Le Procès du Liseron
Lire le chapitre 11: The Physician's Mask
La cellule sentait le moisi et la peur. Mercy avait perdu la notion des heures depuis que Nathaniel était parti promettre de revenir avec Ruth avant l’aube. Elle comptait les briques humides au-dessus de sa tête quand des pas pressés résonnèrent dans le couloir — pas ceux du geôlier, plus lourds, plus nerveux.
Nathaniel apparut entre les barreaux, le visage grêlé de fatigue mais les yeux vifs. Il tenait une lanterne sourde qui éclairait mal ses traits tirés.
— Griggs a payé Putnam, dit-il à voix basse. C'est lui qui a orchestré la déposition contre toi.
— Et Willard ? demanda Mercy en se redressant. Tu as trouvé un lien entre eux ?
Nathaniel sortit un papier froissé de sa poche et le glissa entre les barreaux. C'était une lettre partielle, déchirée, mais la signature était nette : *Samuel Willard, Boston.*
— Griggs gardait cette lettre dans son cabinet, cachée sous une pile de registres. Willard y écrit que « la remède doit être obtenue coûte que coûte, même si la fille doit porter le fardeau ».
Mercy sentit son sang se glacer. Elle relut la phrase, trois fois, comme pour en extraire chaque goutte de sens.
— « La fille », murmura-t-elle. Moi. Il veut la remède de ma mère, et il est prêt à m'envoyer à la potence pour l'obtenir.
— Ta mère l'a refusé, dit Nathaniel. Il y a des années, quand Willard a tenté de racheter sa recette de tonique. Ta mère a dit non, et Willard ne l'a jamais digéré. Maintenant il utilise la peur du diable pour régler une dette personnelle.
Mercy se passa une main sur le visage. Une colère froide lui noua l'estomac.
— Mon père avait raison, alors. Quand il accusait les Putnam de mensonge, il ne savait pas à quel point il voyait juste. Les accusations ne sont qu'un outil. La convoitise est le moteur.
— Et Griggs est l'intermédiaire. Il reçoit l'argent de Willard, il paie Putnam pour la déposition, et il instruit Abigail.
— Abigail est la clé, dit Mercy. Si on peut prouver qu'elle est empoisonnée, toute leur machination s'effondre. (Elle sortit la feuille de belladone séchée de sa poche, en tapota le bord entre ses doigts.) Cette feuille, les symptômes de possession qu'elle décrit — pupilles dilatées, convulsions, délires — tout correspond.
— Mais prouver qu'elle est empoisonnée, c'est la faire examiner, dit Nathaniel. Et l'examen de la marque de sorcière est demain matin.
— Il faut Sarah Osgood. Tu as pu la convaincre ?
Nathaniel hésita. Mercy vit la réponse dans ses yeux avant qu'il ne parle.
— Je n'ai pas encore pu la voir. Griggs m'a intercepté en sortant du cabinet.
— Et Ruth ?
— Elle est cachée dans la cave des Putnam, sous ordre de son père. J'ai promis d'y retourner avant l'aube.
Mercy ferma les yeux une seconde. C'était trop de fils à tirer, trop de risques. Et pourtant, elle n'avait que cela.
— Il faut que tu y ailles cette nuit. Si Thomas découvre que tu as parlé à Ann, il déplacera Ruth et nous perdrons notre seul témoin direct.
— Je sais, dit Nathaniel. Mais j'ai une autre idée d'abord. Je pourrais faire passer un message à Sarah Osgood, par l'intermédiaire du diacre. Elle est digne de confiance, et elle seule peut contre-examiner les marques demain matin.
La porte de la cellule grinça soudain. Une silhouette enveloppée d'un châle brun apparut dans l'embrasure, puis s'avança dans la faible lumière de la lanterne de Nathaniel.
C'était Patience.
La sœur cadette de Mercy tenait un paquet serré contre sa poitrine. Ses yeux étaient rouges, ses doigts tremblaient.
— Mercy, pardonne-moi. Je ne savais pas quoi faire d'autre.
— Patience ? Qu'est-ce que tu fais ici ? demanda Mercy en se levant. Tu sais que tu ne dois pas…
— On a arrêté maman, dit Patience d'une voix brisée.
Le silence qui suivit fut plus lourd que la pierre des murs.
Mercy s'agrippa aux barreaux.
— Où ? Comment ?
— Dans la rue, devant le tribunal. Un groupe de miliciens, menés par Ezekiel Cheever. Ils avaient un mandat pour « complicité de pratiques occultes » — ils ont trouvé des racines de liseron sur elle, celles qu'elle gardait pour le remède de la goutte du vieux Porter.
— Le liseron, souffla Mercy. Mon message. Ma mère m'avait envoyé un mot sur les racines de liseron — elle discutait avec quelqu'un du tribunal, je n'ai pas compris qui. Ils s'en servent contre elle maintenant.
Nathaniel jura entre ses dents. Il fit les cent pas devant la cellule, les poings serrés.
— Thomas Putnam monte les enchères. Il nous prend en tenaille : toi dans cette cellule, ta mère sous la garde de ses alliés. Il veut vous briser toutes les deux avant le procès.
Patience s'approcha des barreaux et saisit la main de Mercy à travers le bois.
