Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 12: The Missing Page
L’aube filtrait à peine à travers les rideaux de la salle de lecture quand Evelyn y retourna, une bougie vacillante à la main. Les enfants dormaient encore — elle avait vérifié deux fois, leurs souffles paisibles empreints de cette innocence qu’elle commençait à ne plus leur accorder entièrement. La maison était silencieuse, presque trompeuse. Mais depuis la découverte du passage secret derrière l’armoire pivotante, le silence avait perdu sa vertu.
Elle contourna le bureau de Lord Blackwood, ses doigts effleurant le cuir vert émeraude, l’odeur de cire et de papier moisi l’enveloppant. Le registre des comptes était là, là où elle l’avait laissé la nuit précédente. Pourtant, quelque chose avait changé. Elle le sentit avant même de l’ouvrir : le léger déplacement de la poussière sur le meuble, une marque fraîche sur le bois vernis, comme si une main pressée avait récemment cherché un appui.
Le livre était lourd, ses pages jaunies remplies de colonnes méticuleuses — débits, crédits, fournitures, gages. Evelyn le feuilleta rapidement, notant mentalement chaque détail qu’elle connaissait déjà par cœur. Mais lorsqu’elle atteignit la section couvrant l’automne précédent, celui où Annabel avait prétendument péri dans l’accident, ses doigts se figèrent.
Il y avait un vide. Une déchirure nette, encore visible à la jointure, où une page avait été arrachée. Le papier restant formait une ombre irrégulière, presque un reproche. Evelyn compta les pages de part et d’autre, cherchant la logique des dates dans les écritures voisines. La page manquante aurait précisément couvert trois semaines — les trois semaines de la disparition et de la déclaration de décès.
Son pouls s’accéléra. Quelqu’un avait méthodiquement effacé la preuve.
Elle se pencha, étudiant la déchirure. Les bords étaient nets, presque propres, et pourtant, en approchant la bougie, elle remarqua une chose étrange sur le bois du bureau, juste en dessous. Une tache d’encre fraîche, encore luisante sous la flamme, formait une petite constellation de gouttelettes écrasées — comme si une plume avait été pressée trop fort, puis essuyée à la hâte. L’encre n’était pas sèche. Elle datait de quelques heures au plus.
Evelyn se redressa, scrutant la pièce autour d’elle. Les rideaux ne bougeaient pas. La porte était close. Et pourtant, quelqu’un était venu ici pendant la nuit, pendant qu’elle dormait ou qu’elle surveillait les enfants, pour dérober la page qui aurait pu raconter la vérité.
Un frisson lui parcourut l’échine. Elle se souvint des mots de Lord Blackwood lors de leur confrontation dans la tour : *« Il est des portes qui ne doivent jamais s’ouvrir, Miss Hartley. Et des pages qui ne doivent jamais être lues. »* Il n’avait pas précisé lesquelles. Maintenant, elle comprenait que cela valait pour les deux.
Elle retourna le registre, cherchant le moindre indice laissé par le coupable. Mais il n’y avait rien d’autre — sauf une chose. À la dernière page restante, juste avant la déchirure, une date avait été grattée et réécrite, la calligraphie légèrement tremblée, distincte de celle des colonnes habituelles. Cette main-là n’était pas celle de feu le secrétaire, ni celle de Lord Blackwood.
Evelyn repensa aux mots de Clara la veille au soir, après que la fillette eut révélé l’affreuse vérité sur la cachette de Miss Reeves. La gouvernante avait pénétré dans le passage derrière l’armoire... et n’en était jamais ressortie. La femme aux longs cheveux gris qui rôdait dans les murs. Miss Reeves. Était-elle vraiment encore de ce monde, assez vivante pour venir dans cette pièce pendant les heures noires et voler des preuves ?
Un grincement la fit sursauter. Elle se retourna, la bougie haute. La porte était entrouverte — elle était certaine de l’avoir fermée. Le battant oscillait doucement, comme poussé par un courant d’air. À travers l’embrasure, le couloir s’étendait sombre et désert.
Evelyn hésita. Le registre ouvert devant elle, la page manquante, la tache fraîche... Son instinct de gouvernante lui criait de partir, de prévenir Dr Bell, de fouiller les murs jusqu’à retrouver la femme qui hantait cette demeure. Mais son instinct de femme en quête de vérité la retint.
Doucement, elle referma le livre et le remit à sa place exacte ; puis, au lieu de sortir par le couloir, elle marcha vers le fond de la pièce, vers l’armoire sculptée.
Ses mains glissèrent sur les panneaux de bois. Elle se souvint de la description de Clara, si précise dans sa candeur enfantine : *« Il faut pousser le bras droit, là où l’oiseau chante. »* L’oiseau — une cigogne gravée, le bec ouvert vers une branche de buis. Evelyn pressa le bouton délicat. Un clic à peine audible, puis l’armoire pivota lentement sur un axe caché, révélant une ouverture étroite derrière laquelle s’enfonçait un escalier de pierre en colimaçon.
