Le Portrait Caché
Lire le chapitre 16: The Old Model
Le quartier était d’une banalité désarmante. Des pavillons en meulière alignés comme des dominos, des géraniums aux fenêtres, une voiture grise garée le long du trottoir. Rien ici ne portait la trace de Montmartre, de ses ateliers enfumés, de ses amours violentes. Et pourtant, c’est là que la piste de Nathalie s’était arrêtée.
Marc coupa le moteur de sa 2CV. Le carnet d’adresses de Valois, jauni et rempli d’une écriture serrée, indiquait simplement : *N. Richard, 14 rue des Peupliers, Meudon*. Pas de numéro de téléphone. Pas d’autre précision.
— On frappe, dit-il, ou on sonde d’abord le terrain ?
Claire tenait la photographie de 1959 entre ses doigts gantés. Nathalie y posait dans l’atelier de Perrault, hanche provocante, regard caméra, bouche peinte d’un rouge qui semblait encore humide. Le même regard que Claire croisait chaque matin dans son miroir, une forme de défi qui lui serra la gorge.
— On frappe, dit-elle.
Une femme âgée leur ouvrit avant même qu’ils atteignent la porte. Elle avait dû les voir arriver depuis la fenêtre. Toute petite, pliée par l’âge dans un cardigan bleu délavé, elle les examina de la tête aux pieds avec une lucidité déconcertante.
— Si vous vendez des abonnements, c’est non.
— Madame Richard ? demanda Claire.
Le nom parut la surprendre. Elle resserra les pans de son cardigan.
— Qui veut savoir ?
— Je m’appelle Claire Dubois. Je suis restauratrice de tableaux. Je recherche une femme nommée Nathalie, qui posait pour le peintre Julien Perrault dans les années cinquante.
Les yeux de la vieille femme se rétrécirent. Elle fit un demi-pas en arrière, comme pour fermer la porte, mais quelque chose dans le visage de Claire la retint. Un tic, peut-être. La façon dont la lumière tombait sur sa pommette.
— Perrault est mort, dit-elle enfin. Disparu. Tout le monde le sait.
— Il n’est pas mort, murmura Claire. Il a été effacé.
Le silence qui suivit fut presque physique. La femme — Nathalie, c’était elle, Claire en était certaine — la dévisagea avec une intensité nouvelle. Puis, sans un mot, elle ouvrit la porte en grand et s’effaça pour les laisser entrer.
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L’intérieur était propre, impersonnel. Un canapé usé protégé par un jeté au crochet, des bibelots en porcelaine, une odeur de lavande et de vieux papier. Nathalie leur indiqua des chaises autour d’une table en formica avant de s’asseoir elle-même, dos droit, poignets croisés comme une institutrice à la retraite.
— Qu’est-ce que vous lui voulez, à Perrault ? demanda-t-elle.
— Ce n’est pas à lui que j’en ai, répondit Claire. C’est à vous. Et à une femme qu’il aimait. Élodie Verger.
Le nom tomba dans la pièce comme une pierre dans une eau dormante. Nathalie ne cilla pas, mais ses mains se crispèrent sur ses poignets.
— Je ne connais pas cette personne.
Marc sortit une liasse de documents de sa sacoche — des photocopies du dossier de naissance, la lettre d’adoption de son père.
— Nous savons qu’Élodie a disparu en 1959, dit-il. Nous savons qu’elle peignait sous un nom d’emprunt et que Perrault la connaissait. Nous savons aussi que vous les connaissiez tous les deux.
— Vous êtes de la police ?
— Non.
— Des journalistes ?
— Non plus, dit Claire. Je suis sa fille.
Ce mot-là, *fille*, eut un effet étrange. Nathalie se redressa, et pour la première fois, Claire vit autre chose que de la méfiance dans ses yeux : une sorte de reconnaissance. Lente. Douloureuse.
— Élodie n’avait pas d’enfant, dit la vieille femme. J’étais là. Je l’aurais su.
— Elle en a eu un, insista Claire. En avril 1959. Moi. Je suis née à Montmartre, et j’ai été déposée à un orphelinat de Rouen quelques semaines plus tard.
Nathalie secouait la tête, mais le mouvement perdait de son assurance.
— Ce n’est pas possible. Elle ne pouvait pas avoir…
Elle s’arrêta net. Ses yeux se fixèrent sur le collier de Claire, le pendentif en argent qu’elle portait sous son col — un bijou que sa mère adoptive lui avait donné à sa majorité, monté sur une chaîne moderne. Un simple médaillon ovale, décoré d’une gravure de marguerite.
Nathalie pâlit.
— Où avez-vous trouvé ça ?
— On me l’a donné, dit Claire. À l’orphelinat. Il était épinglé à mes vêtements.
Elle sortit de sa poche la photographie qu’elle avait eue de Valois, mais ce fut le médaillon qui importait. Nathalie le prit avec des mains tremblantes, le tourna, le retourna, puis le pressa contre ses lèvres.
