Le Regard de l'Ombre
Lire le chapitre 15: Return to the Stage
La lumière crue des projecteurs de répétition tombait sur le plateau nu du Wyndham’s Theatre, transformant l’espace vide en un royaume de possibles. Evelyn se tenait au centre, les bras légèrement écartés, laissant la tirade de lady Macbeth résonner dans les gradins vides. Sa voix, d’abord hésitante après des semaines de silence, gagnait en assurance, chaque mot sculpté avec la précision d’un orfèvre.
Dans les coulisses, adossé au chambranle d’une porte technique, Marcus observait. Ses bras croisés, sa mâchoire serrée, il était statue parmi les ombres du théâtre. Son regard ne quittait pas Evelyn, mais il balayait aussi chaque recoin, chaque entrée, chaque fenêtre haute. La sécurité du bâtiment avait été renforcée selon son protocole, mais son instinct murmurait que la vraie menace, elle, se moquait des check-lists.
— Encore une fois, Evelyn, depuis « La maladie qui ronge »… mais cette fois, faites-moi sentir la peur, l’ambition qui dévore.
Le metteur en scène, un homme sec aux lunettes cerclées d’écaille, gesticulait depuis la salle. Evelyn hocha la tête, inspira profondément. Elle sentait la présence de Marcus telle une corde de rappel, un ancrage dans ce monde flottant de fiction. Elle ferma les yeux, cherchant le vide intérieur d’où naît l’émotion. Et au lieu du visage de la sorcière shakespearienne, elle vit celui de James Whitfield, puis celui, plus flou, de son ancien agent, Paul Whitmore. La peur n’était pas difficile à convoquer. Elle était tapie, patiente, à quelques battements de cœur de la surface.
— « … La maladie qui ronge ce qui est à jamais perdu… »
Sa voix se brisa légèrement, parfaitement. Le metteur en scène ne put réprimer un sourire. C’était exactement ce qu’il voulait. Evelyn rouvrit les yeux, le souffle court, et croisa le regard sombre de Marcus. Il y avait quelque chose dans la fixité de son attention qui lui fit battre le cœur plus vite. De l’inquiétude, sans doute. C’était son métier.
La pause déjeuner fut un chaos organisé de plateaux-repas et de conversations feutrées. Evelyn s’assit dans un coin du foyer, son script ouvert sur les genoux, grignotant une salade sans grand appétit. Un rire clair et chaleureux s’éleva au-dessus du brouhaha, et elle leva les yeux.
Oliver Hayes. Le nouveau venu, engagé pour le rôle de Macduff. Grand, blond, des yeux bleus rieurs, une aura de soleil californien dans la grisaille londonienne. Il se laissa tomber sur la chaise en face d’elle, sans y être invité, un sandwich à la main.
— Seigneur, tu es une force de la nature, dit-il la bouche pleine, en désignant son script. Je regardais la répète de ce matin depuis le fond. On sentait presque la suie des torches dans la salle. C’est un don, ce truc chez toi.
Evelyn sourit, malgré elle. La familiarité désarmante d’Oliver était un baume après des mois d’isolement forcé et de conversations prudentes.
— Merci. Disons que je puise dans les mauvais souvenirs. Ça aide.
— Tu parles. J’ai vu des actrices pleurer de l’eau du robinet pour un rôle, toi tu ouvres le robinet et c’est une cascade de Niagara. Tu devrais m’enseigner ton truc. J’ai l’air d’un poisson rouge déshydraté quand je dois être en colère.
Son rire était communicatif. Evelyn se surprit à rire vraiment, pour la première fois depuis des semaines. Elle laissa Oliver lui voler un morceau de tomate cerise et l’écouta raconter une anecdote ratée d’un tournage à Budapest, ses yeux pétillants de malice.
Elle ne remarqua pas que Marcus, depuis la porte du foyer, avait cessé de scanner la foule. Son regard s’était fixé sur la scène, sur la proximité rieuse entre Evelyn et Oliver. Ses mains, le long de son corps, se crispèrent imperceptiblement. Dans son oreillette, la voix d’un agent de sécurité en périphérie confirma la routine. Il répondit d’un grésillement bref, mais son attention était ailleurs. Un sentiment qu’il s’interdit de nommer, acide et sourd, se mit à lui ronger la cage thoracique. Il le classa mécaniquement comme une anomalie de protocole : individu non-autorisé créant une zone de vulnérabilité par sa présence prolongée auprès de la protégée.
Oliver, comme s’il sentait la pression du regard, tourna la tête vers la porte. Il croisa le regard de Marcus. Au lieu de se dérober, il lui fit un petit signe de tête amical, puis se tourna à nouveau vers Evelyn.
— Ton ange gardien est un peu sévère, non ? Il ne doit pas beaucoup rigoler dans les soirées.
— Marcus fait son travail. Il est… méticuleux.
— Méticuleux, j’ai pas dit. Sur le qui-vive, oui. Tu veux que je lui demande s’il veut partager mon sandwich ? Je parie que ça fait des heures qu’il n’a pas mangé, à rester planté comme une statue de la Place de la Concorde.
