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Le Procès du Liseron

Lire le chapitre 8: A Hidden Leaf

L’air de la cellule était devenu une chose lourde, presque palpable, chargée de l’humidité de la pierre et de l’odeur de paille moisie. Mercy comptait les fissures du mur pour la troisième fois lorsque le grincement de la serrure la fit sursauter. Ce n’était pas le pas lourd de la femme Ashworth, ni le cliquetis des clefs de son mari. C’était un pas léger, pressé, presque furtif.

Patience se glissa dans l’embrasure, un châle de laine grossière tiré sur sa tête, les yeux écarquillés comme ceux d’un oiseau pris au piège. Elle n’avait pas l’audace de leur mère, ni la langue acérée de Mercy. Mais ce matin, ses mains tremblaient autour d’un petit paquet de toile qu’elle tenait contre sa poitrine.

— Patience, qu’est-ce que tu fais ici ? murmura Mercy, se levant d’un bond. Si on te voit…

— Martha Ashworth fait sa sieste. Le mari est à l’écurie. J’ai dix minutes, peut-être moins.

Patience n’entra pas plus loin que le seuil. Elle tendit le paquet comme s’il brûlait ses doigts. Mercy le défit avec précaution, et son souffle se coinça dans sa gorge lorsqu’elle vit la feuille séchée, d’un vert noirâtre, presque violet aux nervures, posée sur un lit de chiffon.

— Du belladone, souffla-t-elle.

— Mère l’a fait passer par la vieille Goody Foss. Elle l’a fait sécher pendant trois jours entre les pages d’un livre de prières. Elle dit que deux grains suffisent à envoyer un homme dans le sommeil le plus profond qui soit, et qu’avec une dose plus forte, on ne se réveille peut-être pas. Personne ne chercherait une prisonnière qui semble morte, et encore moins un corps qu’on porte dehors pour l’enterrer à la hâte.

Mercy tourna la feuille entre ses doigts. Elle sentait la poudre fine qui s’en détachait, ce pouvoir sombre et patient qu’elle connaissait bien. Elle avait vu des femmes accoucher dans la fièvre, des vieillards rongés par le mal des os. Elle savait quand la mort était une bénédiction et quand elle était un meurtre. Celle-ci ne serait qu’une fuite.

— Je ne peux pas, dit-elle enfin.

Patience la regarda comme si elle venait de la gifler.

— Tu préfères qu’ils te trouvent une marque du diable demain matin ? Qu’ils te déclarent sorcière devant toute la ville ? Mercy, il n’y aura pas de procès équitable. Thomas Putnam a tout orchestré. Tu le sais.

— Si je fuis, c’est un aveu, répondit Mercy en repliant la toile avec soin. Les juges le crieront aux quatre vents. « Voyez la sorcière qui s’enfuit ! » Et ma mère, et toi, et tout notre sang, vous porterez cette accusation comme une lèpre jusqu’à la fin de vos jours. Je ne leur donnerai pas cette victoire.

Patience ouvrit la bouche pour protester, mais Mercy leva la main.

— Garde cette feuille. Elle pourrait servir à autre chose qu’à me voler ma mort.

— C’est toi qui vas te faire examiner. Pas moi.

Mercy s’approcha de la grille, les barreaux froids entre elles. Elle baissa la voix jusqu’à ce qu’elle ne soit qu’un souffle.

— Patience, écoute-moi. Cette plante ne donne pas seulement le sommeil éternel. Aux bonnes doses, elle donne des visions. Des convulsions. Une peau qui brûle. Des mots qui sortent de la bouche sans qu’on les contrôle. Si quelqu’un, dans cette ville, voyait des spectres ou des chiens de l’enfer dans son champ de maïs, par tous les saints, comment saurait-il que ce n’est pas le diable qui lui parle, mais une plante qu’on aurait mise dans son vin ?

Le visage de Patience se vida lentement de sa couleur.

— Tu crois qu’Abigail…

— Je crois qu’on n’accuse pas une femme de m’avoir vue me changer en loup sans une raison. Et je crois que la raison de quelqu’un porte parfois le nom d’un poison qu’on prépare dans une pharmacie, pas dans une église.

Un bruit sourd retentit au fond du couloir. Patience sursauta, ramassa sa jupe, et sans un mot, elle s’enfuit le long du corridor, le paquet de belladone serré contre elle. Mercy resta debout à la grille, les doigts crispés sur les barreaux, jusqu’à ce que le silence retombe.

Quelques instants plus tard, Nathaniel apparut au détour du couloir, essoufflé, une mèche de cheveux bruns collée à son front. Il portait encore le manteau de drap sombre qu’il avait eu la veille, et de la poussière d’archive lui blanchissait les épaules.

