Le Regard de l'Ombre
Lire le chapitre 14: The Audition Quandary
Le téléphone sonna à sept heures précises, brisant le silence feutré du cottage. Evelyn sursauta presque, son café oscillant dangereusement dans sa tasse. Marcus, qui lisait un rapport sur la table de la cuisine, leva les yeux.
— Fiona, annonça-t-elle en décrochant avant la deuxième sonnerie.
Elle écarta la main de Marcus qui, par réflexe professionnel, lui tendait le combiné pour passer l'appel en haut-parleur. Il y avait des limites à la sécurité.
— Evelyn ! Enfin ! Je t'appelle depuis deux jours. Tu ne réponds jamais à tes messages.
La voix de Fiona crépitait d'excitation, un changement notable après des semaines de silences stratégiques et de communiqués prudents.
— J'avais besoin de calme, répondit Evelyn, écoutant le chant des oiseaux dehors comme pour appuyer ses mots.
— Il va falloir que tu sortes de ton calme, chérie, parce que ce que j'ai en main va te faire bondir. Prépare-toi.
Evelyn posa sa tasse. Marcus était immobile, tous ses sens orientés vers la conversation.
— Alistair Finch monte *L'Héritière* au Wyndham's Theatre dans huit semaines. Il cherche une actrice pour Catherine. Tu es son premier choix. Il dit qu'il a écrit le rôle avec toi en tête depuis trois ans et que personne d'autre ne peut l'incarner.
Evelyn sentit son cœur s'emballer. Catherine Sloper. Le rôle de sa vie. Le rôle qu'elle répétait seule dans sa chambre adolescente, devant le miroir fissuré de la maison de son père, jouant les dialogues entiers à voix basse pour ne pas le réveiller.
— Il me veut vraiment ? demanda-t-elle, sa voix fragile comme jamais elle ne l'aurait laissée paraître en public.
— Il veut que tu passes demain pour une lecture informelle. Écoute, si tu n'es pas là, il ira voir Charlotte Reeves, et on sait tous les deux qu'elle le prendra en une seconde. Il faut que tu rentres à Londres.
Le silence s'étira. Evelyn regarda par la fenêtre : les collines vertes du Buckinghamshire s'étendaient paisibles sous un ciel lavande. Huit semaines de réclusion forcée. Huit semaines à tourner en rond dans ce cottage charmant qui commençait à sentir la prison.
Marcus se leva, les épaules baissées. Il ne dit rien, mais son ombre portée sur la table en disait long.
— Je rappelle ce soir, Fiona. Je dois réfléchir.
— Réfléchir ? Evelyn, c'est Alistair Finch ! Et *L'Héritière* ! Tu ne peux pas—
— Je rappelle ce soir.
Elle raccrocha dans un geste qu'elle regretta immédiatement, coupant court à la protestation de Fiona qui continuerait de vibrer dans l'appareil.
Marcus s'appuya contre le comptoir, les bras croisés, son visage un masque que Evelyn commençait à savoir lire. L'inquiétude y creusait des rides plus fines que la colère.
— Tu penses que je ne devrais pas y aller.
— Je pense que quelqu'un est assez déterminé pour suivre notre piste jusqu'ici, dit Marcus en parcourant la pièce du regard, comme s'il pouvait voir les murs à travers les plinthes. Et ai-je besoin de te rappeler que nous avons découvert une caméra dans la ventilation ce matin ?
Evelyn frissonna. La petite chose noire, discrète, vissée dans le conduit au-dessus de la salle de bain. Marcus avait blêmi quand il l'avait repérée lors de sa vérification quotidienne. Quelqu'un avait vu leurs repas, leurs conversations, leurs silences.
— *L'Héritière*, Marcus. C'est mon rôle. Je l'attends depuis que je suis étudiante. Si je refuse maintenant, je peux dire adieu à Finch, à ce rôle, et peut-être à ma carrière entière. La comédie est une conversation avec le public qui se tait si on l'interrompt trop longtemps.
Il s'approcha lentement, ses bottes silencieuses sur les lattes de chêne.
— Je comprends. Mais nous parlons de ta sécurité.
