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Le Regard de l'Ombre

Lire le chapitre 4: Rules of Engagement

Le lendemain matin, la pluie londonienne tambourinait contre les vitres du manoir de Highgate quand Marcus frappa à la porte de la bibliothèque. Evelyn leva les yeux de son script, agacée.

« Entrez », dit-elle sans l'inviter vraiment.

Il entra, un dossier sous le bras, vêtu de son éternel costume sombre qui semblait taillé pour disparaître dans l'ombre. Il posa le dossier sur le bureau, devant elle.

« Les règles. »

Evelyn arqua un sourcil. « Les règles ? Vous croyez que je dois suivre vos règles ? »

« Vous avez quelqu'un qui vous suit. Quelqu'un qui savait que vous iriez chez votre père hier, alors que vous-même n'aviez décidé qu'une heure avant. Ce n'est pas un admirateur, c'est une menace. » Il ouvrit le dossier. Trois pages, dactylographiées, nettes. « Donc oui, il y a des règles. »

Elle ne lut pas les pages. Elle le regarda lui, la mâchoire serrée, les yeux clairs comme une mer du Nord qu'elle avait appris à craindre.

« Un : aucune sortie non planifiée. Deux : aucune géolocalisation sur les réseaux sociaux. Trois : toute rencontre — avec qui que ce soit — doit être approuvée par moi vingt-quatre heures à l'avance. »

Evelyn rit. Un rire froid, théâtral. « Vous voulez que je demande la permission pour voir mes amis ? Ma famille ? »

« Pour voir qui vous voulez, quand vous voulez, à condition que je sache, que je controle le lieu, et que j'aie le temps de vérifier les invités. »

Elle se leva, contourna le bureau, et se planta face à lui. À quelques centimètres, elle le dépassait à peine. Mais sa présence à lui remplissait l'espace autrement.

« Et si je refuse ? »

« Alors je démissionne. Et vous engagez quelqu'un de moins compétent. Quelqu'un qui ne verra pas l'homme qui vous regardait d'en face hier. » Il marqua une pause. « La question n'est pas de savoir si vous avez besoin de moi. C'est de savoir si vous avez envie de survivre à votre prochaine apparition publique. »

Elle soutint son regard plus longtemps qu'elle n'aurait dû. Quelque chose dans sa certitude l'irritait profondément — et, plus inquiétant, l'intriguait.

« Vous avez rencontré Fiona à quelle heure ? » demanda-t-elle, changeant de sujet.

« Treize heures. La lettre devrait être arrivée au théâtre ce matin. »

« Bien. » Elle retourna s'asseoir, fit mine de lire le dossier. Sans lever les yeux : « Je vais considérer vos règles. C'est tout. »

Il ne dit rien. Il sortit. La porte claqua avec une douceur qui la déstabilisa plus qu'un fracas.

---

Treize heures, théâtre Royal Court, bureau de Fiona. L'atmosphère était tendue comme un fil de fer.

Fiona — brune, nerveuse, vêtue d'un tailleur qui l'étouffait visiblement — tenait une enveloppe kraft entre ses doigts tachés de café. Elle ne la tendait pas.

« Evelyn, je t'en prie. Ce n'est pas nécessaire. C'est un désaxé, la police s'en occupe. »

« La police ne m'a pas montré ce qu'il écrit. Toi non plus. Donne. »

Marcus était adossé au mur, à l'angle mort de la pièce. Il n'intervenait pas, mais sa présence était un contrat en soi. Fiona lui jeta un regard, cherchant un allié. Il n'en offrit aucun.

« Je te le donne », dit-elle enfin, poussant l'enveloppe sur le bureau comme si elle contenait un poison. « Mais tu vas regretter de l'avoir lu. »

Evelyn l'ouvrit. Une page unique, papier blanc standard, typographie d'imprimante :

*Chère Evelyn,*

*Je t'ai vue sourire à la première. Tu ne souriais pas pour eux. Tu souriais pour moi. Je sais que tu penses que ce garde du corps peut te protéger. Mais les ombres passent à travers les gardes. Tu te souviens du parc ? Tu te souviens du banc ? Moi je m'en souviens. Je m'en souviens tous les jours. Bientôt tu te souviendras, toi aussi.*

*— L'Ombre*

Evelyn lut le message deux fois. Une troisième. Puis elle le posa, soigneusement, face contre le bureau.

« Le parc », dit-elle d'une voix qu'elle ne reconnut pas. « Je n'ai pas mis les pieds dans ce parc depuis quinze ans. »

Fiona écarquilla les yeux. « Tu sais ce que c'est ? »

« Mon père m'y emmenait. Quand j'étais petite. Le banc — il y a un banc qu'on appelait "le banc de papa". » Elle releva les yeux vers Marcus, et pour la première fois, il vit autre chose dans son regard que du défi. Une brèche. « Personne ne le sait. Personne ne m'a vue là-bas depuis l'enterrement. »

Marcus s'approcha. Pris l'enveloppe du bout des doigts, la retourna. Pas d'indice d'expéditeur. Pas de cachet de la poste.

« Comment c'est arrivé ? » demanda-t-il à Fiona.

« Courrier interne. Le théâtre a un service de courrier pour le personnel. Il a été déposé dans la boîte de l'accueil hier soir, sans nom d'expéditeur. L'assistante a cru que c'était un script. »

« Personne n'a vu qui l'a déposé ? »

« Les caméras sont en panne depuis mardi. » Fiona semblait soudain plus pâle. « C'est une coïncidence. »

Marcus ne dit pas ce qu'il pensait. Evelyn le vit ne pas le dire. Un muscle de sa mâchoire tressaillit.

