Le Procès du Liseron
Lire le chapitre 9: A Debt Unpaid
La nuit pesait sur Salem comme une toile d’araignée gorgée d’humidité. Nathaniel marchait vite, le col de son manteau relevé, les doigts crispés sur la copie du registre qu’il avait dérobée aux archives. Putnam avait remboursé sa dette le jour même de l’arrestation de Mercy. Une coïncidence que seuls les imbéciles auraient gobée. Mais d’où venait l’argent ? Le registre ne disait rien — une simple croix, une date, un montant. Rien sur le payeur.
Il frappa à la porte des Putnam sans réfléchir. Une servante entrouvrit, les yeux ronds.
— M. Corwin est parti — dit-elle.
— Je ne suis pas venu pour lui. Mme Putnam. Elle doit me recevoir. Maintenant.
Il n’était pas revenu depuis son enfance. Il se rappelait la maison comme un antre de suspicion, de portes closes, et il retrouva la même odeur de renfermé, de poussière et de cire. On le fit entrer dans une petite pièce aux rideaux tirés, où une femme se tenait près d’une table de chêne, une aiguille entre les doigts, le visage pâle comme de la farine.
Ann Putnam leva les yeux. Elle paraissait dix ans de plus que son âge, les épaules voûtées, les mains tremblant d’un mal qu’aucun médecin ne nommait.
— Nathaniel Corwin. Vous êtes audacieux de venir ici à cette heure.
— Je suis revenu pour parler de comptes. Des comptes anciens. Votre mari a remboursé une dette à la famille Hart — le jour même où Mercy Hart a été arrêtée.
Ann ne cilla pas. L’aiguille continua son va-et-vient, mécanique.
— Les affaires de mon mari ne sont pas les miennes.
— Peut-être. Mais celle-là… elle vous concerne. Parce que la somme était trop ronde, trop nette, réglée d’un seul coup. L’argent n’est pas sorti de votre bourse. Quelqu’un l’a fourni.
L’aiguille s’arrêta.
— Vous parlez comme un homme qui cherche des fantômes.
— Je cherche un payeur, pas un fantôme. Qui a donné l’argent à Thomas ? Un voisin ? Un parent ? Le diable, peut-être ?
Elle resta muette, mais sa lèvre se pinca. Nathaniel posa ses deux mains sur la table, se pencha.
— Écoutez-moi, Mme Putnam. Votre fille Ruth a disparu. Je ne sais pas encore ce que cela signifie — peut-être mort, peut-être cachée. Mais Thomas n’a rien fait pour la chercher. Pourquoi un père reste-t-il calme quand sa fille s’évanouit dans la nuit ?
Le regard d’Ann se figea. L’aiguille glissa de ses doigts et tomba sur le parquet avec un son sec.
— Ruth… Ruth est avec sa tante, chez elle. Thomas m’a dit qu’ils l’avaient envoyée à Andover pour sa santé. La fièvre, vous comprenez.
— La fièvre. Le jour où elle devait témoigner.
Ann détourna les yeux. Son silence valait un aveu. Nathaniel changea d’angle, adoucit sa voix.
— Personne ne cherche à vous nuire, Ann. Mais les choses se sont envenimées entre nos familles. Mon père est mort en sachant qu’on l’avait accusé de vol, et si c’était une calomnie des Harts, je dois le savoir. Et si votre mari s’est laissé acheter pour témoigner contre une femme innocente, je dois savoir par qui.
Elle prit l’aiguille par terre, lentement, comme pour se donner le temps.
— Vous croyez que je décide quoi que ce soit ici ? demanda-t-elle d’une voix plus mince.
— Non. Mais vous êtes sa femme. Vous entendez tout. Vous voyez tout. Et vous avez peur.
Elle planta l’aiguille dans le coussin de son ouvrage, un geste brusque, presque défensif.
— Le docteur Griggs est passé trois fois la semaine dernière. Même avant que la petite Abigail soit prise de mal. Thomas lui a parlé dans le jardin, à voix basse, le dos tourné. Et aujourd’hui, le docteur est revenu. Il a laissé une bourse de cuir sur la table. Thomas ne l’a même pas comptée. Il l’a rangée sans un mot.
— Le docteur Griggs a payé votre mari ?
