Le Regard de l'Ombre
Lire le chapitre 16: The Note
Le plateau était presque vide quand Marcus entra dans la salle de répétition, les échos des voix éteintes depuis une heure déjà. La lumière grise de Londres filtrait à travers les hautes fenêtres, tombant en diagonale sur les chaises alignées face à la scène.
Il cherchait Evelyn par habitude plus que par nécessité. Elle avait fini plus tôt, avait dit bonsoir à Oliver avec ce sourire chaleureux qui lui tordait l'estomac d'une manière qu'il refusait d'analyser. Mais son téléphone était resté sur le banc du deuxième rang, et le régisseur avait confirmé qu'elle n'était pas repassée par les loges.
Marcus s'approcha du banc. Le téléphone, un cahier de notes couvert de son écriture serrée, et le script. Le script qu'elle laissait rarement sans surveillance ces jours-ci, comme si les mots eux-mêmes pouvaient lui être volés.
Il le ramassa pour le ranger dans son sac, et c'est là qu'il le vit.
Un coin de papier blanc dépassait entre deux pages, glissé avec soin, presque invisible. Marcus hésita une demi-seconde. Lire le script d'Evelyn, c'était une chose. Toucher à un papier trouvé dans ses affaires en était une autre. Mais quelque chose dans sa nuque lui disait que ce mot n'était pas un marque-page innocent.
Il l'ouvrit.
*« Le rideau tombe, mais la scène demeure. Tu ne quitteras jamais ce théâtre, Evelyn. »*
La phrase le frappa comme un coup physique. Marcus connaissait cette réplique. Il l'avait entendue des centaines de fois dans la répétition de la dernière pièce d'Evelyn, *Les Cendres du Temps*, celle où elle avait joué le rôle d'une femme hantée dans un manoir en ruine. Le public l'avait acclamée. Le critique du *Guardian* avait parlé de « révélation ». Et un fan obsédé avait commencé à lui envoyer des lettres reprenant exactement les mêmes vers.
Une seule lettre, isolée, aurait pu être une coïncidence.
Mais Marcus savait que rien n'était une coïncidence dans cette affaire.
Il glissa le papier dans sa poche intérieure, remit le script en place sur le banc, et sortit son téléphone. Ses doigts tapèrent un message rapide à Danny : *« Théâtre compromis. Nouvelle menace. Besoin d'une analyse médico-légale sur place. Demain, 7h, avant les répétitions. »*
Il prit une inspiration profonde. Evelyn était quelque part dans ce bâtiment, peut-être en train de boire un thé avec Oliver dans la cafétéria du sous-sol, riant de quelque chose qu'il avait dit, ne sachant pas qu'un morceau de papier glacé dans son propre script la visait comme une balle.
La rage monta en lui — une rage froide, mesurée, celle qu'il avait apprise à canaliser au cours de ces longues années dans les unités spéciales. Mais sous la rage, une autre émotion, plus sourde et bien plus dangereuse : la peur. Pas pour lui. Jamais pour lui. Pour elle.
Il la trouva dans le petit salon attenant aux loges, seule, un thé refroidi à la main, les yeux perdus sur la ville grise au-delà de la fenêtre. Elle sursauta quand il entra.
« Tu m'as fait peur », dit-elle, la voix un peu tendue.
« Désolé », répondit-il. Le mot était insuffisant, mais il ne savait pas comment dire ce qu'il devait dire. Alors il sortit le papier et le posa sur la table basse devant elle.
Le silence fut absolu. Evelyn regarda le papier comme on regarde une grenade dégoupillée. Puis ses doigts tremblants le saisirent et le lurent.
« Ce n'est pas possible », murmura-t-elle. « Personne ne savait. Ce script était sous clé au théâtre. »
« Quelqu'un savait. Quelqu'un est entré ici, ou a payé quelqu'un pour y entrer. »
Elle leva les yeux vers lui, et il vit ce qu'il redoutait le plus dans son regard : pas la peur, mais la culpabilité. La culpabilité d'une femme qui se souvenait très bien qu'elle avait trouvé un premier mot la veille et qu'elle avait décidé de ne pas lui en parler.
« Tu savais », dit-il, et ce n'était pas une question.
Evelyn détourna les yeux. Le verre de la fenêtre reflétait son visage pâle, et elle sembla soudain incroyablement jeune, incroyablement fragile, malgré les années de scène et les costumes de reine.
« Je pensais que c'était une mauvaise blague », dit-elle lentement. « Quelqu'un du plateau qui aurait voulu me faire une farce après la première répétition. Une plaisanterie entre collègues un peu trop zélés. »
Marcus ne répondit pas. Il demeurait là, debout près de la porte, les bras croisés sur sa poitrine. Sa mâchoire était serrée, ses épaules tendues sous la veste noire qu'il portait en toute saison.
« Tu as trouvé ce mot dans ton script, tu savais que quelqu'un avait pénétré ta zone de sécurité, et tu ne m'en as rien dit », dit-il enfin. Sa voix était plate, ce qui était pire que s'il avait crié.
« Je ne voulais pas... » Commencée, la phrase s'effondra. Evelyn se passa une main dans les cheveux. « Je ne voulais pas que tu penses que je ne prends pas ça au sérieux. Je suis déjà venue te voir avec trop de peurs, trop de démons. J'avais besoin de sentir que je pouvais gérer quelque chose par moi-même. »
Marcus s'approcha de la fenêtre. Ils se tenaient à un mètre l'un de l'autre, séparés par le faible éclat de la lumière d'hiver qui faisait briller les grains de poussière en suspension dans l'air.
