Le Portrait Caché
Lire le chapitre 6: A Name from the Past
Le matin parisien était gris, presque laiteux, quand Marc Aubry vint la chercher devant son atelier. Il conduisait une vieille Peugeot 504, beige, intérieure en skaï marron qui sentait le tabac froid. Claire monta sans un mot, son sac en bandoulière serré contre elle comme un bouclier.
« Vous avez dormi ? » demanda-t-il.
« Peu. »
Il acquiesça, n’insista pas. Elle lui en fut reconnaissante. Depuis la veille, depuis qu’il avait vu le locket autour de son cou et prononcé le nom d’Elodie Verger, quelque chose s’était déplacé dans sa poitrine, comme une plaque tectonique sous la ville.
Les Archives de Paris occupaient un bâtiment massif dans le Marais, aussi carré et impénétrable qu’un coffre-fort. Marc semblait connaître les lieux par cœur. Il salua une archiviste blonde aux lunettes rondes qui leur ouvrit une salle de lecture réservée, à l’écart des chercheurs consulaires.
« J’ai fait sortir les registres de 1958, section disparitions non résolues », dit-il en posant une boîte d’archive beige sur la table de bois verni. Claire dut souffler un peu avant d’ouvrir le couvercle.
La boîte contenait des chemises cartonnées, fanées, certaines retenues par des rubans de coton jaunis. L’odeur de poussière ancienne monta comme un souvenir d’enfance. Elle commença par le début, méthodique, comme elle aurait restauré une couche de vernis : sans précipitation, avec l’œil calme qu’elle réservait aux restaurations délicates.
C’est Marc qui trouva la première piste. Il feuilletait un registre relié de toile noire, les doigts comme des baguettes de peintre.
« Dubois, regardez. »
Elle se pencha. La page était couverte d’une écriture d’employé de bureau, régulière, presque anonyme. En bas de page, annonciation datée du 14 juin 1958 : *Verger, Elodie. Née le 3 mars 1936 à Paris 16e. Fille d’Henri et Mathilde Verger. Disparue de son domicile familial le 2 juin 1958. Aucune trace depuis.*
« 1936, dit Marc à voix basse. Elle aurait eu vingt-deux ans quand elle a disparu. »
Claire ne répondit pas. Ses doigts suivaient les lignes comme on suit une fissure dans une toile, espérant que le dégât ne descende pas jusqu’au support.
« Il y a une note marginale, reprit Marc. « Signalée par son frère aîné, Marcel Verger. » Et là… « Affaire classée sans suite, décembre 1958. Causes : absence de corps, absence de témoin volontaire. Piste d’un départ volontaire, non confirmée. » »
« Classée ? » dit Claire. « Une fille de bonne famille disparaît et ils classent en six mois ? »
Marc haussa les épaules, puis il souleva un autre registre, celui-là plus épais, relié de papier brun.
« Le dossier photographique de l’époque. Les fiches signalétiques. »
Il ouvrit le volume. Des portraits en noir et blanc défilaient, les uns après les autres, visages figés dans des formalités administratives. Marc tourna les pages jusqu’à une fiche à l’angle écorné.
« La voilà. »
Claire retint son souffle. Le cliché avait été pris dans une cabine photographique, probablement par la police, le cadre papier encore orné des trois traits typiques de l’appareil Kodak. La femme regardait l’objectif avec une intensité pas du tout docile. Cheveux noirs tirés en arrière, mâchoire fine, yeux légèrement trop écartés pour être tout à fait jolis.
Et ce visage. Ce visage, elle le connaissait. Pas parce qu’elle l’avait vu sur la toile qu’elle avait restaurée la veille — si, en un sens. Mais surtout parce qu’elle l’avait vu dans son miroir toute sa vie. Même nez, même arcade. La photo d’Elodie Verger était celle de sa mère, prise trente ans plus jeune. Celle de sa mère morte trois ans auparavant, à soixante-quinze ans, dans une chambre d’hôpital de la banlieue de Lyon.
« C’est votre mère ? » dit Marc.
Il avait posé la question sur un ton qu’il voulait léger, mais c’était trop tard. Sa voix s’était chargée d’une émotion professionnelle mal dissimulée.
Claire ne répondit pas tout de suite. Elle laissa ses doigts toucher la photo, comme pour vérifier que le papier était réel.
« Ma mère s’appelait Elsa Dubois, de son nom de jeune fille Lemercier. Elle est née à Clermont-Ferrand. C’est ce qu’il y a sur son acte de naissance. C’est ce que j’ai toujours cru. »
« Et c’est peut-être vrai, dit Marc. Peut-être que la ressemblance n’est qu’une coïncidence génétique lointaine. Vous êtes d’accord ? »
Elle secoua la tête. « En art, on a un mot pour ce genre de ressemblance. On l’appelle la main du maître. Les traits ne se retrouvent pas par hasard à ce point chez deux personnes sans lien. »
Marc referma le registre avec précaution, le posa sur ses genoux.
