de Rouen, je veux les entendre de sa bouche.
Marc consulta son téléphone d’un geste sec.
— Le vieux Valois a dit qu’elle avait quitté Montmartre en 1959. Mais des recherches sur les modèles des ateliers ont été publiées, il y a dix ans. Il y a peut-être une trace, une adresse.
— Alors cherchez, dit Claire en glissant la photographie dans son sac. On ne va pas s’arrêter maintenant.
La nuit s’installait sur Paris, mais l’image de la femme au regard de défi restait gravée sous ses paupières, comme un premier tirage qui n’attendait que d’être développé.
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