Le Procès du Liseron
Lire le chapitre 27: A New Accusation
La pluie s’était arrêtée, mais l’air demeurait chargé d’une humidité qui collait au linge et aux nerfs. Mercy se tenait dans l’embrasure de sa porte, le fichu serré sous le menton, les yeux fixés sur la silhouette qui fendait la boue de la grand-rue. Nathaniel avançait comme un homme qui porte un mort dans ses bras.
Il atteignit le seuil, la mâchoire contractée, les mains blanches d’avoir tant serré les poings.
— La veuve Smallwood, dit-il sans préambule. Ils l’ont mise au cachot.
Mercy ferma ses doigts sur son avant-bras.
— Ton père a signé l’accusation, reprit-il, et ce n’était pas la moitié de son visage ce matin. Il est allé trouver Hathorne avec une déposition écrite de sa main.
Elle voulut répondre, mais Nathaniel secoua la tête.
— Attend. Tu ne sais pas tout. La veuve Smallwood avait en sa possession un pot de cire à cacheter et un sachet de feuilles séchées. La déposition de John Prescott déclare qu’elle a avoué les avoir obtenues de ta mère, avant la mort de celle-ci, avec l’intention d’en empoisonner les enfants du village.
Mercy resta un moment sans bouger.
— Ces feuilles, souffla-t-elle enfin. De la belladone. Ma mère l’utilisait pour les douleurs de la matrice, et je lui ai moi-même montré la manière de la sécher. La veuve Smallwood l’a soignée pendant sa dernière maladie. Elle lui a tenu la main, lui a fait ses tisanes.
— Elle en a fait une arme contre elle.
Nathaniel passa la main sur son visage. Il semblait avoir vieilli de dix ans en une nuit.
— Le juge Hathorne a ordonné la comparution immédiate. Pas de délai, pas de déposition préliminaire. Il veut une condamnation avant la fin de la semaine.
Merry pinça les lèvres. Quelque chose dans cette mécanique lui sembla soudain d’une précision trop parfaite. Le sachet de feuilles, le pot de cire, le témoignage écrit d’un notable qui n’avait jamais contemplé la veuve sans la mépriser. Tout était coupé, arrangé, monté comme on monte un rouet.
— Viens, dit-elle en décrochant son manteau.
— Où vas-tu ?
— Au cachot. J’ai des questions pour la veuve Smallwood.
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Le cachot était une annexe du palais de justice, une fosse de pierre humide où l’on plaçait les accusés en attendant leur audience. La geôlière, une femme grasse nommée Bridget, ne laissa passer Mercy qu’après qu’elle eut glissé trois pennies dans sa paume et promis que Nathaniel l’attendrait dehors.
La veuve Smallwood était assise dans un coin, les mains croisées sur des jupes dégoûtantes de crasse. Elle leva vers Mercy un regard rouge d’avoir tant pleuré.
— Je n’ai rien fait, dit-elle dans un souffle. Je n’ai jamais utilisé ces feuilles sur personne. Je les gardais pour la sécheresse de ma vessie. C’est une honnête femme qui me les a données.
— Une honnête femme que vous soigniez, confirma Mercy en s’accroupissant. Dites-moi comment vous avez obtenu ce sachet.
La veuve hésita, puis dit :
— La nuit de l’arrestation de M. Willard, un homme est venu chez moi avec un panier de légumes. Il a dit qu’il me payait une dette de mon défunt mari — six pence, la somme manquante pour un fagot de bois. Je lui ai ouvert, il a laissé le panier sur la table et il est parti.
— Un homme. Quel visage ?
— Il portait un chapeau baissé, mais j’ai vu sa main. Il avait une marque au pouce — une plaie ancienne, comme la morsure d’un animal, ou un fer.
Mercy sentit un froid lui descendre dans le dos.
— Et dedans, continua la veuve, il y avait les feuilles et le pot de cire, enveloppés dans une lettre qui portait le sceau du tribunal. Cette lettre disait que je devais les tenir à disposition d’une enquête. Le sceau m’a trompée, j’ai cru que c’était légitime.
La lettre. Le sceau. La main marquée.
Mercy se releva, le souffle court. Ce n’était pas une accusation improvisée — c’était une mise en scène, d’une écriture et d’une méthode qu’elle reconnaissait trop bien.
— Quelqu’un continue l’œuvre de Willard, dit-elle à Nathaniel lorsqu’elle rejoignit la grand-rue. Depuis la prison, ou par des hommes de paille. Les mêmes méthodes, les mêmes pièces montées — une dénonciation écrite falsifiée, un objet planté, un témoin notable qui porte l’accusation.
Ils marchaient en remontant la rue, les talons de Mercy claquant sur les pavés gras.
— Hathorne écoutera John Prescott, ajouta-t-elle. Ton père pour qui j’ai témoigné hier.
Nathaniel devint blême.
— Je ne savais pas. Je te jure que je ne savais pas.
— Je le sais. Mais le tribunal ne le sait pas.
Elle s’arrêta face à la maison des Prescott. Sur le seuil, une servante lavait le perron, la tête baissée.
— Tu vas lui parler.
— Je ne peux pas.
— Tu le dois, dit-elle en le saisissant par la manche. Pas pour moi. Pour la veuve. Et pour toi. Il te reste une chance de le persuader de retirer sa déposition avant que Hathorne n’appose sa signature.
Nathaniel la regarda. Quelque chose céda dans son visage — une fissure dans la cuirasse neuve de son désespoir.
Il monta les marches. La servante s’effaça sans un mot. Il resta sur le perron un long moment, la main sur la poignée, sans frapper.
La porte s’ouvrit. John Prescott se tenait dans l’embrasure, le visage gravé de cette peur qui tordait ses traits depuis des semaines. Il jeta à Mercy un regard par-dessus l’épaule de son fils, et elle vit dans ses yeux non pas de la haine, mais de la détresse.
— Retire ta déposition, père, dit Nathaniel calmement. La veuve est innocente.
— Elle ne l’est pas, répondit Prescott d’une voix blanche. Ses mains ont pris le poison.
— Pour quoi faire ? Que veux-tu ?
Prescott regarda son fils, puis la rue, comme s’il cherchait un réconfort que personne ne pouvait lui donner. Il dit enfin :
— Tu ne comprends pas. Hathorne a des ordres venus de Boston. L’affaire ne s’éteindra pas avec Willard. Il y a d’autres noms — ta mère le sait — des noms qui ne doivent jamais sortir.
Il se tut. Nathanial se pencha en avant, un frisson de colère sur les lèvres.
— Quels noms ? Quels ordres ? Parle !
Mais Prescott claquait déjà la porte, laissant le fils et la fille seuls sur le perron.
Dans le silence soudain, Mercy comprit. La machine n’était pas celle d’un seul homme. Willard avait été le visage — mais les rouages étaient plus profonds. Hathorne recevait des ordres de Boston. Des mains marquées plantaient les preuves. Des pères couraient à la destruction d’innocences pour sauver les leurs.
Elle porterait le locket de sa mère, porta ses deux mains à sa poitrine, sous le fichu, et sentit le froid du métal contre sa peau.
La veuve Smallwood n’était que la première.
Ils n’arrêteraient jamais tant qu’ils n’auraient pas déterré la banque propre de l’arbre entier.
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