« Ce n'est pas une question de "gérer", Evelyn. C'est une question de toi, vivante, devant moi. Je ne peux pas te protéger si tu me caches les menaces. »
Le mot "tendrement" n'avait pas sa place dans sa bouche, mais il était là, suspendu entre eux, dans la manière dont il prononça son prénom, dans le silence qui suivit.
Evelyn s'approcha de lui, à une distance bien inférieure à celle qu'il maintenait habituellement entre eux. Elle leva les yeux vers son visage, étudiant les lignes de fatigue qui s'étaient creusées ces dernières semaines.
« Je suis désolée », dit-elle. « Vraiment désolée. J'ai eu peur. Pas du mot. De ce que tu pourrais penser de moi. »
« Et qu'est-ce que je devrais penser de toi ? »
« Que je suis une actrice fragile qui a besoin qu'on la rassure à chaque instant. Que je suis une gêne. »
Marcus rit — un son sec, bref, qu'elle n'avait jamais entendu de sa part. Il n'était pas sûr non plus de l'avoir déjà produit lui-même.
« Tu es la femme la moins fragile que j'aie jamais rencontrée », dit-il. « Tu es une cible, certes. Mais pas une victime. Ne confonds pas les deux. »
Il y avait quelque chose dans sa voix — une chaleur malgré le contrôle, une inflexion qui n'appartenait pas au lexique professionnel du garde du corps. Evelyn le vit. Elle le vit, et elle se demanda depuis combien de temps il avait franchi cette ligne qu'il s'imposait à lui-même.
« Tu rentres avec moi », dit-il. « Tu ne conduis plus. Tu ne prends plus le métro. Tu ne sors plus seule, même pour acheter du pain. Je te dépose au théâtre, je viens te chercher, et si je dois être dans la salle pendant les répétitions, j'y serai, dans l'ombre, sans déranger. »
Elle aurait pu protester. Elle aurait pu invoquer son autonomie, sa carrière, le droit de mener sa vie comme elle l'entendait. Mais la fatigue était là, et le mot dans sa poche la brûlait encore, et dans les yeux de Marcus, elle voyait quelque chose qu'elle n'avait pas vu depuis des années, pas depuis ce temps lointain où elle avait été amoureuse d'un homme qui la regardait comme le centre du monde.
« D'accord », dit-elle simplement.
Ils arrivèrent à son appartement de Kensington une heure plus tard, après un détour par un marché ouvert où Marcus avait insisté pour acheter des provisions. Il portait deux sacs en papier, et la scène était tellement absurde que Evelyn, malgré tout, se surprit à sourire.
« Je ne savais pas que tu faisais la cuisine », dit-elle.
« Je sais cuisiner ce qu'il faut pour rester en vie. Et je sais griller un saumon. C'est à peu près tout. »
« Séduisant. »
Marcus lui lança un regard, et il y avait un éclat amusé sous la réserve. Dans la cuisine, Evelyn remplit deux verres de vin rouge — qu'il accepta, contre son habitude — et ils mangèrent en silence, l'un face à l'autre à la petite table qui donnait sur la rue. Un face-à-face simple, presque ordinaire, comme si leur vie était celle de deux inconnus qui apprenaient à se connaître.
Après le repas, Evelyn s'approcha de lui près de la fenêtre du salon. La nuit enveloppait la ville, les lumières lointaines de Londres formaient une constellation orangée.
« Qu'est-ce qu'on fait si le mot était un appât ? » demanda-t-elle doucement.
Marcus la regarda. Elle était si proche qu'il pouvait sentir le parfum subtil de sa peau, un mélange de savon et de quelque chose de plus chaud, de plus intime. Sa gorge se serra.
« Alors on changera de plan », dit-il. « Mais je te promets une chose, Evelyn. Quoi qu'il arrive, je serai là. Pas en théorie. Pas en sécuritaire. Là. Pour toi. »
Elle leva la main, l'hésita une seconde, puis la posa sur son bras. La chaleur de sa paume à travers le tissu de la chemise lui fit fermer les yeux une fraction de seconde.
« Pour toi aussi », murmura-t-elle.
Le téléphone de Marcus vibra. Il ne voulait pas le regarder. Il ne voulait rien d'autre que rester dans cet instant fragile, avec la lumière douce et la main d'Evelyn sur son bras. Mais le téléphone vibra de nouveau, et le monde réel s'imposa.
Il décrocha. La voix de Danny était tendue.
« Marcus. J'ai analysé le papier du théâtre, celui que tu m'as laissé au bureau tout à l'heure. » Il y eut un silence. « L'encre a été appliquée avec un stylo de luxe, mais surtout... Le verso contient une tache de sang séché. Et d'après le profil génétique partiel, ce n'est pas le sang d'Evelyn. C'est le sang d'un homme. Et son ADN n'est pas dans notre base. »
Marcus se figea.
« Analyse encore », commanda-t-il.
« Je ne peux pas. Le labo est en train de croiser, mais j'avais besoin de te prévenir tout de suite. Ce ne sont pas que des mots, Marcus. Quelqu'un a laissé une signature. Et je ne sais pas si c'est la sienne ou celle de sa victime. »
La ligne s'éteignit. Marcus garda le téléphone dans sa main, le regard vide, fixant la silhouette d'Evelyn qui le regardait, les yeux grands, lisant dans chaque muscle de son visage ce qu'il ne saurait jamais lui dire sans la terrifier davantage.
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