Le Procès du Liseron
Lire le chapitre 12: A Midnight Meeting
La nuit était d’encre, piquée à peine par quelques étoiles basses quand Nathaniel tira Mercy hors de la masure par l’épaule. Elle trébucha, les jupes crottées, la main plaquée sur le sac de toile où dormait la feuille de belladone.
— Où ? souffla-t-elle.
— À l’ouest, chez la veuve Parris, à demie-lieue. Ruth est là, cachée chez la cousine de ma mère. Personne ne sait, sauf moi et la veuve.
Mercy s’arrêta net.
— La cousine de ta mère ? La famille Parris est du côté de Thomas Putnam, Nathaniel. Tu nous mènes dans la gueule du loup ?
— Ma mère était une Parris avant de devenir une Hart, murmura-t-il. La veuve est ma tante par le sang, et elle déteste Thomas Putnam depuis qu’il a failli saisir sa terre pour une dette de jeu. Elle hait plus fort qu’elle ne craint.
Ils longèrent le chemin de boue durcie, entre les champs de maïs morts. Le vent portait l’odeur du sel et du bois brûlé. Quelque part derrière eux, dans la direction de la potence, un chien hurla. Mercy serra les poings sous son manteau.
— Ma mère est là-bas, dit-elle. Dans cette geôle qui pue la paille pourrie, à trente pas du gibet.
Nathaniel ne répondit pas. Il marchait vite, la tête basse, et Mercy sentit la colère sourdre en elle — non contre lui, mais contre tout : les juges, les Putnam, ce Willard invisible qui tirait les ficelles de Boston sans jamais montrer son visage.
La maison de la veuve se dressait au bout d’un sentier envahi par le liseron. Une lumière tremblotait aux carreaux. Nathaniel frappa trois coups — deux lents, un rapide. La porte s’entrouvrit sur une femme sèche comme une sarmente, l’œil vif.
— Il est minuit passé, Nate. Amène-la, vite.
Elle les fit entrer dans une cuisine basse où le feu mourait en braises. Une forme minuscule était recroquevillée sur un banc, près de la cheminée, enveloppée dans une couverture de laine grossière. Ruth Putnam leva la tête. La fillette avait le visage cireux, les yeux trop grands pour sa figure, creusés par des semaines de peur.
Mercy s’accroupit devant elle, lentement, comme on s’approche d’une bête effarouchée.
— Ruth, je m’appelle Mercy. Nathaniel t’a dit qui j’étais ?
La fillette hocha la tête, puis jeta un coup d’œil vers la porte comme si son père allait surgir.
— Ils disent que tu es une sorcière, murmura-t-elle. Mais je sais que c’est pas vrai. Je l’ai vu, moi.
— Qu’est-ce que tu as vu, petite ?
Ruth avala sa salive. Ses doigts tourmentaient le bord de la couverture.
— Le docteur. Pas le vieux Griggs, l’autre. Celui qui vient de Boston.
Mercy sentit son cœur cogner contre ses côtes. Elle resta immobile, tendue comme une corde d’arc.
— Le docteur Willard ?
— Oui, madame. Il est venu chez nous, en secret, deux fois. Papa m’a fait attendre dans la chambre de derrière, mais la porte était mal fermée. Il parlait de Maman — de sa maladie, des humeurs qui la rongent. Il disait qu’il avait une poudre, un remède très rare, mais que ça coûtait cher. Papa disait qu’il n’avait pas d’argent. Alors le docteur a dit… il a dit…
La fillette s’arrêta, les lèvres serrées.
— Dis-le-moi, Ruth. Qu’a-t-il dit ?
— Il a dit : « Votre fille fera une déposition. Vous signerez, et je m’occupe de la poudre. » Sa voix, c’était pas une voix de docteur. C’était la voix de quelqu’un qui achète du bétail au marché.
Mercy ferma brièvement les yeux. Ainsi c’était plus monstrueux encore qu’elle n’avait imaginé. Non seulement Willard payait Thomas Putnam pour témoigner, mais il avait instrumentalisé la maladie de la femme Putnam pour transformer une gamine en arme.
— Abigail, dit-elle doucement. C’est elle qui m’a accusée devant les juges. Est-ce que le docteur lui a parlé aussi ?
Ruth secoua la tête, puis la hocha, hésitante.
— Pas le docteur, madame. Moi, je l’entendais, parce que nos chambres se touchent. Abigail pleurait la nuit. Une fois, je l’ai entendue parler toute seule — elle disait : « Si je fais ça, Maman guérit. Si je fais pas, elle meurt. » Et elle disait votre nom.
Un silence tomba, lourd comme la pierre tombale d’une âme. La veuve Parris remua les braises, projetant des ombres rouges sur les murs.
— Le docteur lui a promis la guérison de sa mère en échange de ton nom, dit-elle. Voilà ton accusation, fille. Ça et rien de plus.
