Le Procès du Liseron
Lire le chapitre 23: The Fever's Toll
La chaleur de la chambre d’Abigail était étouffante, chargée de l’odeur aigre de la sueur et du vin amer qu’on lui faisait avaler pour calmer ses délires. La jeune fille gisait sur le lit, le visage aussi blanc que la cire des chandelles qui fondaient sur la table de chevet. Ses lèvres remuaient sans produire de son, et ses doigts griffaient le drap comme si elle cherchait à s’accrocher à quelque chose que nous ne voyions pas.
La mère d’Abigail se tenait dans un coin, les mains tordues dans son tablier. Elle ne m’avait pas chassée. Peut-être n’en avait-elle plus la force. Peut-être savait-elle, au fond, que je n’étais pas son ennemie.
— Elle brûle, murmura-t-elle. Le prêtre est venu ce matin. Il dit que c’est la main de Dieu.
— C’est la fièvre, répondis-je. Et je peux la combattre.
Je sortis de ma poche un petit sachet de toile. De l’écorce de saule, de la gentiane, et une poignée de feuilles de coquelicot que j’avais cueillies à l’aube, avant que le soleil ne les dessèche. Nathaniel m’avait regardée partir sans poser de questions, son bras cassé serré contre sa poitrine, les yeux plus sombres que je ne les avais vus depuis notre première rencontre.
Je fis bouillir l’eau sur le feu de la cheminée. La mère d’Abigail me regardait faire, partagée entre l’espoir et la terreur d’être vue en train de laisser une accusée toucher à sa fille.
— Si elle meurt, on dira que vous l’avez tuée.
— Si elle meurt sans que je fasse rien, on dira que Dieu l’a prise, répondis-je en versant les herbes dans l’eau bouillante. Mais elle ne mourra pas. Pas aujourd’hui.
La décoction était prête en quelques minutes, sombre et amère. Je la filtrai à travers un linge propre et m’approchai du lit. Abigail ouvrit les yeux. Ils étaient vitreux, mais elle me reconnut.
— Vous, souffla-t-elle.
— Moi. Je vais vous faire boire ça. C’est amer. Vous allez peut-être vomir. Mais après, la fièvre baissera.
— Pourquoi ?
— Parce que vous devez vivre assez longtemps pour dire la vérité.
Je soulevai sa tête avec précaution et portai la tasse à ses lèvres. Elle but, grimaça, toussa. Quelques gouttes coulèrent sur son menton. Mais elle but encore, gorgée après gorgée, jusqu’à ce que la tasse soit vide.
Elle retomba sur l’oreiller, épuisée. La mère d’Abigail s’approcha, hésitante, et posa une main sur le front de sa fille.
— Elle est toujours brûlante.
— Laissez agir.
Nous attendîmes. Les minutes s’étirèrent comme du miel froid. Dans la rue, j’entendais des voix. La rumeur du procès avait traversé la ville comme une traînée de poudre. On savait que j’avais accusé Willard. On savait que Ruth Putnam avait témoigné. Mais on ne savait pas encore qui croire.
Puis Abigail frissonna. Un tremblement violent qui lui secoua tout le corps, puis un autre, plus doux. Sa peau, qui semblait prête à brûler, se couvrit d’une fine couche de sueur. Elle ouvrit les yeux de nouveau. Cette fois, ils étaient clairs.
— Qu’est-ce que vous m’avez donné ?
— De quoi vous sauver.
Elle me regarda longuement. Il y avait dans ses yeux quelque chose que je n’avais jamais vu chez elle. Pas de la peur, pas de la haine. Une espèce de lassitude, et peut-être une première lueur de gratitude.
— Il m’a dit que si je témoignais contre vous, je serais célèbre, dit-elle d’une voix rauque. Que la ville entière me porterait dans ses bras. Que votre famille serait ruinée et que ce serait justice, parce que votre mère avait fait du mal à la sienne avant ma naissance.
— Ma mère n’a jamais fait de mal à personne.
— Je le sais. Maintenant je le sais.
Elle détourna les yeux.
— Il m’a aussi dit que si je me rétractais, il ferait en sorte que mon nom soit souillé. Que je sois accusée à ma place. J’avais peur.
— Vous avez encore peur ?
— Oui. Mais moins que de porter ce mensonge jusqu’à ma tombe.
Je pris sa main. Elle était moite mais plus froide.
— Abigail, si vous venez devant le tribunal maintenant, vous pouvez tout arrêter. Vous pouvez raconter ce qu’il vous a fait faire, à vous et aux autres filles.
— Et si on ne me croit pas ?
— Vous êtes vivante. C’est plus qu’il n’en espérait.
La mère d’Abigail s’agenouilla près du lit.
— Ma fille a fait des choses horribles. Elle a accusé des innocents. Si elle peut réparer ne serait-ce qu’une partie, elle le doit.
Le coq chanta dehors. Le jour se levait à peine. Le procès reprendrait dans deux heures.
Aider Abigail à se lever fut plus difficile que je ne l’avais imaginé. Elle tremblait encore, mais elle tenait debout, accrochée au bras de sa mère. Nous longeâmes les rues boueuses jusqu’à la maison de réunion. Les gens s’écartaient sur notre passage. Certains murmuraient, d’autres semblaient comprendre ce qui allait se passer.
La salle était déjà pleine. Hathorne était assis à sa table, les mains croisées devant lui. Il me vit entrer avec Abigail et son visage se ferma.
Willard était à sa place, au premier rang. Il se retourna. Quand il vit la jeune fille, livide mais debout, ses yeux s’étrécirent.
— Que faites-vous ici ? demanda Hathorne à Abigail. Vous deviez être alitée.
— Je l’étais. Cette femme m’a guérie.
Elle tendit le doigt vers moi.
Willard se leva.
— C’est une ruse. Elle veut gagner la confiance de la pauvre enfant avant de l’achever.
— Taisez-vous, fit Abigail.
Sa voix, quoique faible, traversa la salle.
— Taisez-vous, docteur. Vous avez assez menti.
Nathaniel, qui se tenait près de la porte, s’avança. Son visage était fatigué, mais ses yeux brillaient.
Hathorne se pencha en avant.
— Abigail, vous comprenez ce que vous dites ?
— Oui, monsieur. Je veux dire la vérité. Le docteur Willard m’a payée pour accuser Mercy Hart. Il m’a dit que si je témoignais contre elle, ma famille serait récompensée. Et si je refusais, je serais accusée à sa place. Il a fait la même chose avec les autres filles.
— Vous mentez ! cria Willard.
Mais personne ne l’écoutait. J’entendis des exclamations étouffées, des chaises racler le sol. Hathorne ordonna le silence.
Willard recula vers la porte. Ses yeux cherchaient une issue, un homme, n’importe qui.
Mais il n’y avait plus personne pour lui.
Abigail, épuisée, s’appuya contre moi. Je sentais son cœur battre contre mon épaule.
— Je ne veux plus jamais porter vos mensonges, dit-elle à voix basse.
Et je sus que c’était fini.
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