L’air qui remontait était chargé de terre et de moisi, un froid souterrain qui semblait suinter des murs. Evelyn frissonna, mais elle savait qu’elle ne pouvait plus faire marche arrière. La page arrachée n’était pas une fin ; c’était un avertissement. Quelqu’un savait qu’elle enquêtait. Quelqu’un avait eu peur.
Et dans une maison où l’on cachait une fille dans une tour, où une gouvernante avait visiblement survécu à sa propre mort, où un médecin falsifiait des certificats sur ordre d’un lord, la peur était le signal le plus sûr qu’elle était sur la bonne voie.
Elle descendit une marche, puis une autre. L’obscurité de l’escalier l’avala, ne laissant que le halo tremblant de sa bougie peindre des ombres grotesques sur la pierre. En bas, le passage se divisait en deux : l’un vers la gauche, probablement vers la tour où était retenue Annabel ; l’autre vers la droite, vers ce qu’elle supposait être les profondeurs de la maison. Des traces de pas fraîches marquaient la poussière au sol, menant vers la droite.
Evelyn choisit la droite.
Elle avançait lentement, comptant ses pas, le cœur cognant dans sa poitrine. La galerie tournait, puis un rai de lumière filtrait sous une porte à sa gauche. Une porte de service dérobée, sans doute cachée derrière une tapisserie ou un panneau de la salle à manger.
Mais la porte n’était pas verrouillée.
Evelyn poussa le battant d’un doigt, risquant un œil dans l’entrebâillement. La lumière venait d’une lampe posée sur une table de chevet, dans une pièce qu’elle reconnut aussitôt : la chambre de Lord Blackwood, au premier étage de l’aile principale. Et contre toute attente, elle n’y était pas seule.
Une silhouette se tenait au pied du lit, tournée vers la fenêtre, vêtue d’une robe de chambre sombre. Des cheveux gris, longs et lisses, tombaient dans son dos. Si la créature était femme, elle n’avait ni bougé ni paru remarquer l’intrusion.
Evelyn retint son souffle. Ce n’était ni Clara, ni Thomas, ni une servante. Et ce n’était pas non plus la femme émaciée qu’elle avait croisée dans la tour, celle que Lord Blackwood appelait Annabel d’un nom qu’elle refusait d’entendre.
Cette femme était plus âgée, plus droite, le port imposant malgré l’heure indue.
Lentement, comme si elle sentait la présence d’Evelyn, la silhouette tourna la tête. Deux yeux sombres, profondément enfoncés, la dévisagèrent à travers la pénombre. Aucune expression de surprise. Pas même de reproche.
Puis, d’une voix rauque et ferme, la femme dit :
« Vous êtes la nouvelle. Celle qui cherche la page manquante. »
Evelyn se figea, la main serrant le montant de la porte.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle, s’efforçant de garder un ton calme.
La femme esquissa un sourire sans chaleur, mais dans la faible lumière, Evelyn crut y déceler une familiarité troublante — un trait de la mâchoire, une inflexion de la voix qu’elle connaissait déjà pour les avoir vus chez un homme à la quarantaine impérieuse.
« Je suis la femme qui devrait être morte depuis vingt ans, Miss Hartley, répondit-elle en s’approchant. Et vous venez de pénétrer dans un très vieux jeu dont les règles sont écrites dans une langue que vous n’avez pas encore apprise. »
Evelyn recula, mais la porte se referma d’un coup, la poussant hors du passage, dans le couloir sombre de l’étage. Le battant se bloqua, invisible désormais dans la boiserie.
Derrière le panneau, elle perçut un rire bref, presque tendre.
« Il vous faudra plus que du courage, petite. Il vous faudra une clé. Et celle-ci, je l’ai gardée pour vous. »
Quand Evelyn retrouva son souffle, le silence était revenu. Dans sa paume, une clé de fer glacé était apparue, déposée sans qu’elle l’entende venir, marquée d’un anneau gravé d’un aigle et d’une devise latine qu’elle résolut de déchiffrer dès qu’elle serait seule.
Mais déjà, la compréhension la frappait avec la force d’un coup de couteau : cette femme aux cheveux gris ressemblait à Lord Blackwood. Elle en avait les traits, la hauteur, le port.
Et quand ses yeux croisèrent ceux d’Evelyn dans la pénombre de la chambre, elle avait parlé de « son fils » comme d’un enfant à protéger, pas comme d’un maître à craindre.
Evelyn glissa la clé dans sa poche et prit une longue inspiration. La page manquante n’était qu’un début. La femme des murs n’était pas Miss Reeves. Et la mère de Lord Blackwood était bien plus vivante que la maison ne le prétendait.
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