Nathaniel s’approcha, la mâchoire serrée.
— Ruth, est-ce que tu pourrais le répéter devant un magistrat ? Devant le tribunal ?
La fillette pâlit si soudainement que Mercy crut qu’elle allait défaillir.
— Papa me tuerait, murmura-t-elle. Il me battrait jusqu’à ce que je me taise. Et Maman…
— Je sais, dit Mercy, en lui prenant la main. La main de l’herboriste, calleuse de plantes et de travaux. Tu n’iras pas à la barre. Mais ce que tu m’as dit là, à cette heure — c’est plus précieux que de l’or. Ça me montre le fil à tirer.
La fillette la regarda avec une intensité fébrile.
— Vous allez le faire payer, madame ? Le docteur ?
Mercy hésita. Une mensonge aurait été plus doux. Mais le visage de la fillette exigeait la vérité.
— Je vais faire éclater son complot, Ruth. Quoi qu’il m’en coûte.
Dehors, le vent se leva, et avec lui un bruit sourd, régulier — des pas sur le chemin. Nathaniel courut à la fenêtre, écarta le rideau d’une main.
Trois torches. Des silhouettes sombres. Thomas Putnam en tête.
— Il a suivi la veuve, cracha celle-ci en éteignant précipitamment le feu d’une pelletée de cendres.
— Ruth, viens. Vite. Il y a une cache sous le plancher, derrière l’âtre.
Nathaniel saisit Mercy par le bras et l’entraîna vers une porte de service donnant sur le potager. Avant qu’ils ne franchissent le seuil, Ruth se retourna, et ses yeux noirs, brillants de larmes, croisèrent ceux de Mercy.
— Madame, dit-elle d’une voix étrangement calme. Le docteur Willard a dit une autre chose à mon père. Il a dit : « Après le procès, la terre des Hart sera à vendre. Et je l’achèterai pour quelques sous — avec le liseron qui la ronge en prime. »
Mercy se figea.
Le liseron. Ce mot, dans la bouche de la fillette, tombait comme une pierre dans une eau calme. Le liseron qui poussait sur la tombe de son père. Le liseron sous lequel le manuscrit de sa mère était enterré. Pourquoi y ferait-il référence ? C’était peut-être une coïncidence — ou alors Willard savait plus de choses qu’elle ne l’avait cru sur la cache du remède.
Nathaniel la tira dehors. Ils coururent dans la nuit, le souffle court, pendant que derrière eux la voix de Thomas Putnam tonnait contre la porte de la veuve.
— « Le liseron en prime », répéta Mercy entre deux respirations haletantes, une fois qu’ils furent assez loin pour ralentir. Il parle du liseron du cimetière. Nathaniel, si Willard sait que le manuscrit est sous cette haie…
— Il le saurait seulement si quelqu’un le lui a dit. Quelqu’un qui connaît le secret de ta mère.
Mercy s’arrêta. Le visage soudain livide dans la pâleur de la lune montante.
— Patience a disparu depuis deux jours, Nathaniel. Elle est la seule, avec ma mère et moi, à connaître l’emplacement.
— Tu penses qu’elle aurait parlé ?
Le silence de Mercy fut plus éloquent que n’importe quelle parole. Elle tourna le regard vers l’est, vers la maison de sa famille, qui se tenait sombre et muette entre les champs.
— Je pense, dit-elle lentement, que je n’ai plus droit à l’erreur. S’ils ont Patience, ils ont tout. Et demain matin, ils m’examineront comme une bête de foire.
Nathaniel lui prit le bras. Ses doigts étaient chauds à travers le drap froid.
— Alors il ne faut pas que ce soit ta mère seule qu’on libère. Il faut qu’on les libère toutes les deux avant qu’elles ne servent de monnaie d’échange.
Au nord, au-delà des toits de Salem, le ciel s’éclaircissait imperceptiblement. Dans à peine deux heures, les cloches sonneraient l’aube. Et avec elles, le début de l’examen.
Mercy tira la feuille de belladone de son sac. Elle la fit tourner entre ses doigts, comme un talisman noir.
— Patience a menacé de me faire évader, murmura-t-elle. Elle ne m’aurait jamais trahie. Pas volontairement. Mais la peur… la peur fait dire bien des choses.
— Alors il faut nous dépêcher de trouver une vérité qui pèse plus lourd que la peur.
Ils reprirent la route vers Salem, la nuit encore profonde, mais une lamelle de cuivre déjà visible à l’horizon. Et dans le silence qui les séparait, une pensée vint à Mercy, glacée et nette comme une lame :
Si Willard connaissait déjà la cache sous le liseron — alors le véritable manuscrit n’avait peut-être jamais été le prix du complot. Et le liseron n’était peut-être pas la clé du secret, mais son piège.
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