Le Procès du Liseron
Lire le chapitre 24: After the Reversal
La salle du tribunal était devenue silencieuse, puis bruyante, puis silencieuse à nouveau. Mercy n’entendait plus que le battement de son propre cœur, et la voix de Hathorne qui semblait venir de très loin, comme à travers une couche de coton.
« …attendu que la cour reconnaît la fausseté des accusations portées contre Mercy Hart, et attendu que le docteur Ezekiel Willard est formellement inculpé pour fraude, coercition et subornation de témoins… »
Autour d’elle, des visages. Certains baissaient les yeux, d’autres la dévisageaient avec une expression qu’elle n’avait pas vue depuis des semaines : le respect teinté de honte. Le constable s’avança vers Willard, qui se tenait raide comme un piquet, le visage décomposé. Il n’opposa aucune résistance quand on lui saisit les bras. Il ne dit rien non plus. Il regarda Mercy une dernière fois, et dans ce regard il n’y avait plus de haine, seulement une fatigue ancienne, usée jusqu’à la corde.
« Emmenez-le, » ordonna Hathorne d’une voix lasse.
On le traîna hors de la salle. Quelqu’un lança un crachat sur son passage. Quelqu’un d’autre cria. Mais Mercy n’écoutait plus.
Nathaniel se tenait à côté d’elle, sa main bandée reposant sur le banc. Il la regarda, et elle vit dans ses yeux quelque chose qu’elle n’osa pas nommer.
« C’est fini, » murmura-t-il.
« C’est commencé, » répondit-elle.
Les jours qui suivirent ne ressemblèrent à rien de ce qu’elle avait imaginé.
La cour avait prononcé son acquittement complet, mais dans les rues de Salem, les regards étaient plus lourds que des chaînes. Les femmes qu’elle avait aidées à accoucher traversaient la rue quand elles la voyaient venir. Les hommes qu’elle avait soignés pour des fièvres détournaient les yeux à l’église. Le nom de Hart, jadis synonyme de guérison, était devenu une tache sur la langue de la ville.
Mais il y avait aussi les autres. Celles qui venaient en secret, la nuit, frapper à sa porte. Une joue gonflée, un enfant qui toussait, une main brûlée. « N’dites à personne que je suis venue, maîtresse Hart, mais mon mari dit que vous êt’es une sorcière, et pourtant vous êtes la seule qui sache… »
Mercy les soignait. Elle ne posait pas de questions. Elle préparait ses décoctions dans la cuisine de la petite maison qu’elle avait quittée deux semaines plus tôt, croyant n’y jamais revenir. Ses herbes étaient intactes, séchées, rangées dans leurs pots de terre cuite. Personne n’avait osé y toucher. Comme si la maladie de la ville avait été contagieuse, mais pas ses remèdes.
Un après-midi, trois jours après le verdict, elle travaillait son carré de plantain quand elle entendit des pas sur le chemin. Elle leva la tête, le soleil dans les yeux.
Nathaniel traversait la cour, un panier au bras.
« C’est un panier de courtoisie, » dit-il, un peu gauche. « Ma mère insiste pour que je fasse les choses dans les règles. »
Mercy sourit malgré elle. « Votre mère ne me connaît pas. »
« Elle dit qu’elle veut vous connaître. » Il hésita. « Toute la famille. Elle dit que c’est une honte que la haine dure plus longtemps que la mémoire. »
Mercy prit le panier. Dedans, du pain, du fromage, une petite jarre de miel. Et une lettre scellée.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Je ne sais pas. Elle m’a dit de vous la donner. »
Il ne bougeait pas, ses yeux bleus et attentifs posés sur elle. Le vent jouait dans ses cheveux bruns. Sa main bandée reposait contre sa poitrine, et Mercy remarqua qu’il souffrait encore, mais qu’il ne s’en plaignait jamais.
« Vous devriez vous asseoir, » dit-elle. « Je vais vous préparer quelque chose pour votre main. »
« Je préfère vous regarder travailler. »
Son panier sous le bras, elle entra dans la maison, et il la suivit — sans y être invité, mais sans non plus être repoussé. Dans la cuisine, elle posa le panier sur la table, défit le sceau de la lettre. Le papier était fin, une écriture de femme, soignée et serrée.
*Ma chère Mercy, je sais que les mots d’une étrangère ne pèsent pas lourd. Mais je suis la mère de Nathaniel, et j’ai longtemps porté une pierre autour du cou. La pierre de votre mère. Nous étions jeunes, et jalousies de toutes sortes nous ont éloignées. Quand on m’a dit ce qui vous était arrivé, j’ai compris que je n’avais pas seulement perdu une amie, mais aussi l’occasion de la réparation. Mon fils vous a parlé de moi. Je voudrais vous parler de votre mère. Venez dimanche. Nous mangerons du rôti et nous nous raconterons des mensonges vieux de trente ans, puis nous dirons la vérité.*
En dessous, un nom : *Ruth Winthrop-Prescott*.
Mercy relut la lettre deux fois. Le papier tremblait légèrement dans ses mains.
« Elle était amie avec ma mère ? »
« Elle m’a dit qu’elles cueillaient des herbes ensemble, au bord de la rivière. » Nathaniel s’était assis, avec précaution, sur le banc près de la cheminée. « Elle ne m’en a parlé qu’hier soir. Je crois qu’elle avait honte. Toutes ces années à dire du mal de votre famille… et elle savait que c’était faux. »
Mercy plia la lettre, la glissa dans sa poche. Elle n’était pas sûre de vouloir entendre les histoires de la femme qui avait été l’amie de sa mère, celle qui avait vécu, celle qui avait vieilli, celle qui l’avait vue mourir alors que Mercy n’avait que dix ans. Mais elle savait aussi que l’on ne refuse pas une main tendue quand on a passé des semaines au fond d’un puits.