— C’est le sien, souffla-t-elle. C’est le sien, je le reconnaîtrais entre mille. Il appartenait à sa grand-mère.
Elle releva les yeux vers Claire, et le masque de la vieille femme revêche s’effondra. Des larmes gonflèrent sous ses paupières, mais elle les retint avec une dignité farouche.
— Alors c’était vrai, dit-elle d’une voix étranglée. Elle n’avait pas menti.
— Quoi donc ? demanda Marc.
Nathalie les regarda tour à tour, puis posa le médaillon sur la table comme s’il était trop lourd à porter.
— Qu’elle était enceinte. Elle me l’avait dit, mais je ne l’ai pas crue. J’ai pensé que c’était un prétexte pour le garder.
— Pour garder qui ? demanda Claire, bien qu’elle connût déjà la réponse.
— Julien. Élodie et Julien s’aimaient, dit Nathalie avec une amertume intacte après toutes ces années. Moi, j’étais la jolie petite modèle, celle qu’on exhibait dans les salons, mais c’est elle qu’il regardait, toujours elle. Je l’ai haïe pour ça. Je l’ai haïe encore plus quand elle m’a annoncé qu’ils allaient partir ensemble.
Claire serra le bord de la table. Ici, dans cette cuisine propre comme un couvent, le passé se déroulait comme une bobine de film en noir et blanc.
— Partir où ? demanda Marc.
— À l’étranger. Elle voulait échapper à quelqu’un. Elle ne m’a jamais dit qui, mais elle avait une peur que je n’avais jamais vue chez elle. Elle venait de terminer une toile, une œuvre qui devait tout changer. Elle m’a dit que si un jour quelqu’un venait la chercher, il fallait que je leur dise…
Elle s’interrompit, comme si les mots lui écorchaient la gorge.
— Il fallait que je leur dise quoi ? insista Claire.
— Qu’elle avait pris le train. Qu’elle était partie seule. C’est ce que je lui ai promis de dire. Et c’est ce que j’ai dit, pendant quarante ans, à quiconque demandait où elle était.
Un frisson parcourut Claire. Elle échangea un regard avec Marc, qui sortit son carnet et griffonna quelque chose.
— Mais elle n’a pas pris le train, dit Claire doucement. N’est-ce pas ?
Nathalie ferma les yeux. Des rides profondes se creusèrent autour de sa bouche, et elle parut vieillir de dix ans sous leurs yeux.
— Elle est venue me voir la veille de son départ. Elle m’a confié une enveloppe, avec des instructions très précises. Je devais la garder et ne l’ouvrir qu’en cas d’urgence absolue. J’ai pensé que c’était une autre de ses mises en scène, une façon d’embrouiller son monde comme elle aimait le faire. Mais à l’aube, le lendemain, j’ai vu de mes yeux ce qu’elle avait préparé.
Nathalie se leva, traversa sa cuisine et ouvrit un placard sous l’évier. Elle en sortit une boîte à biscuits métallique, d’un orange délavé par les ans, qu’elle déposa sur la table. Elle souleva le couvercle avec des gestes lents, presque cérémoniaux, et en tira une poche en papier kraft, scellée.
— Elle disait que si sa fille venait un jour me trouver, je devais lui donner cela. Elle n’y croyait pas elle-même. Elle appelait ça son « ticket de sortie ».
Elle glissa la poche vers Claire, qui l’ouvrit avec des mains tremblantes. À l’intérieur, un billet de paquebot, jauni par le temps mais parfaitement conservé.
Le nom imprimé dessus fit battre le cœur de Claire plus vite.
*Passager : Élodie Vinet.* *Destination : Buenos Aires, Argentine.* *Départ : 14 juin 1959.*
— Le bateau est parti sans elle, dit Nathalie d’une voix éteinte. J’ai lu dans le journal qu’il était arrivé avec un passager manquant à l’appel. Une femme qui avait réservé mais qui ne s’était jamais présentée à l’embarquement.
Elle leva les yeux vers Claire, et son regard était celui d’une femme qui porta trop longtemps un secret.
— Je n’ai jamais su ce qui lui était arrivé, dit-elle. Mais si elle a laissé cela pour vous, c’est qu’elle savait que vous viendriez.
Une heure plus tard, assise dans la 2CV qui sentait le vieux cuir et l’essence, Claire tenait encore le billet entre ses mains. Marc ne disait rien, les deux mains sur le volant, les yeux fixés sur la route en direction de Paris.
— Elle n’a jamais embarqué, dit-elle enfin. Elle a acheté ce billet pour disparaître, mais quelqu’un l’en a empêchée.
— Ou quelqu’un l’a fait embarquer de force, renchérit Marc. Sous un autre nom.
Claire regarda la route. Au loin, les clochers de Paris se dessinaient contre le ciel gris. Quelque part dans cette ville, l’homme qui avait fait raser l’atelier de son père attendait. Quelqu’un qui savait, depuis le début, qu’Élodie n’était jamais montée sur ce bateau.
— Buenos Aires, murmura Claire. C’est là que tout commence.
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