— Ta sœur vient de me croiser dans le passage, dit-il en reprenant son souffle. Elle avait l’air de voir le diable en personne. Je suppose qu’elle ne t’a pas apporté du pain d’épice.

— Elle m’a apporté mieux que ça, répondit Mercy. Du belladone séché, pour que je m’échappe.

Nathaniel marqua un temps d’arrêt. Son regard s’assombrit.

— Et tu ne l’as pas prise ?

— Si je m’enfuis, je confirme tout ce qu’ils disent. La fuite d’une sorcière est la meilleure preuve qu’on puisse offrir à un tribunal.

Il hocha lentement la tête, comme s’il avait besoin de cette explication, comme s’il avait lui-même pesé cette option et avait conclu qu’elle était mauvaise. Mercy s’aventura plus loin.

— Mais j’ai gardé la feuille, Nathaniel. Pas pour moi. Pour comprendre. Cette plante, je la connais. Un grain de trop et on entre dans le délire. On voit des choses qui n’existent pas. On hurle contre des ombres. Imagination, spectres, apparitions… tout cela peut venir d’une infusion qu’on aurait bue sans se méfier.

Il la fixa, les sourcils froncés.

— Tu penses qu’Abigail est empoisonnée ?

— Je pense que c’est une possibilité que personne n’a encore envisagée. Tout le monde la croit possédée par le diable, ou terrifiée par une sorcière. Mais si quelqu’un lui donnait régulièrement une décoction de jusquiame ou de belladone, ses crises et ses cris seraient exactement ce que nous voyons : des convulsions, des visions, des paroles incontrôlées.

— Qui aurait accès à sa nourriture ou à sa boisson ?

Mercy s’appuya contre la paroi humide. La fraîcheur de la pierre la fit frissonner.

— Sa famille. Son père. Médecins. Servantes. Ou quelqu’un qui lui rend visite souvent, assez souvent pour lui verser une potion sans éveiller les soupçons.

Nathaniel se tut un long moment. Les muscles de sa mâchoire se contractaient sous sa peau fine.

— Je dois trouver Ruth, dit-il enfin. Si elle tient encore des propos qui contredisent les dépositions de Thomas, il ne la laissera jamais approcher de la cour. Et quand je la trouverai, il faudra que je sache ce qu’elle a vu de ses propres yeux, et ce qu’on lui a dit de dire.

— Et Sarah Osgood ? demanda Mercy. As-tu pu la convaincre ?

Il détourna le regard.

— Pas encore. Elle hésite. Sa famille ne veut pas qu’elle se mêle d’une affaire qui pourrait les attirer dans la même fosse que toi.

— Alors il te faut autre chose à lui offrir, répondit Mercy. Une raison de croire que le risque en vaut la peine. Dis-lui ce que tu as vu dans les registres de dettes. Dis-lui que Thomas Putnam a remboursé mon père le jour même de mon arrestation. Dis-lui que ce procès n’est pas un service rendu à Dieu, mais une affaire d’argent et de vengeance.

Nathaniel passa une main dans ses cheveux, les emmêlant un peu plus.

— Je ferai ce que je pourrai. Mais si je ne reviens pas avant l’examen de demain matin…

— Tu reviendras, dit Mercy d’une voix plus ferme qu’elle ne se la sentait. Tu m’as promis que tu ne me laisserais pas seule face à ta tante.

Il sourit avec une tristesse qui lui fit mal au ventre.

— Ma tante présidera, Martha Ashworth examinera, et si Sarah Osgood ne se montre pas, je ne promets rien.

Il tourna les talons, puis s’arrêta, une main sur le mur.

— La feuille de belladone. Tu en es sûre ?

— Plantée au bon endroit dans un potager, dit Mercy, elle ressemble à une herbe innocente. Rien qu’une feuille cachée parmi d’autres.

Nathaniel la considéra encore un instant, puis disparut dans le couloir. Mercy resta seule, la toile du paquet de Patience entre les doigts, vide à présent de son poison. Mais pas de sa signification. Le belladone ne servait pas seulement à fuir. Il servait aussi à ouvrir les yeux, pour peu qu’on ait le courage de regarder ce qu’il révélait.

Elle s’accroupit dans sa cellule, traça un cercle dans la poussière du sol, et commença à réciter dans sa tête les plantes qui poussaient dans les jardins de Salem : jusquiame, morelle, ciguë, belladone. L’une d’elles poussait peut-être dans le potager de Thomas Putnam, ou dans celui du docteur Griggs. Et si elle pouvait le prouver, la déposition d’Abigail s’effondrerait comme un château de cartes.

Mais pour le prouver, il fallait qu’elle sorte d’ici demain matin vivante et indemne de l’examen. Une tâche qui semblait soudain aussi improbable que de fleurir en décembre.