Le Procès du Liseron
Lire le chapitre 29: The Governor's Ear
La diligence bringuebalait sur la route de Boston depuis trois heures quand Nathaniel rompit enfin le silence.
« Tu le sais, n’est-ce pas ? Phips n’est pas un ami des accusées. Il a été nommé pour mettre de l’ordre dans les finances de la colonie, pas pour faire la lumière sur nos procès. »
Mercy ne quitta pas des yeux la forêt qui défilait. « Je sais ce que je risque. Je sais aussi que j’ai le journal de ma mère, la preuve que Willard a empoisonné ses patients. Et si Phips est un homme loyal à la Couronne, il est aussi un homme qui n’aime pas les scandales. »
« Un homme qui n’aime pas les scandales peut choisir d’enterrer le journal plutôt que de l’exposer. »
Elle tourna la tête vers lui. Les traces de son affrontement avec son père restaient visibles sur son visage — la mâchoire serrée, l’éclat fiévreux des yeux. Il avait tout quitté pour elle, et elle lui demandait maintenant de mettre sa foi dans un gouverneur qu’il n’avait jamais rencontré.
« Tu as une autre idée ? »
Il n’en avait pas, et le silence du carrosse le dit pour lui.
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Boston les accueillit sous une pluie fine qui collait la poussière du port à leurs manteaux. La maison du gouverneur se dressait au sommet d’une colline, entourée de jardins soigneusement entretenus qui semblaient appartenir à un autre monde que celui des chaumières de Salem.
Mercy s’arrêta devant la grille, le journal de sa mère serré contre sa poitrine comme un enfant.
« Il faut que ce soit toi qui parles, dit Nathaniel.
— Quoi ?
— Tu es la mieux placée. Tu es l’accusée acquittée. Tu es celle qui tient la preuve. Et tu es une femme — Phips ne s’attendra pas à ce que tu sois aussi convaincante que tu peux l’être. C’est notre avantage.
— Tu veux que je le surprenne, dit-elle lentement.
— Je veux que tu le désarçonnes. Qu’il voie une femme qui a failli être pendue pour avoir guéri des malades, et qu’il n’oublie pas cette image quand il lira le journal de ta mère.
Mercy inspira profondément. Puis elle poussa la grille.
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Ils attendirent une heure dans l’antichambre. Nathaniel marchait de long en large ; Mercy, elle, restait immobile, les mains croisées sur le journal. Elle comptait les poutres du plafond, les carreaux de la fenêtre, tout ce qui pouvait l’empêcher de penser à l’oiseau déniché dans le grenier des Prescott, au quatrième jour de sa captivité quand la corde commençait à sembler une délivrance.
La porte s’ouvrit. Un serviteur en livrée annonça : « Le gouverneur vous recevra. Mais brièvement. Il a un conseil dans une heure. »
Phips était un homme trapu, le visage buriné par des années de mer, vêtu sans faste. Il ne se leva pas quand ils entrèrent, mais il les regarda avec une attention qui n’avait rien d’indifférent.
« Le greffier Prescott, dit-il en examinant Nathaniel. Fils de John Prescott, de Salem ?
— Étranger à lui depuis ce matin, répondit Nathaniel.
Phips haussa un sourcil. Puis il tourna les yeux vers Mercy.
« Et vous ?
— Mercy Hart. On m’a jugée pour sorcellerie. On m’a acquittée parce que mes accusateurs sont en prison. Mais la femme qui m’a formée à l’art des plantes, ma mère, n’a pas eu cette chance. Elle est morte ici, en prison, sans jugement. » Elle posa le journal sur le bureau entre eux. « Et j’ai la preuve que le médecin qui l’a accusée empoisonnait ses patients. »
Le silence s’étira. Phips ne toucha pas le journal.
« Vous me demandez de lire ça, dit-il enfin.
— Je vous demande de lire la vérité, dit Mercy. On vous a nommé pour rétablir l’ordre dans une colonie qui se déchire. On vous parle des Indiens, des Français, des dettes. Personne ne vous parle des morts de Salem. »
Phips la regarda longuement. Il avait des yeux qui avaient vu des mutineries, des tempêtes, des hommes mourir sur son pont. Il n’avait pas l’air d’un homme facile à impressionner.
« Je connais votre nom, dit-il doucement. La veuve Hart. Vous avez guéri la femme du capitaine Endicott de sa fièvre l’hiver dernier. »
Mercy cligna des yeux.
« Je l’avais oubliée, murmura-t-elle.
— Sa femme m’a écrit. Elle disait que sans vos tisanes, elle serait morte. » Il tendit la main et prit le journal. « Elle m’a écrit pour me demander d’enquêter sur votre procès. J’ai pensé que c’était une exagération de femme inquiète. »
Il ouvrit le journal à la première page.
La pluie crépitait contre les vitres de la maison du gouverneur. Nathaniel s’approcha de la fenêtre, puis s’immobilisa. Mercy n’osait pas respirer.
Phips tournait les pages lentement, sans hâte, s’arrêtant parfois sur une formule, une notation, une date. Il s’arrêta longuement sur la page où Mercy avait vu la description des symptômes de l’empoisonnement à la digitale — les nausées, les visions troubles, le cœur qui s’emballe avant de s’arrêter.
