Le Procès du Liseron
Lire le chapitre 10: Aftermath of Truth
La pluie s’était mise à tomber, fine et tenace, quand Nathaniel poussa la porte de la cellule. Il était trempé jusqu’aux os, ses cheveux collés au front, et pourtant il y avait dans ses yeux une fièvre que Mercy ne lui connaissait pas. Il referma derrière lui, jeta un regard vers le couloir, puis s’accroupit près d’elle, la voix basse.
— Ruth est vivante. Elle est cachée dans la cave des Putnam, sous ordre de son père.
Mercy sentit ses épaules se dénouer d’un cran, un soulagement si vif qu’il en était presque douloureux. Mais elle vit aussitôt ce que Nathaniel ne disait pas.
— Et ? souffla-t-elle.
— Et j’ai parlé à Ann Putnam.
Il lui raconta tout : le paiement de Griggs, les leçons données à Abigail, la fille instruite comme un perroquet pour réciter ses accusations. Mercy écouta sans l’interrompre, les doigts crispés sur la paille humide. Quand il eut fini, elle resta un long moment silencieuse.
— Donc ce n’est pas Thomas Putnam qui tire les ficelles, dit-elle enfin. C’est Griggs.
— C’est ce que croit Ann. Mais elle ne sait pas pourquoi il paie. Elle ne sait pas ce qu’il veut, au juste.
Mercy se leva, fit les trois pas que la cellule permettait, puis revint. La belladone séchée pesait dans sa poche, minuscule mais brûlante comme un charbon.
— Mon père avait un rival, dit-elle. Le docteur Samuel Willard.
Nathaniel plissa les yeux.
— Willard ? Il est à Boston. Il n’a pas mis les pieds à Salem depuis des années.
— Précisément. Il est à Boston, il fréquente les tribunaux, il a des relations à la Cour. Et il détestait mon père.
Elle s’arrêta, chercha ses mots.
— Quand j’avais quinze ans, Willard est venu à la maison. Il voulait la recette de la teinture de ma mère. Celle qui guérit les fièvres rebelles, les maux qui ne cèdent à rien d’autre. Mon père a refusé. Willard est reparti furieux. J’étais dans la pièce à côté, je les entendais par la porte.
— Furieux au point de machine un procès en sorcellerie, dix ans plus tard ?
— Ce n’est pas la colère qui le pousse, Nathaniel. C’est la convoitise. Ma mère a refusé de lui donner sa recette quand il était un jeune médecin sans renom. Aujourd’hui, Willard soigne la moitié de la magistrature de la colonie. Une seule famille lui résiste — la mienne. Et ma mère détient quelque chose qu’il n’a jamais pu obtenir.
Nathaniel se passa une main sur le visage, une lenteur dans le geste qui trahissait sa fatigue.
— Gentry, vous voulez dire. Le remède dont la rumeur parle déjà autour de la sorcière Hart. Si Willard veut cette recette, il lui faut soit vous faire condamner, soit faire pression sur votre mère. Un procès public est une excellente façon d’obtenir les deux.
— Et Griggs est son homme de main. Griggs, qui n’a jamais réussi à égaler Willard, qui lui doit peut-être sa place ici. Willard paie, Griggs organise, Putnam exécute.
Mercy s’approcha des barreaux, regarda le couloir sombre.
— Nous devons le dénoncer. Trouver une preuve qu’il commandite ces accusations.
— Une preuve, répéta Nathaniel. Nous n’avons que la parole d’Ann Putnam, une femme hystérique qui a déjà accusé la moitié du village, et la vôtre. Deux témoignages qui ne pèseront rien contre un médecin de Boston avec des amis au tribunal.
— Alors il faut trouver mieux. Griggs doit laisser des traces. Des paiements, des lettres, un compte chez un marchand. Quelqu’un à Salem sait qu’il a reçu de l’argent de Boston. Quelqu’un l’a vu écrire à Willard.
Nathaniel se releva, épousseta ses genoux.
— Le père de Ruth pourrait savoir. Il est la main, Putnam. Il devrait savoir qui le paît.
— Putnam ne parlera jamais. Il a trop à perdre.
— C’est ce que nous verrons. Si sa fille menace de témoigner…
— Vous n’êtes pas sérieux. Vous voulez faire témoigner Ruth contre son propre père ?
— Ruth a déjà été battue par lui. Elle a dix ans. Elle me croit quand je dis que son père fait le mal. Elle pourrait parler si on lui assure une protection.
Mercy secoua la tête.
— Une enfant de dix ans contre un médecin de Boston et deux des familles les plus puissantes de Salem. Elle se ferait dévorer, Nathaniel. Nous avons besoin de quelque chose de plus lourd.
Elle fouilla dans sa poche, fit rouler la feuille de belladone entre ses doigts.
— Cette feuille, dit-elle. Abigail en présente tous les symptômes : des convulsions, des visions, une langue trop épaisse pour parler. Elle ne fait pas semblant. On la drogue pour qu’elle accuse, et elle accuse ce qu’on lui dit d’accuser.
Nathaniel la regarda, une lueur nouvelle dans les yeux.
— Et si on peut prouver qu’on la drogue ?