« Je veux sortir ce soir », dit-elle d'une voix soudain plus ferme. « J'ai un cours d'improvisation. C'est dans un studio privé. Aucun public. »

Marcus la regarda. « Règle numéro un. »

« Ce n'est pas une sortie sociale, c'est du travail. Mon travail. » Elle se leva. « Et je vous rappelle que je n'ai pas signé vos règles. »

---

La pluie tombait encore, plus drue, quand Evelyn quitta le théâtre par la porte principale. Marcus n'était pas dans le hall. Il était dans la voiture, qui démarra immédiatement — prévue, loyale, invisible. Elle lui avait dit qu'elle rentrait directement. Elle lui avait menti.

Le studio était une cave insalubre de Camden, derrière une porte noire sans enseigne. Un groupe de huit comédiens — des habitués de l'underground, des gens qui fuyaient la lumière comme elle, d'une certaine façon. Le directeur, un homme osseux nommé Theo, l'accueillit avec un hochement de tête. Personne ne prenait de photo. Personne ne la reconnaissait, ou plutôt, personne ne le montrait.

Pendant deux heures, elle travailla. Le texte était brut, inachevé, mais il ouvrait des portes en elle que la scène publique avait verrouillées. Elle incarnait une femme qui attendait un retour — encore un homme absent, encore une absence. Elle y mit tout. Les exercices la vidèrent, la remplirent, la vidèrent à nouveau.

À la fin, alors qu'elle enfilait son manteau, un homme l'aborda. Blond, la trentaine, costume-cravate désormais déboutonné, un verre à la main. Il avait l'air d'un admirateur de théâtre, pas d'un acteur.

« Evelyn, dit-il, avec un sourire trop large. Je vous ai vue dans Orphans. La scène du deuxième acte. On aurait dit que vous étiez en train de mourir. C'était… vrai. »

Elle hocha la tête, polie, cherchant la sortie.

« Vous sortez souvent des sentiers battus pour vous entraîner ? » Il fit un pas de plus, trop près. « Je connais les meilleurs endroits. Beaucoup plus discrets. On pourrait en parler autour d'un verre. »

« Merci. Je dois y aller. »

« Un verre. Juste un. Vous avez bien le droit. » La main de l'homme se leva — pour l'épauler, peut-être, ou pour l'arrêter, elle ne sut jamais. La suite arriva trop vite : la main de Marcus jaillit de l'angle mort, saisissant le poignet de l'homme avec une précision chirurgicale, le tordant d'un centimètre à peine vers le bas. L'homme poussa un cri étranglé.

« Monsieur », dit Marcus, d'un ton apaisé, presque apathique. « Si vous voulez adresser un compliment à une artiste, vous devez demeurer une distance raisonnable. Un mètre. C'est la règle. »

« Lâchez-moi ! Vous êtes qui, vous ? »

Marcus le relâcha. L'homme recula, blanc de colère et de douleur, puis se fondit dans la foule qui commençait à regarder.

Evelyn se tourna vers Marcus. Sa poitrine était serrée. La colère montait en elle — mais ce n'était pas de la colère.

« Comment m'avez-vous trouvée ? »

« Vous m'avez envoyé la confirmation du studio par erreur. » Il sortit son téléphone, l'écran affichant un message d'elle de dix-sept heures quinze — une réponse à Fiona, envoyée au mauvais groupe. « Et Theo est un ami d'ancien régiment. Il m'a prévenu. »

Elle ouvrit la bouche pour protester. Rien ne sortit. Il avait raison. Tout était écrit en elle — son besoin de fuir, son mépris des limites, son incapacité à se voir comme une cible. Et lui, il voyait tout. Avait tout vu. Avait été là, dans l'angle mort, sans jamais qu'elle le cherche.

Elle passa devant lui, croisa son regard dans l'air lourd du couloir. « Je n'ai pas signé vos règles. »

« Non », dit-il, en lui emboîtant le pas sous la pluie, ouvrant la portière de la voiture. « Mais vous avez commencé à les suivre. »

Elle se glissa sur la banquette, trempée, tremblante. Le rétroviseur reflétait son visage à lui, impassible mais pas indifférent.

« Marcus », dit-elle, alors que la voiture s'engageait dans la rue. « Le parc. Vous savez ce que ça signifie ? »

Il ne détourna pas les yeux de la route. « Pour l'instant, ça signifie qu'il connaissait votre enfance. Avant la célébrité. Avant tout. » Puis, après un silence : « Et qu'il ne vous prévient pas. Il vous rappelle. »

La pluie redoubla. Le rétroviseur lui renvoya son propre regard, et pour la première fois, elle vit ce qu'il voyait : une femme qui avait cru fuir la lumière pour se protéger, et qui venait de comprendre qu'elle avait fui — sans jamais cesser d'être vue.

Le téléphone de Marcus vibra dans sa poche. Il ne le sortit pas.

Evelyn baissa les yeux. L'écran de la voiture indiquait un appel entrant — contact « D. ». Il ne décrocha pas.

« Vous ne répondez pas ? »

« Non », dit-il, avec quelque chose dans la voix qu'elle n'y avait jamais entendu. Une fissure. « Pas ce soir. »

Elle ne posa pas d'autre question. Mais le nom « D. » resta gravé dans son esprit comme l'envers d'une ombre — un lien, une histoire, un homme qui ne lui ressemblait pas et qui venait enfin de faire surface.