« Dimanche, donc, » dit-elle.
Nathaniel sourit. Son sourire était fatigué, mais il n’avait rien de feint.
« Je vous emmènerai. À cheval, si vous voulez. Ou à pied, si vous préférez. »
« Ma réputation est trop fraîche pour que je monte derrière vous comme une fiancée, Nathaniel. Les gens vous regardent déjà bizarrement. »
« Qu’ils regardent. » Il se leva, vint vers elle. Sa main valide se posa sur la table, à côté de la sienne, sans la toucher. « Je suis fatigué de me cacher, Mercy. Fatigué de marcher en vérifiant qui me regarde. La ville entière sait ce que j’ai fait pour vous. Qu’ils pensent ce qu’ils veulent. »
Le silence s’étira entre eux, pas tout à fait confortable, pas tout à fait inconfortable. Le feu crépitait. Dehors, le vent agitait les herbes sèches.
« Vous devriez peut-être retourner chez vous, » dit Mercy doucement. « Votre famille doit s’inquiéter. »
« Ma famille sait où je suis. » Il hésita, puis tendit la main vers elle, sans la forcer. « Mais si vous me renvoyez, je partirai. »
Elle ne bougea pas. Son cœur faisait un bruit étrange dans sa poitrine. Elle avait affronté Hathorne, défié la cour entière, tenu tête aux puissants — et là, dans sa propre cuisine, avec ce jeune homme aux yeux graves et à la main cassée, elle avait peur d’un mot de plus.
« Restez, » dit-elle enfin, et sa voix était à peine plus qu’un souffle. « Il faut que je refasse ce pansement. Vous n’avez pas suivi mes recommandations. »
Il s’assit, et elle sortit les bandages propres, la pommade à l’arnica. Elle lui prit la main, défit le bandage, examina les jointures enflées avec un calme professionnel qu’elle ne ressentait pas vraiment. Il ne disait rien, mais son regard n’avait pas quitté son visage.
« Ça s’infecte un peu, » dit-elle en appliquant la pommade. « Il faut garder ça au sec. Et ne pas cogner à nouveau sur du carton. »
« Ce n’était pas du carton. »
« Sur du bois, alors. Sur de la mâchoire. Sur de la fierté. » Elle commença à rebander soigneusement, serrant juste assez pour maintenir sans couper la circulation. « Vous êtes un imbécile, Nathaniel Prescott. Vous auriez pu vous faire tuer. »
« C’est ce qu’on m’a dit. »
« J’aurais trouvé un autre messager. »
« Vous auriez pu. » Il s’arrêta. « Mais vous aviez besoin d’un ami. Pas d’un messager. »
Elle leva les yeux. Il la regardait sans détour, sans calcul. Il avait raison, et elle le savait. Depuis le début, il n’avait jamais demandé de comptes, jamais douté de ce qu’elle disait, jamais hésité à mettre sa vie en jeu pour une femme qu’il connaissait depuis deux semaines. Et il n’avait rien demandé en retour.
Elle termina le bandage, se releva, fit un pas en arrière.
« Revenez demain, » dit-elle. « Je verrai si votre main guérit. »
« Je reviendrai après-demain, » dit-il en se levant. « Pour vous apporter du poisson. On m’a dit que vous aimiez le poisson. »
« Qui vous a dit ça ? »
« Personne. Je le devine. » Il inclina la tête vers le jardin. « Vous mettez du fenouil dans vos remèdes pour la poitrine. J’ai vu votre carré. Vous transformez tout en médecine. Alors vous devez aimer ce qui se mange tel quel. »
Le dimanche suivant, elle alla chez les Prescott. Ruth Winthrop-Prescott l’accueillit sur le seuil, une femme au visage ridé mais aux yeux vifs, et elles pleurèrent toutes les deux en parlant de la mère de Mercy — de son rire, de sa façon de chanter en hachant les oignons, des erreurs qu’elle faisait quand elle était pressée. Ruth sortit une petite boîte en bois d’ébène, qui contenait un médaillon abîmé.
« Elle me l’avait donné pour le faire réparer, juste avant de mourir. Je n’ai jamais osé le rendre. Je pensais que ça te ferait trop de mal. »
Mercy prit le médaillon. Il s’ouvrit sur un portrait miniature, abîmé par les ans — mais elle reconnut le visage de sa mère, jeune, rieuse, un brin de romarin derrière l’oreille.
Le soir, près de la fenêtre, le médaillon au creux de sa main, elle regardait la ville de Salem s’éteindre une lumière après l’autre. Nathaniel était reparti, mais il avait promis de revenir. Patience était sortie de prison, faible mais vivante, et se reposait chez sa vieille tante. Le docteur Willard était dans sa cellule, enchaîné, et aucun procès ne pourrait le sauver.
Et pourtant.
Mercy ouvrit le médaillon, regarda le visage de sa mère une fois encore.
« Tu veux savoir ce que je pense, maman ? » murmura-t-elle à la nuit. « Je pense que ce n’est pas fini. Je pense qu’un homme comme Willard avait des amis. Et je pense qu’on n’a pas vu la dernière de cette affaire. »
Elle referma le médaillon d’un claquement sec, le glissa dans sa poche, comme on range une arme. Au dehors, la lune montait au-dessus de Salem.
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