Le Portrait Caché
Lire le chapitre 17: The Ship Manifest
Les archives maritimes occupaient un bâtiment sans âme aux abords du port de Rouen, une construction des années soixante aux murs de béton gris. L’employé, un homme d’une cinquantaine d’années aux lunettes épaisses, avait d’abord secoué la tête d’un air ennuyé.
« 1959 ? Il faudrait vérifier dans les registres de la Compagnie Générale Transatlantique. La plupart ont été numérisés, mais certaines séries sont restées en cartons. »
Claire sortit la photocopie du billet que Nathalie lui avait donnée. « Le départ était prévu le 14 septembre. Navire *Le Colombie*. Passagère au nom d’Élodie Vinet. »
L’homme parcourut la feuille, puis son regard s’attarda sur Claire avec une curiosité nouvelle. « Attendez. Le Colombie a fait escale au Havre, pas à Rouen. Les archives sont au Havre. »
Marc soupira. « On nous a envoyés à Rouen pour rien. »
« Non, non. » L’employé lissa sa moustache grise. « La Compagnie Générale Transatlantique avait un bureau d’embarquement à Rouen pour les passagers de première classe. Les listes complètes étaient dupliquées ici. » Il se leva, contourna le comptoir et les invita à le suivre dans les profondeurs du bâtiment. « J’ai fait un stage ici il y a trente ans. Ces registres-là, je les connais par cœur. »
Le couloir sentait la poussière et le papier vieilli. La salle des archives contenait des rayonnages métalliques qui s’étendaient jusqu’au plafond, chargés de volumes reliés en toile verte ou noire.
« Les registres de 1959 sont sur ce côté. » L’homme s’arrêta devant une rangée et fit courir son doigt sur les dos. « Série CGT-58 à CGT-61. »
Il s’accroupit, tira un volume épais, souffla dessus — un nuage de poussière s’éleva — et le déposa sur une table de consultation. Sa reliure de toile noire était usée, les coins écornés.
« Vous cherchez une liste d’embarquement pour l’Argentine, c’est ça ? »
Claire hocha la tête, le cœur battant. Marc se pencha au-dessus de son épaule, et elle sentit sa main frôler la sienne par accident. Elle ne bougea pas.
L’employé feuilleta rapidement. « Septembre. Départ du 14. » Ses doigts s’arrêtèrent au milieu du volume. « Voilà. Le Colombie, départ 14 septembre 1959, 18 heures, du quai de la Joliette à Marseille. » Il fit pivoter le registre vers eux.
Les pages étaient couvertes d’une écriture fine, presque calligraphiée, avec des colonnes soigneusement tracées : numéro de cabine, nom du passager, âge, profession, port d’arrivée.
Claire parcourut les lignes rapidement. Des noms français, quelques italiens, une famille espagnole. Puis, vers le bas de la première page :
*Cabine 214 — Vinet, Élodie — 24 ans — sans profession — Buenos Aires.*
Le souffle de Claire s’arrêta. C’était elle. Le nom exact, l’âge aurait correspondu, la destination concordait.
« Elle a embarqué ? » demanda-t-elle, les mots tendus.
L’employé passa la main sur la page. « Il y a une annotation. » Il pencha la tête pour déchiffrer l’écriture minuscule en marge. « “Passagère non présentée. Bagages récupérés par un tiers.” » Il retira ses lunettes et les essuya. « Ça veut dire qu’elle avait réservé et payé, mais qu’elle ne s’est jamais présentée à l’embarquement. Quelqu’un est venu chercher ses bagages, avec une procuration probablement. C’était courant. Les gens réservaient des cabines pour une famille, puis l’un d’eux changeait d’avis au dernier moment. »
Marc désigna la ligne. « Qui a récupéré les bagages ? Il y aurait une trace ? »
L’employé haussa les épaules. « Il faudrait les registres des bagages. On ne les a pas gardés, à mon grand regret. » Il referma le volume avec un geste presque affectueux. « Par contre, si vous voulez mon avis, une jeune femme de 24 ans qui réserve une traversée transatlantique en première cabine, c’est qu’elle avait de l’argent ou quelqu’un qui en avait. »
Claire sortit son téléphone, photographia la page sous plusieurs angles. « Il y a une liste complète des passagers ? »
« Vous l’avez devant vous. Mais si vous voulez savoir qui étaient les autres passagers, le détail des cabines, les paiements… Vous devriez aller voir les archives bancaires de la compagnie. » Il leur glissa un regard curieux. « Pourquoi vous cherchez cette femme ? »
Marc répondit avant qu’elle ne puisse hésiter. « Recherche familiale. »
L’employé hocha la tête sans poser davantage de questions, habitué sans doute aux généalogistes amateurs.