— Ils l'ont mise dans la maison de garde, près de la potence, pour l'humilier. Mère m'a fait promettre de te dire une chose : la recette est sûre. Willard ne l'aura jamais, même si on le tue. (Elle renifla, ravalant ses larmes.) Mais elle a dit aussi que le remède n'est pas qu'une recette. C'est une clé. Pour une cachette que seul le liseron peut trouver.
Mercy ferma les yeux. Le monde entier semblait se réduire à une plante grimpante et envahissante, le liseron que sa mère cultivait en secret, celui qui étouffait les haies autour de leur jardin, celui qui poussait au-dessus de la tombe de sa grand-mère, vers le nord-est, là où…
— La cachette est derrière le caveau de la famille, murmura-t-elle. Les racines traversent les pierres et poussent toujours du même côté. Le véritable remède — le manuscrit complet, avec les dosages de chaque plante — est enterré sous la tombe.
Nathaniel s'arrêta net.
— Le manuscrit est dans le cimetière ?
— Ma mère n'a jamais fait confiance aux coffres domestiques. (Mercy ouvrit les yeux, l'esprit soudain clair.) Si Willard découvre qu'il est là-bas, rien ne l'arrêtera pour le déterrer.
Patience sortit le paquet de son châle et le tendit à travers les barreaux. C'était un petit sarment de liseron, fraîchement coupé, ses feuilles en forme de cœur encore délicates.
— Mère m'a dit de te le donner, dit Patience. Elle dit que le liseron pousse toujours vers la lumière, mais qu'il cache ce qu'il faut sous terre. Si tu veux trouver ce qui est perdu, tu dois chercher là où ça grimpe.
Les pas lourds du geôlier résonnèrent dans le escalier de pierre. Patience fit un pas en arrière, le visage soudain pâle.
— Je dois y aller avant qu'ils me trouvent ici.
— Patience, attends. (Mercy tendit la main à travers les barreaux, s'emparant du sarment.) Tu dois rentrer chez toi, brûler tout ce qui peut sembler suspect — les plantes séchées, les bocaux, les carnets de maman dans sa chambre. Ne laisse rien qui puisse être utilisé contre nous.
Patience acquiesça, mais son regard glissa vers la porte, puis vers Nathaniel.
— Ce n'est pas tout, murmura-t-elle. En sortant du tribunal, j'ai entendu deux des hommes de Putnam parler. Ils disaient qu'après le procès de Mercy, ce serait mon tour. Que la famille Hart devait être purgée entièrement, du sang jusqu'à la racine.
Mercy sentit l'air manquer à ses poumons.
— Ils vont t'accuser aussi.
— Ils veulent nous détruire toutes les trois, dit Patience. (Elle sourit faiblement, mais ses yeux étaient résolus.) Alors je vais me battre. S'ils veulent me pendre comme sorcière, je leur montrerai une sorcière qui se débat.
Une main ferme se posa sur l'épaule de Patience. C'était Nathaniel, dont le visage avait pris un aspect nouveau — une détermination d'acier.
— Non. Personne ne sera pendu, dit-il d'une voix grave. Écoute-moi, Patience. Rentre chez toi, fais ce que ta sœur a dit, mais ne bouge pas de la maison jusqu'à ce que je vienne te chercher. Je connais quelqu'un qui peut te protéger en dehors de Salem, mais il faut que tu sois prête à partir sur un signe.
Patience hésita, regarda Mercy, puis acquiesça lentement.
— Et maman ? demanda-t-elle. On ne peut pas la laisser en prison.
— On la sortira, promit Mercy. Je te le jure, Patience. Sur la tombe de notre père, je la sortirai de là.
Après le départ de sa sœur, Mercy porta le sarment de liseron à ses lèvres. Sa sève amère lui mordit la langue, et soudain, un souvenir s'imposa à elle : sa mère plantant des graines le long de la clôture nord du cimetière, à l'automne de l'année de la mort de leur père, souriant tandis que Patience et elle la regardaient creuser.
— Le liseron pousse vers la lumière, répéta-t-elle à voix basse, mais il cache ce qu'il faut sous terre.
Nathaniel s'accroupit devant les barreaux, les yeux plissés.
— Ta mère a enterré quelque chose sous la clôture nord il y a quatre ans. (Il souffla.) Et si le manuscrit n'a jamais été dans la tombe ? Si c'était une diversion, et que le vrai remède est planté dans les racines mêmes de cette haie ?
Mercy le fixa. Le piège se resserrait autour de Willard, mais chaque nouvelle pièce du puzzle révélait une menace supplémentaire.
— Il faut y aller, dit-elle. Et il faut parler à Sarah Osgood. Et il faut retrouver Willard avant qu'il ne comprenne que le manuscrit n'est pas dans le cimetière.
Elle regarda par la fenêtre étroite — l'obscurité n'avait pas encore cédé. Elles étaient à peine à mi-chemin de l'aube, et déjà le monde semblait s'effondrer autour d'elles.
— Va chercher Ruth et Sarah, dit-elle. Je m'occuperai du reste.
Nathaniel se leva, hésita, puis une lueur de galanterie traversa sa fatigue.
— Et si on ne revient pas avant l'examen ?
Mercy souleva la feuille de belladone, puis le sarment de liseron.
— Alors je ferai en sorte que le tribunal découvre ce que cache la médecine, même si je dois le leur faire pousser à travers les planches de mon cercueil.
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