Le Procès du Liseron
Lire le chapitre 22: Aftershock
Le tumulte ne retomba pas tout de suite. Quand Ruth Putnam eut fini de parler, sa voix encore tremblante mais ferme, le silence qui suivit fut plus assourdissant que les cris qui l’avaient précédé. Le greffier laissa tomber sa plume. Quelqu’un, au fond de la salle, renversa un banc. Hathorne, figé derrière son pupitre, regardait tour à tour la lettre dans les mains de Mercy, le visage blême de Willard, et Ruth qui se tenait droite dans la galerie, comme une statue de marbre vengeresse.
Le juge Corwin, plus âgé, plus prudent, se pencha vers Hathorne et murmura quelques mots. Ce dernier acquiesça, les mâchoires serrées, puis frappa le bois de son poing.
— Cette cour suspend l’audience. Le docteur Willard, vous voudrez bien rester à la disposition du tribunal. Nous enquêterons sur ces allégations.
Willard ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Ses yeux balayèrent la salle, cherchant un allié, un visage complice. Il n’en trouva aucun. Les murmures montaient déjà, plus forts, plus hostiles. Des fermiers, des épouses, des commerçants—ceux-là mêmes qui, la veille encore, réclamaient le sang de Mercy—regardaient maintenant le médecin comme on regarde une chose sale.
Le garde relâcha le coude de Mercy sans un mot. Elle chancela, et Nathaniel fut là, main valide tendue, pour la rattraper.
— Venez, dit-il à voix basse. Pendant qu’ils se déchirent, nous avons du travail.
Ils sortirent par la porte latérale, évitant la foule qui commençait à se presser devant la maison de réunion. Le froid de ce matin de mars les saisit aussitôt, mais Mercy respira profondément, comme on respire après avoir failli se noyer.
— Ma sœur, dit-elle. Patience. Est-ce que...
— Pas encore jugée, la coupa Nathaniel. La suspension s’applique à toutes les audiences. Votre père non plus n’a pas été reconduit en cellule. Mais Willard avait des hommes.
Mercy s’arrêta au coin de la rue, adossée au mur de planches glacé d’une grange. Elle ferma les yeux.
— Il avait le manuscrit. Il a fouillé la tombe de ma mère.
— Je sais.
— Comment le sais-tu ?
Nathaniel sortit de sa vareuse un bout de papier froissé, taché de sang séché. Il le lui tendit de sa main valide, l’autre, enveloppée dans un linge, pendait inerte.
— Un de ses hommes l’avait dans la poche quand il m’a tabassé. Il n’a pas fait attention. Je l’ai ramassé avant de fuir.
Mercy déplia la feuille. C’était une lettre, courte, écrite d’une main féminine et soignée, visiblement ancienne. Le papier était jauni, les bords craquelés. Elle y lut trois phrases, et son cœur cessa de battre un instant.
*Mon cher William, je ne peux accepter votre offre. Mon cœur et ma main sont déjà promis à Ezra Hart. Ne m’en voulez pas. Quelqu’un d’autre saura reconnaître votre valeur.*
Et une écriture masculine, plus nerveuse, au bas :
*Je saurai lui faire regretter ce choix. Elle et toute sa descendance.*
La signature était illisible, mais le « W » capital était orné d’une boucle reconnaissable. William Willard.
Mercy relut la lettre deux fois, puis trois. Le froid semblait s’infiltrer dans ses os, moins par la température que par la révélation.
— Il voulait la discréditer, murmura-t-elle. Pas seulement me faire taire. Il voulait détruire la mémoire de ma mère. Il l’a demandée en mariage, elle a choisi mon père, et il a passé trente ans à cultiver sa vengeance.
Nathaniel se pencha, relut la lettre par-dessus son épaule.
— Ça explique le manuscrit. Il ne voulait pas le voler pour lui-même. Il voulait le posséder pour prouver qu’elle avait été une charlatan. Que ses remèdes n’étaient que des superstitions de bonne femme.
— Et si mon père mourait sans héritier reconnu, la lignée Hart s’éteignait avec le sourire de ma mère sur son portrait de mariage.
Un long silence s’installa entre eux. Le vent fit claquer quelques planches mal clouées. Dans le lointain, un chien aboya.
— Tu dois montrer cette lettre au tribunal, dit Nathaniel.
— Lettre ? Quelle lettre ? Tu l’as volée à un homme qui m’a volé un manuscrit. Hathorne la considérera comme une pièce contaminée. Il a déjà suffisamment de mal à avaler le témoignage de Ruth.
Nathaniel s’appuya contre la grange, son souffle formant une buée épaisse.
— Alors on la garde. On la garde pour la fin, pour le moment où Hathorne voudra encore croire que Willard a agi par soif de pouvoir ou par peur de la maladie. On sortira cette lettre, et nous lui montrerons ce qu’elle révèle en réalité : un vieil homme humilié, qui n’a jamais pardonné.
Mercy plia la lettre avec soin et la glissa dans son corsage, contre sa peau, là où personne ne la chercherait en terrain ennemi.
— Tu as d’autres mauvaises nouvelles pour moi ? demanda-t-elle, s’efforçant de sourire sans y parvenir.
Nathaniel hésita. Sa main blessée lui faisait visiblement mal, mais ce n’était pas cela qui le retenait.
— J’ai vu votre père, murmura-t-il. Avant la séance. Willard l’avait relâché une heure plus tôt, après la déposition de Ruth. Il était assis sur les marches du tribunal, la tête dans les mains. Je me suis arrêté.