— Alors tout le système s’effondre. Le tribunal ne peut pas condamner sur des paroles d’une fille qu’on empoisonne. Les juges, les ministres — ils seront obligés de regarder ailleurs. De chercher qui lui donne ce poison.
— Griggs, souffla Nathaniel. Il est son médecin. Il la voit chaque jour.
— Griggs, ou quelqu’un dans la maison Putnam qui agit pour lui.
La porte du couloir gronda tout à coup. Des pas lourds, une clé dans une serrure, et le garde apparut, une lanterne à la main, l’air maussade.
— Hart. Le tribunal a fait passer l’ordre. Votre procès se tiendra à la pleine lune.
Mercy sentit le froid tomber sur elle comme un drap mouillé. Elle compta dans sa tête. Huit jours. Huit jours avant que douze hommes assis en cercle décident si elle devait être pendue.
— Merci, dit-elle d’une voix plate.
Le garde haussa les épaules et disparut.
Nathaniel se tourna vers elle, les traits tirés.
— Nous avons huit jours.
— Nous avons jusqu’à demain matin pour l’examen des marques, corrigea-t-elle. Et nous n’avons toujours pas Sarah Osgood.
Nathaniel jura à voix basse.
— Osgood refusait de contester un examen fait par Griggs. Elle avait peur de ses représailles. Mais si nous pouvons lui montrer que Griggs lui-même est compromis…
— Alors elle viendra.
Un silence.
— Vous devez retourner à la cave des Putnam avant l’aube, dit Mercy. Ruth ne peut pas rester là-bas. Si son père découvre qu’elle est partie…
— Je sais. J’y vais.
Il fit un pas vers la porte, puis s’arrêta.
— Willard, dit-il. Comment savez-vous qu’il est à Boston ? Qu’il n’a pas bougé ?
— Ma mère l’a vu il y a deux mois. À l’église, à Boston, quand elle y est allée pour vendre ses potions. Elle me l’a écrit. Il était bien portant, prospère, et il a traversé l’allée pour la saluer comme si de rien n’était. Elle a dit qu’il avait un regard de marchand qui compte ses pièces.
— Votre mère voit beaucoup de choses, murmura Nathaniel.
— Ma mère voit surtout les gens qui la veulent morte. C’est une habitude de vieille famille.
Il sourit, faiblement, puis laissa tomber ses épaules.
— Je ramène Ruth quelque part en sécurité. Ensuite je vais voir Osgood, avec ce que nous savons sur Griggs. Peut-être que cela suffira à la convaincre.
— Et Willard ? demanda Mercy.
— Willard est à Boston. Ce n’est pas lui qui nous jugera demain matin. Griggs, oui. Osgood, si nous avons de la chance. Concentrons-nous sur la bataille immédiate.
Il la regarda une dernière fois, la pluie de la nuit encore dans ses cils.
— Tenez bon, Mercy. Je reviendrai avant que la lumière ne se lève.
Il sortit. La porte claqua. Le verrou glissa avec un bruit sec qui restait dans l’air comme une gifle.
Mercy resta seule, debout au milieu de sa cellule, écoutant le silence revenir. Le vent effleurait les planches, la pluie tambourinait sur le toit. Huit jours. Elle porta la main à sa poche, sentit la feuille de belladone, craquante et froide.
Willard. Le nom tournait dans sa tête comme une roue. Elle revit la scène, dix ans plus tôt : un homme jeune, presque beau, les lèvres minces, les doigts tachés d’encre, qui tendait la main vers le flacon de sa mère. Elle revit le refus de son père, la porte claquée, et la promesse de Willard, murmurée entre ses dents serrées :
— Un jour, Hart. Un jour tu me supplieras.
Elle ne saurait jamais si c’était une menace de jeunesse ou le germe de tout cela. Mais elle savait une chose : Samuel Willard n’avait pas abandonné. Il avait trouvé d’autres mains pour faire son travail. Griggs pour payer. Putnam pour accuser. Abigail pour crier. Et elle était là, dans une cellule de Salem, à attendre un procès qu’il avait peut-être commandé avant même que les premiers soupçons ne naissent.
Elle s’accroupit, ramassa une paille et la fit tourner entre ses doigts. Demain matin, l’examen. Ensuite, la pleine lune. Ensuite — si Willard avait réussi — la potence.
Mais elle avait la belladone. Elle avait la certitude qu’Abigail était droguée. Elle avait un clerc de tribunal qui risquait sa place et peut-être sa vie pour l’aider.
Et elle avait une vengeance à préparer, froide et précise comme une incision.
La pluie cessa peu à peu. Le vent tourna. Quelque part dans la nuit, Nathaniel courait vers une cave où une petite fille cachée sous les tonneaux attendait d’être sauvée. Et à Boston, dans une belle maison chauffée, un homme aux lèvres minces lisait peut-être un rapport de Salem, confiant que son plan se déroulait à la perfection.
Mercy se coucha sur la paille et ferma les yeux. Huit jours. Elle les compterait un par un, comme des herbes qu’on pèse sur une balance.
Demain, l’examen. Aujourd’hui, la vérité. Et la vérité, elle l’avait enfin trouvée. Elle avait un nom, un visage, une convoitise.
Elle dansait sur la pointe des pieds dans l’obscurité derrière toutes les accusations, et elle s’appelait Samuel Willard.