« Votre mère avait la main d’un médecin », dit-il enfin.
« Elle la tenait de ma grand-mère, dit Mercy. Et elle la tenait de la sienne avant elle. Nous n’avons jamais tué personne. Willard a copié son symbole — la fleur de centaurée qu’elle dessinait sur ses pots — pour faire croire que ses remèdes étaient des poisons. » Elle s’avança d’un pas. « Le médecin qui siège dans votre tribunal était le tueur. Et il n’était pas seul. »
Phips referma le journal. Il le garda en main un long moment, le pesant comme on pèse un objet dont on hésite encore à mesurer la valeur.
« Combien de personnes votre mère a-t-elle traitées dans les dix dernières années ? demanda-t-il.
— Deux cents, peut-être plus.
— Et combien de morts parmi elles ?
Mercy réfléchit. « Cinq. Deux enfants trop faibles pour vivre, une vieille femme de quatre-vingts ans, une mère en couches, et un homme qui a absorbé une préparation trop forte de belladone qu’elle n’avait pas faite. »
— La dose fatale, dit Phips.
— Oui.
Il posa le journal et se leva — enfin. Dans la lumière déclinante du port, il semblait plus grand que dans son fauteuil.
« Je ne peux pas dissoudre le tribunal spécial sans l’ordre du roi, dit-il. Mais je peux le priver de sa raison d’être. Je peux demander une révision de toutes les accusations depuis le début, et suspendre les exécutions en attendant. »
Nathaniel se tourna vers eux, le visage incrédule.
« Vous feriez cela ?
— J’en ai le pouvoir, dit Phips, plus que je n’ai l’envie de voir des innocentes pendues pour des querelles de voisinage. » Il regarda Mercy. « Vous me laissez le journal ? Pour le montrer à mon conseil. »
Mercy hésita une fraction de seconde, puis acquiesça.
« Le docteur Willard est en prison à Salem, dit-elle.
— Et les hommes qui travaillaient pour lui ?
— Il y en a au moins un encore en liberté. Celui qui a déposé les preuves chez la veuve Smallwood. Il a l’air d’un colporteur, avec une cicatrice sur le pouce. »
Phips nota quelque chose sur un papier. Puis il les raccompagna lui-même à la porte — geste qui fit hausser les sourcils à son serviteur.
« Rentrez à Salem, dit-il. D’ici deux jours, vous aurez des nouvelles. »
La porte se referma.
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Dehors, la pluie avait cessé. Le port s’étendait dans une lumière dorée de fin d’après-midi, les mâts des navires découpés contre le ciel clair. Mercy s’arrêta un instant pour respirer l’air humide du large.
Elle ne se souvenait pas d’avoir ressenti si peu de poids dans sa poitrine depuis des mois.
« Il a dit qu’il ferait quelque chose, dit-elle. Il a dit qu’il demanderait une révision. »
Nathaniel ne répondit pas tout de suite. Il regardait la maison du gouverneur – puis la route qui menait à Salem.
« Tu as vu comment il t’a regardée, dit-il enfin d’une voix basse.
— Quoi ?
— Il n’a pas regardé le journal. Il t’a regardée, toi. Pendant que tu parlais de ta mère, il a cherché quelque chose dans ton visage. Et quand tu lui as dit que tu avais acquittée, il n’a pas eu l’air surpris. Il avait déjà lu quelque chose sur toi. »
Mercy déglutit.
« Il a dit que la femme d’Endicott avait écrit. Ça suffit à expliquer son attitude.
— Peut-être. Mais Endicott est un homme à Phips, pas un homme à Phips. » Nathaniel secoua la tête. « Et tu lui as laissé le journal. Le journal que ce colporteur aurait pu te réclamer avec un pardon signé de sa main. Nous n’avons plus rien à échanger, Mercy. Plus rien que la promesse d’un homme qui n’a pas encore regardé les procès. »
Elle baissa les yeux sur ses mains vides. La chaleur qui lui avait gonflé la poitrine devant le gouverneur commençait à refroidir.
« Tu crois qu’il va trahir sa promesse ?
— Je crois que les promesses se pèsent, dit Nathaniel. Et que nous venons de donner à Phips la balance. » Il se tourna vers elle, le regard sombre. « Si le journal ne suffit pas à le convaincre, nous n’aurons plus rien pour protéger la veuve Smallwood. Et si Phips décide de garder le journal pour lui-même, pour faire taire l’affaire plutôt que la résoudre, nous aurons perdu nos deux seuls atouts d’un coup. »
Mercy resta silencieuse. Dans la lumière dorée du port, elle voyait très clairement la route qui s’étendait devant eux — et la seule chose qu’elle ne voyait pas, c’était le visage du gouverneur derrière les fenêtres aux volets clos, retournant à son bureau, le journal de sa mère posé devant lui comme une pièce à conviction.
Lequel côté de la balance commençait à pencher, elle l’ignorait encore.
Elle savait juste qu’ils venaient d’enterrer leur seule monnaie.
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