Evelyn jeta un coup d’œil vers Marcus, qui avait détourné la tête, scrutant un détail du plafond. Une vague de gêne la traversa. Il semblait tendu. Peut-être que la salle ne lui plaisait pas. Peut-être que le bruit le dérangeait. Sa tristesse, il la taisait, elle commençait à le connaître. Elle pensa un instant aller lui parler, lui proposer une sortie d’air, rompre sa solitude de granit. Mais Oliver était lancé dans une histoire sur un directeur de casting tyrannique et ses mimiques étaient si drôles qu’elle resta, riant encore, tout en gardant Marcus dans sa périphérie.
La reprise de la répétition la rappela au plateau. L’après-midi fut éprouvant, les corps se heurtant dans la scène de combat chorégraphiée entre Macbeth et Macduff. Oliver y mettait une fougue qui faisait transpirer de vrai leur duel simulé. Evelyn le regardait se déplacer, solaire, généreux dans son jeu, et pensait qu’après le noir et blanc de sa vie récente, ce technicolor lui faisait un bien fou.
Vers dix-huit heures, épuisée, elle s’affala dans un fauteuil de la loge qu’on lui avait attribuée, un petit espace douillet aux murs tapissés de roses anciennes. On frappa à la porte. Marcus entra, après son signal convenu. Il lui tendit un verre d’eau, puis recula, croisant les bras.
— La répétition de demain commence à dix heures. J’ai vérifié le planning. Il y aura un accès presse à midi.
— Je sais. Fiona s’en occupe.
Un silence. Evelyn se massa la tempe. Elle sentait encore l’émotion brute du rôle vibrer en elle, et le contraste avec la raideur de Marcus était presque douloureux.
— Tu es resté debout toute la journée, dit-elle doucement, sans le regarder. Tu n’as pas à rester planté comme un piquet. Installe-toi, lis, ou regarde ta foutue montre. Ça ne te portera pas chance de rester comme ça.
— La sécurité passe avant le confort.
— Ah, le répondeur d’abord, hein ? On m’aurait menti ? Il y a peut-être un vieux disque rayé là-dessous.
Elle se leva, s’étira le cou, fit craquer ses vertèbres. Elle passa devant lui, il était si proche. Sa chaleur corporelle, son odeur de savon simple et de cuir, éclipsèrent un instant tout le reste. Elle leva la tête vers lui. Son regard était insondable, mais sa mâchoire crispée avait relâché d’un cran.
— Cet acteur, Oliver, dit-il enfin, la voix neutre. Il est trop familier. Il ne connaît pas les risques.
Evelyn eut un sourire las, désabusé.
— Tu as raison. Personne ne les connaît, Marcus, mais si je dois y retourner, c’est que je choisis de croire que je peux vivre dans cette vie, pas seulement y survivre de peur. Oliver, il est juste gentil. C’est tout. Il ne me menace pas.
Marcus soutint son regard un long moment, puis détourna les yeux, comme vaincu par un point de détail invisible dans la poussière de la loge.
— Je vais faire une inspection finale du théâtre avant ton départ, dit-il, bredouillant presque. Je t’attends devant l’entrée des artistes dans dix minutes.
Il sortit, refermant la porte derrière lui avec une douceur excessive qui contrastait avec les battements sourds de sa propre colère, qu’il se refusait à identifier. Il savait qu’Oliver Hayes n’était pas une menace physique. Sa fiche était propre, son passé sans tache. C’était précisément ça, le problème. Oliver représentait tout ce que Marcus ne pouvait pas offrir à Evelyn : la légèreté, l’insouciance, un monde sans chuchotements de balayeurs ni regards dans les coins d’ombre. Une jalousie sourde, inqualifiable dans son manuel, le saisit aux tripes alors qu’il descendait l’escalier de service. Il ne pouvait pas la protéger de lui-même.
Dans la loge, Evelyn enfila sa veste devant le miroir. Sous une note du metteur en scène, une petite enveloppe ivoire était glissée dans la reliure de son script. Elle ne s’en souvint pas l’avoir vue. Intriguée, elle la décacheta. Un petit morceau de papier. Une seule phrase, manuscrite, à l’encre noire, qui érafla comme du verre brisé le renouveau fragile des dernières heures :
*« J’ai adoré ta première vie, Evelyn. J’attends avec impatience ta seconde… »*
La phrase était tirée d’une de ses premières pièces. Celle où son personnage mourait, à la fin. Un frisson glacé lui parcourut l’échine. Quelqu’un dans le théâtre, aujourd’hui, lui avait offert ces mots. Quelqu’un qui connaissait son catalogue entier, qui suivait ses pas. Elle froissa le papier, le cacha au fond de sa poche. Pas de panique, pas de drame. Elle avait réussi à faire croire au monde qu’elle était de retour. Elle ne fallait pas ruiner ça maintenant.
Mais quand elle sortit et croisa le regard de Marcus sous le ciel gris, elle se força à sourire, la main crispée sur le papier froissé dans sa poche. Un secret de plus entre eux.
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