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Le Procès du Liseron

Lire le chapitre 4: The Ledger

La chandelle grésilla, projetant l’ombre tremblante de Nathaniel Putnam sur les rayonnages poussiéreux des archives municipales. Minuit avait sonné depuis longtemps. Il n’avait pas le droit d’être ici, pas avec les sceaux de cire brisés sur la porte, pas avec les registres de dépositions empilés contre le mur comme des accusateurs muets.

Il posa la main sur le quatrième volume de la série des comptes de la ville, celui que le greffier Simon Ashworth tenait à jour avec une précision maniaque. Les doigts de Nathaniel trouvèrent la tranche – du cuir neuf, trop neuf, cousu sur une reliure ancienne. Quelqu’un avait ajouté des pages à ce registre. Récemment.

Il l’ouvrit à la dernière section. Les écritures étaient nettes, régulières, d’une encre encore luisante. Des dettes. Des reconnaissances de dettes, toutes datées des dix dernières années, toutes signées d’une main morte : Ezra Hart, père de Mercy, décédé trois ans plus tôt d’une fièvre pulmonaire.

Nathaniel connaissait Ezra. Tout Salem connaissait Ezra Hart, l’herboriste qui soignait les pauvres sans payer, qui ne réclamait jamais ce qu’on lui devait. Un homme honnête. Trop honnête.

La liste était longue. Vingt-deux noms. Des dettes de pain, de médecine, de bois pour l’hiver. Certaines récentes, d’autres vieilles de dix ans. Mais ce qui fit se resserrer la gorge de Nathaniel, ce fut la dernière entrée, écrite d’une main plus pressée, presque rageuse :

Thomas Putnam, fils. Dette de douze livres pour soins prodigués à sa femme Ann, hiver 1689. Remboursement intégral le 12 juin 1692.

Le douze juin. Le jour où Mercy Hart avait été arrêtée.

Nathaniel relut la ligne. La date était écrite au-dessus d’une autre date, grattée, presque invisible : le 3 mai. Quelqu’un avait corrigé la date pour la faire coïncider avec le jour de l’arrestation. Pourquoi ? Pour effacer les traces d’un remboursement antérieur ? Pour faire croire que Putnam avait payé sa dette le jour même de l’accusation ?

Il feuilleta plus avant. Une autre main avait écrit dans la marge, minuscule, presque illisible : *Annexe jointe au procès-verbal – déposition d’Abigail Proctor, âgée de douze ans.*

La déposition. Celle que Nathaniel avait vue dans les registres du tribunal, avec sa date falsifiée.

Il comprit soudain le schéma. Quelqu’un tissait un réseau de papier. Les accusations n’étaient pas le fruit de la peur – elles étaient un règlement de comptes. Thomas Putnam avait effacé sa dette en échange d’une déposition contre la fille de son créancier. Le père mort ne pouvait plus réclamer son dû. Alors on s’en prenait à la fille.

Un bruit derrière lui. Nathaniel tourna la tête, le cœur battant. Rien. Le vent dans les volets. Mais il savait qu’il ne pouvait pas rester ici plus longtemps.

Il ferma le registre, hésita. Ce livre était une preuve. Mais s’il le laissait ici, quelqu’un d’autre pourrait le trouver – ou le détruire. Simon Ashworth avait accès aux archives. Si Ashworth découvrait que Nathaniel avait lu ces pages, la vie de Mercy ne vaudrait plus rien.

Il glissa le registre sous son manteau. Il le cacherait. Pas chez lui – trop dangereux. Dans la grange de son frère, sous les planches du grenier à foin. Personne n’y mettait les pieds depuis des années.

Puis il entendit des pas dans le couloir. Deux paires. Des bottes sur les planches. Les gardes faisaient leur ronde plus tôt que d’habitude.

Nathaniel souffla la chandelle et se glissa derrière la porte. Il pria pour que la poussière ne le fasse pas éternuer. Les pas approchèrent. Une voix – celle du geôlier, Corwin :

« – dit qu’elle continue de clamer son innocence. Cette Hart est têtue comme sa mère.

– La mère, parlons-en. Elle rôde autour du tribunal depuis deux jours. Le magistrat Hathorne va la faire arrêter si elle continue. »

Nathaniel retint son souffle. Elisabeth. La mère de Mercy. Il lui avait donné de quoi payer la visite en prison, mais la femme semblait décidée à en faire davantage.