Ils sortirent du bâtiment dans la lumière déclinante de l’après-midi rouennais. Claire serrait son téléphone contre sa poitrine comme un talisman.
« Elle a vraiment réservé, dit-il. Elle avait un plan. Elle avait préparé l’argent, le billet, une identité d’emprunt. Quelqu’un est venu récupérer ses bagages. Quelqu’un qui savait qu’elle ne partirait pas.*
Marc consulta son téléphone. « Le port de Buenos Aires. Si elle a embarqué avec une autre identité plus tard, ou si elle est jamais arrivée en Argentine… les registres d’immigration argentins sont partiellement consultables en ligne. » Il releva les yeux. « Mais il faudra qu’on les consulte sur place pour avoir accès aux archives complètes. »
« Sur place… » Claire répéta le mot lentement.
« L’Argentine a numérisé ses registres d’entrée jusqu’en 1962. Mais si on veut les consulter en détail, il faut passer par le bureau des archives à Buenos Aires. »
Elle était partagée entre l’excitation d’une piste tangible et la crainte de ce qu’elle pourrait découvrir. Sa mère biologique — si c’était bien Elodie — avait-elle réussi à fuir ? Ou l’avait-on retenue ?
Elle marchait tête baissée, absorbée par ses pensées, lorsque Marc ralentit brusquement. Il la tira par le bras dans une embrasure de porte.
« Qu’est-ce que… »
« Chut. »
Il fixait un point derrière elle, la mâchoire serrée. Elle se tourna lentement. De l’autre côté de la place du Vieux-Marché, adossé à la façade d’un café, un homme en imperméable gris les observait. Petit, trapu, des mains enfoncées dans les poches.
« Tu le reconnais ? souffla Marc.
— Non. Mais je l’ai déjà vu. » Elle chercha dans sa mémoire. « Hier, devant mon atelier. Il était appuyé contre une voiture de l’autre côté de la rue. »
Marc l’attira dans la ruelle étroite qui longeait les halles. « Laurent envoie quelqu’un ? Ou c’est lui ? »
Ils accélérèrent le pas. Derrière eux, le bruit de semelles sur les pavés. Claire ne se retourna pas, mais elle l’entendit : la poursuite était régulière, sans précipitation, comme si l’homme n’avait pas peur de les perdre.
Ils débouchèrent sur la rue piétonne au milieu des touristes. Marc la prit par la main — sa paume chaude et ferme autour de la sienne — et l’entraîna dans la file de la cathédrale.
« On ne va pas se cacher dans une église, Marc.
— Pas se cacher. S’y fondre. »
Ils ressortirent par le parvis nord. Une ruelle, un marché couvert, une nouvelle artère. Derrière eux, le bruit avait disparu.
Ils s’arrêtèrent enfin dans la cour de l’hôtel de ville, à bout de souffle. Claire lâcha la main de Marc avec regret, regarda autour d’eux.
« Il a décroché.
— Il nous a suivis jusqu’ici. Il savait où on allait. » Marc sortit téléphone. « Tu avais dit à qui qu’on venait à Rouen ? »
Claire réfléchit. « Personne. J’ai réservé les billets de train en ligne ce matin. »
« Moi aussi. » Il serra les mâchoires. « Laurent a fait t’espionner. Il a dû faire surveiller ton atelier, ta boîte mail, ou simplement la gare. »
Une rage froide monta en elle. « Il pense pouvoir m’intimider ? » Sa voix tremblait malgré la bravade.
Marc consulta la montre. « Il nous reste une option. On rentre à Paris, on prend nos passeports, on dort une heure, et on prend le premier vol pour Buenos Aires. Demain matin. »
Elle le dévisagea. La perspective de quitter la France, de s’éloigner de tout ce qui lui était familier, la terrifiait. Mais rester immobile, c’était laisser Laurent et l’inconnu qui l’avait suivie dicter la suite.
« Le premier vol, répéta-t-elle.
— Je m’en occupe. » Il composait déjà un numéro. « Direct ou avec escale, on sera sur place demain soir au plus tard. »
Elle le regarda organiser leur départ dans la lumière dorée de la cour, les traits tirés par la fatigue mais le regard décidé. Ce n’était plus seulement son enquête à elle. C’était la leur.
« Marc. » Il suspendit sa conversation téléphonique. « Merci. »
Il la dévisagea un instant, puis un sourire étira ses lèvres — le premier authentique depuis qu’ils avaient découvert l’atelier saccagé. « On pourra dire merci quand on saura qui et pourquoi. En attendant, je réserve deux billets pour Buenos Aires. »
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.