« Le portrait que vous avez découvert. Vous avez dit qu’il était d’un style anonyme, 1950s, peut-être réalisé par un peintre de second ordre. »
« Difficile de dater davantage. Le travail d’overpainting du réseau J.P. pourrait daté de l’année suivante, 1959. Mais le portrait lui-même pourrait être de 1958, juste avant sa disparition. »
« Et le cadre ? »
« Ouvrage fait main. Assez singulier. Sophie peut l’étudier, mais je ne m’attends pas à une signature. »
Marc la regarda, pensif. Elle savait ce qu’il allait dire avant même qu’il parle. Elle l’avait vu arriver depuis la veille, comme on voit arriver un orage dans le ciel du sud.
« Laurent Verger, dit-il. Vous êtes certaine qu’il s’appelle Laurent Verger ? »
« C’est ce qu’il a dit. C’est ce que dit le contrat. C’est ce qui est inscrit dans son carnet de chèques. »
« Et vous me dites qu’il était au courant de l’existence du portrait caché ? »
« Il est entré dans l’atelier une heure après ma découverte. Sans rendez-vous. Il a vu la toile sortie de son châssis, le portrait sous couche encore. Il a demandé que je le restaure et que je le lui rende tel quel, sans m’en parler. C’est ce qu’il a fait, mot pour mot. »
Marc resta silencieux un long moment. Quand il fut parlé, sa voix était plus basse, un peu plus feutrée, comme s’il parlait dans une salle d’audience.
« Henri Verger, le père d’Elodie, était un industriel du textile à Roubaix. Il avait deux enfants : Elodie et Marcel. Laurent Verger, s’il est le descendant de cette branche, pourrait être le fils ou le petit-fils de Marcel Verger. C’est-à-dire le neveu, ou le petit-neveu, d’Elodie. »
« Le neveu, dit Claire. Le petit-neveu qui finance une restauration d’un tableau du XIXe siècle à Paris. »
« Et qui est au courant de l’existence d’une disparition datée de 1954 alors qu’Elodie a disparu en 1958 ? » ajouta Marc.
Il y eut un silence plus long. Dans la salle de lecture, on n’entendait que le chuintement de la lampe halogène et le grattement du stylo d’une consultante, aussi régulier qu’un battement de cœur sous stéthoscope.
« Il y a une incohérence, dit Claire lentement. Vous m’avez dit qu’Elodie avait disparu en 1958. Or Laurent a parlé de quelqu’un qui est mort en 1954. Et la gravure sur le locket indique E.V., 1958. »
Marc fronça les sourcils. « Peut-être que le 1954 est une autre affaire. Une affaire que Laurent a mal recopiée. »
« Non, coupa-t-elle. Vous ne comprenez pas. Hier, au téléphone, mon frère m’a parlé d’une lettre où il est question d’une femme qui est morte en 1954, trouvée dans une boîte à lettres de ma mère. Si ma mère est bien Elodie, elle était bien vivante en 1958. Quelqu’un a fait circuler une fausse information. »
Marc la regarda. Il rangea les registres avec soin, puis il se tourna vers elle, les coudes sur la table.
« Il faut que nous allions chez les Verger, dit-il. Pas en tant que chercheurs. En tant que professionnels de l’art. Vous, pour inventorier d’éventuelles autres œuvres ; moi, comme expert légal. Laurent Verger ne peut pas nous refuser une demande d’expertise préliminaire. C’est son intérêt de vérifier l’état du patrimoine avant une éventuelle vente. »
Claire hésita. Rentrer dans la maison de l’homme qui avait vu le portrait et menacé de la poursuivre en justice, c’était rentrer dans l’œil du cyclone. Mais l’image de la photo d’Elodie, de sa mère, demeurait collée à sa rétine comme un vernis trop brillant.
« D’accord, dit-elle. Préparez l’appel. Je ferai ce qu’il faut. »
Marc hocha la tête, déjà debout, son téléphone à la main. Claire resta quelques secondes encore devant la boîte d’archives ouverte. Elle prit la fiche signalétique d’Elodie Verger, la glissa délicatement dans une pochette musée qu’elle avait apportée sans se l’expliquer, et la rangea dans son sac, contre le feutre protecteur qui portait encore la trace du locket.
Là, dans la lumière froide du Marais, une certitude venait de se former, lourde et inélégante comme une couche d’impression trop épaisse : que cette affaire n’avait jamais été un hasard. Que le tableau, le vernissage, la commande, tout cela avait été monté. Et que le mécanicien de cette mise en scène était peut-être en train de lui sourire, de l’autre côté de la ville, chez lui, chez les siens.