Les pas passèrent devant la porte et s’éloignèrent dans le couloir. Nathaniel compta jusqu’à cent avant d’oser bouger.

À l’aube, il était au chevet de Mercy, le visage blême de fatigue, les mains encore tachées d’encre et de poussière. Elle était assise sur la paille, les bras autour des genoux, et le regarda entrer avec une méfiance qu’elle ne prit même pas la peine de dissimuler.

« Vous avez trouvé quelque chose », dit-elle. Pas une question.

Nathaniel s’accroupit devant la grille, baissa la voix. « Votre père. Il soignait la femme de Thomas Putnam, n’est-ce pas ? »

Mercy marqua une pause. « Ann Putnam. Elle avait des fièvres, après son accouchement de 1689. Mon père a passé trois nuits à son chevet. Il n’a jamais demandé d’argent, mais ma mère tenait les comptes. Elle disait qu’un service rendu devait être écrit, sinon on l’oubliait.

– Écrit où ? demanda Nathaniel.

– Dans le grand registre de la maison. Le livre des dettes. »

Nathaniel sortit le registre de sous son manteau. « Quelqu’un a retranscrit ces comptes ici. Et Thomas Putnam a remboursé douze livres le jour de votre arrestation. »

Mercy se releva d’un bond et s’approcha des barreaux, les yeux fixés sur le livre. « C’est le registre de mon père ? »

« Une copie. Récente. Quelqu’un a pris soin de réécrire les dettes de votre père dans un livre des archives municipales. Pourquoi faire ça, sinon pour lier vos créanciers à votre procès ? »

Le visage de Mercy se ferma. « Ashworth. Il a eu accès aux livres de la maison quand il a été chargé de la succession. Il a tout copié. »

« Et il a fourni la liste à ceux qui voulaient vous voir tomber. »

Un silence. Puis Mercy dit, d’une voix sourde : « Thomas Putnam est l’un des hommes les plus influents de Salem. S’il a fait effacer sa dette en échange de son témoignage contre moi, alors tout le village est corrompu.

– Pas tout le village, dit Nathaniel. Il y a encore des gens qui savent lire entre les lignes. Et qui ont le livre. »

Il remit le registre sous son manteau. « Je vais le cacher. Si on le découvre, je dirai que je l’ai trouvé dans la cellule après votre condamnation. Mais il ne doit rester ni ici ni chez moi. »

Mercy le dévisagea un long moment. Quelque chose dans son regard changea. La méfiance recula, une autre expression prit sa place. Quelque chose entre la gratitude et l’avertissement.

« Vous risquez votre vie, monsieur Putnam.

– Je le sais. »

Il se leva. Un autre détail le taraudait. Il l’avait gardé pour la fin, comme on garde une mauvaise nouvelle pour le dernier repas.

« Il y a autre chose. Votre mère. Elle rôde autour du tribunal. Le geôlier en parlait cette nuit. Si elle ne fait pas attention, ils vont l’arrêter avant la fin de la semaine. »

Le visage de Mercy se décomposa. « Elle a promis qu’elle n’agirait pas. Elle l’a promis. »

« Peut-être. Mais elle est mère. Et les mères mentent pour protéger leurs enfants. »

Mercy ferma les yeux. « Dites-lui que je vais bien. Dites-lui de ne rien faire avant mon procès.

– Elle ne m’écoutera pas.

– Alors trouvez un moyen. »

Nathaniel hocha la tête, mais il savait que cette promesse-là, il ne pourrait peut-être pas la tenir. Les mères de Salem étaient comme la ronce de leurs champs – impossibles à arracher, et capables de tout dévorer sur leur passage.

Il sortit de la prison à l’aube, le registre serré contre sa poitrine. Derrière lui, la cellule de Mercy se perdit dans la grisaille du matin. Devant lui, le village s’éveillait avec ses langues pointues et ses jugements sans appel.

Dans une heure, le tribunal serait ouvert. Dans une heure, quelqu’un remarquerait que le registre avait disparu.

Et Nathaniel comprit qu’il venait de franchir une frontière qu’il ne pourrait jamais retraverser. Il n’était plus le greffier qui documentait les procès. Il était devenu complice de l’accusée – et cible de la même machination.