— Il t’a parlé ?
— Il m’a dit qu’il n’avait jamais voulu témoigner contre toi. Qu’on l’avait menacé. Que Willard détenait quelque chose sur lui, une dette, une grâce ancienne. Il n’a pas précisé quoi.
Mercy ferma les yeux. Son père, toujours si droit, si fier—réduit à un homme brisé sur des marches de bois. La fierté des Hart avait bien des failles, et Willard les connaissait toutes.
— Il est où, maintenant ?
— Parti. Je n’ai pas pu le retenir. Il est retourné vers la maison familiale, je crois. Pour chercher quelque chose, disait-il.
La crainte saisit Mercy. Le cottage avait été fouillé par les hommes de Willard, le coffre brûlé. Qu’est-ce que son père pouvait bien encore chercher ?
— Viens. Nous devons y aller avant qu’il ne soit trop tard.
Elle se mit en marche à grandes enjambées, Nathaniel sur ses talons. Les rues de Salem étaient étrangement calmes ; les gens reculaient discrètement à leur passage, certains avec méfiance, d’autres avec une curiosité malsaine. La nouvelle du retournement de Ruth se répandait vite.
Quand ils atteignirent le cottage Hart, la porte était entrouverte. Un rai de lumière faiblard filtrait de l’intérieur. Mercy poussa le battant et s’arrêta.
Ezra Hart était agenouillé devant la cheminée éteinte, les mains sur le mortier en pierre où sa femme avait écrasé mille herbes, mille remèdes. Des larmes muettes coulaient sur ses joues creuses. Il ne les entendit pas entrer.
— Père, dit doucement Mercy.
Il leva la tête. Ses yeux étaient rouges, sa mâchoire tremblante. Mais quand il parla, sa voix était d’une clarté surprenante.
— Je lui ai dit non. Il y a trente ans. Elle est venue me trouver, comme une fleur perdue, et m’a dit qu’elle devait épouser quelqu’un, pour protéger sa famille. Je ne savais pas que ce quelqu’un était moi. Quand je l’ai appris, j’étais trop fier pour me marier par arrangement. Je lui ai demandé de choisir librement.
Il essuya ses yeux d’un revers de manche.
— Elle a choisi. J’ai cru que cela suffirait. Je n’ai jamais imaginé que Willard suivrait cette lettre de ses refus avec une haine si patiente.
Mercy s’accroupit devant lui, prit ses mains rugueuses dans les siennes.
— Père, Willard avait ton papier. Le manuscrit enterré. Comment l’a-t-il trouvé ?
Ezra Hart ferma les yeux.
— Je le lui avais montré. Il y a vingt ans, quand la petite Sarah fut malade, il est venu ici. Il m’a dit qu’il voulait vérifier un remède de ta mère, pour être sûr de ce qu’elle avait donné. J’ai été bête. Je faisais confiance à un collègue, à un homme qui avait partagé nos tables. J’ai déterré le coffre, sorti le manuscrit. Il l’a vu de ses propres yeux, l’endroit, la cache. Je pensais qu’il s’y intéressait par science honnête.
— Et vous avez compris trop tard ce qu’il voulait vraiment.
— Il voulait l’exposer. La faire passer pour une menteuse au-delà de sa mort. Lui voler jusqu’à la réputation de sa science.
Mercy serra les poings. La colère montait, non pas en elle—elle n’en avait plus la force—mais dans ses os, comme une fièvre.
— Il n’aura pas cette victoire, dit-elle. Pas tant que je respirerai.
Elle se releva, aida son père à se redresser. Le vieil homme vacilla puis retrouva son équilibre, comme un arbre qui se déracine mais refuse de tomber.
— Il y a une chose que tu dois savoir, père. Patience est toujours prisonnière. Abigail se meurt. Ruth a parlé, mais une seule hirondelle ne fait pas le printemps. Le tribunal peut encore revenir sur sa décision.
Ezra Hart baissa les yeux.
— Que puis-je faire ?
— À toi, famille Hart, il ne faut plus rien. Maintenant, c’est moi qui parle.
Elle se tourna vers Nathaniel. Sa main bandée, son visage meurtri, mais son regard était inébranlable.
— Tu sais ce qui me reste à faire.
Nathaniel hocha lentement la tête.
— Abigail. Avant qu’elle ne soit trop faible pour parler.
— Oui. Si elle meurt avec son secret, Willard respire. Si elle vit et parle, il tombe. Tout le reste n’est que pages d’histoire.
Nathaniel sortit dans le crépuscule naissant, laissant Mercy seule avec son père et les souvenirs de toute une lignée, suspendue entre le refuge et la ruine.
La lettre brûlait contre son cœur. Un homme avait haï sa mère parce qu’elle avait préféré un autre. Trente ans plus tard, cette haine avait envoyé Mercy au bord de la potence, enfermé Patience dans une prison puante, brisé son père. Trente ans pour une boucle sur un « W ».
Le silence du cottage était lourd d’une vérité qu’elle n’avait encore jamais vraiment regardée en face : parfois, les procès ne disaient rien de la culpabilité des accusées. Ils disaient tout de la souffrance des accusateurs.
Elle releva la tête. Il lui restait une nuit, peut-être deux. Une jeune fille fiévreuse à convaincre, un tribunal sceptique à rallier, une ville sur le fil à ne pas faire basculer du mauvais côté.
Mercy Hart rangea la lettre dans sa poche, souleva son sac d’herboriste, et sortit dans la gueule ouverte du vent.
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