Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 14: Imprisoned
L'obscurité était totale. Evelyn compta ses respirations pour garder la raison, mais chaque battement de son cœur semblait résonner contre les murs étroits de l'alcôve. Le bois du panneau contre son dos, la poussière dans ses narines, le froid qui montait du sol de pierre — elle en ressentait chaque détail avec une acuité douloureuse.
Elle avait frappé, crié, gratté le bois de ses ongles jusqu'à ce qu'ils se déchirent. Rien. La femme qui se faisait appeler Beatrice avait scellé le panneau avec une précision d'horlogère. *Pour protéger mon fils.* Ces mots tournaient dans la tête d'Evelyn comme un refrain funèbre.
Combien de temps s'était écoulé ? Une heure ? Cinq ? Le silence de la maison lui semblait plus lourd que jamais. Elle pensa aux enfants — à Thomas et Clara qui dormaient peut-être déjà, inconscients du drame qui se jouait dans l'aile est. Elle pensa à Annabel, prisonnière plus haut dans la tour, et Miss Reeves, peut-être morte, peut-être errante dans les murs avec le spectre de la folie pour compagne.
Elle dut fermer les yeux et inspirer profondément pour ne pas céder au vertige. *Leçon numéro un : une institutrice ne panique jamais.* La voix de sa vieille tutrice de l'orphelinat résonna dans sa mémoire. Elle n'avait jamais été aussi gratuite.
Elle explora l'alcôve à tâtons, lentement, méthodiquement. Le panneau qui l'avait laissée entrer était lisse, sans serrure visible de ce côté. Le sol était de pierre, les murs recouverts d'un tissu fatigué. Mais en palpant les angles, ses doigts rencontrèrent un joint plus irrégulier à la base du mur droit. Elle s'y attaqua avec un ongle brisé, puis avec la broche qui retenait son col — un héritage de sa mère, seule possession de valeur qu'elle eût jamais possédée.
Le joint céda : une fente de quelques centimètres seulement. Mais une fente suffisait si elle trouvait le levier adéquat.
Elle travailla dans le noir pendant ce qui lui sembla une éternité. La sueur coulait sur sa tempe. La fente s'élargit, révéla un verrou à l'ancienne, du même acabit que celui qui fermait la porte de l'aile est. Son esprit s'accrocha à ce détail. *Les mêmes serrures. Le même artisan. Une aile construite d'une seule pièce.*
Puis sa main rencontra quelque chose de dur dans sa poche : la clé de fer ornée d'un anneau d'aigle que la vieille femme lui avait donnée. Celle qui ouvrait la porte de l'aile est. Mais si toutes les serrures venaient du même artisan, peut-être...
Elle introduisit la clé dans le verrou à contrecœur, persuadée d'échouer. La clé tourna avec un claquement sec.
Evelyn resta immobile, le souffle court, trop surprise pour comprendre ce qu'elle venait d'accomplir. *Pourquoi lui avoir donné la clé si elle l'enfermait ?* Une parodie de liberté ? Un test ? Ou l'acte délibéré d'une femme qui jouait un jeu dont Evelyn ne connaissait pas les règles ?
Elle poussa le panneau avec précaution. Le passage était vide — la même pénombre poussiéreuse qu'à l'aller, les mêmes toiles d'araignée que son passage avait déchirées. Elle se faufila hors de l'alcôve et avançat le long du couloir étroit, chaque craquement du plancher la faisant tressaillir.
Derrière elle, le silence de l'aile est se refermait.
Elle contourna l'armoire de la bibliothèque avec une prudence de chatte, vérifia que le couloir était désert, puis remonta les escaliers de service jusqu'à l'étage des enfants. La nursery était silencieuse. Dans son petit lit contre le mur, Clara dormait, une main serrant son oreiller contre sa joue. Thomas aussi, la couverture remontée jusqu'au menton, un livre froissé sous son oreiller.
Evelyn s'assit sur le rebord de la fenêtre, le visage dans les mains. Sa peau gardait l'odeur du renfermé et de la peur. Elle laissa le silence peser sur elle, puis se ressaisit.
*D'abord le visage. Ensuite la raison.*
Elle procéda à sa toilette sommaire — un lavage à l'eau froide, une coiffure refaite, une nouvelle robe de coton gris — avant qu'aucun domestique ne la surprenne. Mais alors qu'elle descendait l'escalier principal, les silhouettes se figèrent près de la porte du salon. Lord Blackwood se tenait là, son verre de whisky à demi vide dans une main, un pli soucieux barrant son front. Leurs regards se croisèrent.