— Je n’ai pas dit cela. J’ai dit qu’il avait laissé une bourse.
— Et Abigail ? Elle est malade, ou elle est un instrument ?
Ann pinça les lèvres. Puis elle dit, presque dans un souffle :
— Abigail fait ce que le docteur lui dit de faire. Elle croit que ses visions lui viennent de Dieu. Elle ne sait même pas ce que ça signifie.
La pièce sembla se resserrer. Nathaniel ne bougea pas, mais il sentit son cœur se serrer.
— Personne ne paie pour un témoignage sans vouloir une condamnation, dit-il lentement. Votre mari a livré Mercy Hart à la justice, et le docteur Griggs a tenu la bourse. Dis-moi pourquoi.
— Pour l’herbe. Le remède d’Elisabeth Hart. Le docteur n’a jamais pu le reproduire, même après la mort du père — il voulait le secret. Elle a refusé de le donner. Il a été humilié, couvert de honte devant le tribunal des anciens quand ils ont tranché en sa faveur à elle. Ce n’est pas d’argent qu’il a besoin, Nathaniel. Il a besoin de vengeance.
L’aiguille retomba encore. Ann se leva, les mains tordues sur son tablier.
— Ruth n’est pas chez sa tante. Ruth est dans la cave.
Nathaniel sursauta.
— Dans la cave ? Depuis quand ?
— Depuis qu’elle a dit qu’elle ne témoignerait pas. Thomas l’a descendue lui-même, avec une lanterne. Il a dit que si elle ne voyait pas les faits comme il les voyait, elle resterait dans le noir jusqu’à ce qu’elle comprenne.
— Seigneur Dieu, murmura Nathaniel.
— Vous êtes content de votre vérité, maintenant ? demanda Ann d’une voix blanche.
Il sortit dans la nuit sans répondre, le vent glacé lui frappant le visage. La fillette. La cave. Griggs. Tout s’emboîtait comme les pièces d’un mécanisme monstrueux. Abigail n’était pas une possédée — c’était une plume dans la main d’un homme qui voulait son secret, et Ruth Putnam une enfant enfermée dans le noir pour protéger le mensonge.
Il courut à travers la rue boueuse jusqu’au presbytère, retrouva la porte dérobée qu’il avait forcée deux nuits plus tôt, descendit l’escalier humide, et trouva la cave des Putnam qui sentait le foin moisi. Une petite voix étouffée, presque inaudible, chantonnait un psaume.
Il poussa la porte intérieure, éclaira son visage à la lanterne. Ruth Putnam, recroquevillée sur un sac de jute, leva la tête vers lui sans le reconnaître, les yeux rougis, les larmes séchées sur les joues.
— Vous venez me libérer ? demanda-t-elle avec la voix d’un enfant qui n’ose plus espérer.
— Oui. Comment connaissez-vous Abigail ?
— Abigail est ma cousine. Elle fait semblant. Le docteur Griggs leur donne à toutes les deux un breuvage, pour les rendre faibles, pour leur faire voir des choses. Ruth n’avait jamais parlé de cela à personne.
Nathaniel la prit par les épaules avec précaution.
— Vous me le jurez devant Dieu, Ruth ?
— Je le jure.
Il souffla la lanterne. La vérité était simple et hideuse : Abigail n’était pas une possession diabolique, c’était une gamine indigente payée à coups de sirop et de menaces, et Ruth un poids que Thomas avait caché par peur du scandale.
— Restez ici, souffla-t-il. Je reviens vous chercher avant l’aube. Mais dites-moi une dernière chose. Comment le docteur a-t-il convaincu Abigail de crier le nom de Mercy Hart ?
Ruth baissa les yeux.
— Il n’a pas eu à la convaincre. Il lui a montré la bourse en cuir. Il a dit qu’ils pourraient acheter un beau cercueil pour sa mère, qui se meurt. Abigail aurait fait n’importe quoi pour elle.
L’aiguille tourna dans son cœur.
C’était terminé. Abigail n’était qu’un outil. Griggs, l’architecte. Et Mercy était prise dans un filet que ne sauverait ni herbe ni prière — seulement la vérité qu’il venait de déterrer au fond d’une cave, de la bouche d’une enfant en larmes.