— Nous parlons de ma vie, le corrigea-t-elle, debout. Pas seulement de ma survie. Ma vie. Mon travail. Ce que je suis. Est-ce que je dois me terrer ici jusqu'à ce que ce type soit attrapé ? Et s'il ne l'est jamais ? Je serais morte en attendant de vivre, mais d'une manière différente.
Ils se regardèrent. Quelque chose dans la tension entre eux avait changé ces dernières semaines. Ce n'était plus seulement la relation du protégé au protecteur. Marcus baissa le regard, perdant un combat interne visible.
— Nous pouvons négocier.
Evelyn haussa un sourcil.
— Négocier ? Tu n'es pas mon directeur de production, Marcus.
— Non. Mais je suis responsable de ta sécurité. Le théâtre est un lieu exposé : l'accès public, les livraisons, les loges, les issues de secours. Il faudra que je fasse un repérage complet. Que tu ne te déplaces jamais sans moi. Que chaque membre de la production soit filtré par Danny avant la première répétition. Et que nous installions un dispositif de surveillance renforcé à ton appartement londonien avant ton retour.
Elle ouvrit la bouche pour protester, mais il leva la main.
— Je ne t'empêcherai pas de monter sur ce plateau. Mais nous le ferons à mes conditions, où je ferai tout mon possible pour faire face aux centaines de dangers qui existent. Autrement, je ne peux pas garantir ce que je ne peux pas contrôler.
Evelyn comprit alors la portée réelle de son offre de compromis. Pour un homme qui vivait dans le contrôle absolu, c'était une main tendue. Elle s'approcha de lui, plus près que ce que leurs rôles exigeaient.
— Merci, dit-elle doucement.
Il sembla hésiter une fraction de seconde, puis recula d'un demi-pas, comme un réflexe.
— Il faut aussi parler de ta couverture médiatique. Ton retour à Londres sera un événement. Les journaux vont spéculer sur ta disparition. Fiona doit travailler sa déclaration avec toi avant notre départ.
— Fiona voudra orchestrer une apparition publique sur le tapis rouge du théâtre, révéler le retour avec panache.
— Ce sera fait la semaine prochaine, décida Marcus. Nous rentrons aujourd'hui.
— Aujourd'hui ?
— Nous avons trouvé une caméra ici, dit-il, ses yeux tombant sur la bouche d'aération. Ce lieu n'est plus sûr. Et si le théâtre doit être ton choix, alors le théâtre sera ta forteresse. Nous verrons dès demain. Je vais appeler Danny et préparer le dispositif pour le Wyndham's.
Il sortit son téléphone, puis marqua une pause au seuil de la pièce.
— Evelyn. Jouer ton rôle, c'est ce qui te rend forte. J'ai fini par comprendre que ta force, c'est ce qui me permet de te protéger.
Elle resta seule, le souffle court. L'émotion de sa concession l'avait touchée plus profondément qu'elle ne voulait l'admettre. Mais la réalité la rattrapa : la caméra que Marcus avait arrachée du mur avant qu'ils ne l'effacent complètement. Quelqu'un les avait observés, ici, au creux de leurs conversations les plus intimes.
Elle sortit son téléphone et regarda le dernier message reçu, celui de l'inconnu qui connaissait le nom de Marcus. Elle l'avait relu cent fois.
*« Marcus est là, mais Marcus n'est pas partout. »*
Elle composa enfin le numéro de Fiona.
— Dis à Finch que j'accepte. Mais préviens-le que je viens avec mon ombre.
Elle raccrocha, puis ouvrit la fenêtre pour laisser entrer l'air de la campagne une dernière fois. Le trajet vers Londres serait court. Mais le sentiment de revenir parmi les vivants était immense.
Sur la route, les arbres défilaient tandis que Marcus conduisait en silence. Evelyn observait ses mains, sa mâchoire fermée, cette présence constante qu'elle commençait à ne plus vouloir quitter de son regard.
Son téléphone vibra. Un message.
*« La scène est prête pour ton retour. Je serai aux premières loges. Rassure-toi : je connais tous tes répliques. »*
Evelyn garda le silence, le téléphone serré dans sa main. Elle ne montrerait pas ce message à Marcus. Pas encore. Il avait besoin de se concentrer sur la route, et elle avait besoin de comprendre qui, dans l'obscurité, connaissait si bien les mots de son passé.
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