Elle ne détourna pas les yeux. Elle s'approcha de lui, pas après pas, le bourdonnement de sa propre frayeur lui emplissant les oreilles.
Il fit un geste discret — les domestiques se retirèrent.
— Evelyn, dit-il, la voix basse et contrôlée. Où étais-tu ?
— Vous le savez sûrement mieux que moi, étant donné que votre mère m'a enfermée dans votre aile est.
Silence. Il encaissa la phrase avec une immobilité de pierre, mais quelque chose passa dans ses yeux — un éclair de douleur, peut-être, ou un calcul si rapide qu'elle n'eut pas le temps de le déchiffrer.
Il désigna un fauteuil près de la cheminée éteinte. Elle resta debout.
— Parlez-moi, ordonna-t-elle.
Lord Blackwood but une gorgée de whisky avant de se décider à parler :
— Beatrice Blackwood est vivante. Ma mère. Vous l'avez rencontrée.
— Vous êtes un menteur.
— Sur ce point, non. Sur ce point, je n'ai jamais menti à quiconque. Vous étiez la seule personne à l'avoir vue, à l'avoir entendue. Et elle vous a donné une clé.
— Vous ne répondez pas à ma question.
Il soupira, s'appuya contre le chambranle de la porte. Dans la lumière du soir, il semblait plus vieux, plus fatigué que lors de leurs premières rencontres.
— Ma mère est… malade, Evelyn. Elle souffre d'un esprit déréglé qui la fait vivre dans un monde qui n'est pas le nôtre, parfois depuis des années. C'est pour cela qu'elle vit dans l'aile est, à l'écart. Le médecin, son médecin traitant, a recommandé un isolement discret. Pour sa propre sécurité. Et pour sauvegarder les apparences.
— Les apparences. Vous me parlez d'apparences alors qu' Annabel est prisonnière au sommet de votre tour, que Miss Reeves est morte, que votre maison entière respire la violence et le secret ?
— Annabel est ma fille. Vous le savez maintenant. Et sa mère… l'histoire est plus sombre encore que vous l'imaginez.
Il s'approcha d'elle d'un pas, son regard cherchant le sien. Il semblait sur le point de dire quelque chose qu'il n'avait jamais dit à personne, puis il se ravisa d'un mouvement de tête imperceptible.
— Ma mère croit entendre des voix, Evelyn. Elle voit des ennemis là où il n'y en a pas. Elle m'a déjà accusé — devant témoin, une fois — de vouloir la tuer pour l'empêcher d'hériter. C'est pour cela que je l'ai cachée dans l'aile est. Pour la protéger du monde, et pour protéger le monde d'elle.
— Et sa sécurité justifie qu'elle meure de peur dans un couloir obscur, un couteau à la main ?
Blackwood ferma brièvement les yeux.
— Vous l'avez trouvée armée ?
— Dans le couloir. Elle portait un couteau de chasse.
Il pinça les lèvres mais ne commenta pas. Il se tourna vers la fenêtre, vers la nuit noire qui tombait sur les landes.
— Elle vous a dit que je l'avais tuée, n'est-ce pas ?
— Elle m'a dit que vous étiez capable de tuer pour protéger votre réputation.
— C'est faux.
Il prononça ces deux mots avec une lenteur qui les rendit presque solennels.
— Mais si vous le croyez, Evelyn, je ne vous en blâme pas. Vous avez vu la tour, vous avez lu ses mensonges dans ce carnet, vous avez ressenti sa peur dans les murs. Le mensonge a été conforté par la peur, et la peur devient vérité pour ceux qui l'entendent.
Il fit volte-face, soudain plus incisif :
— Miss Reeves est morte. C'est moi qui ai signé son certificat de décès. Pas ma mère. Mon devoir de père m'ordonnait de protéger Annabel ; mon devoir d'homme m'a condamné à enterrer Miss Reeves. Et mon devoir de fils… ce même devoir qui m'a fait murmurer des prières sur le lit de ma mère malade pendant dix ans… m'a ordonné de garder son état secret.
— Et Annabel ? interrogea Evelyn, la voix étranglée. Elle est dans votre tour, seule, terrifiée. Elle la garde sous vos ordres ?
— La tour est son refuge, Evelyn. Ma femme — ma défunte et première femme, Elizabeth — avait imposé cet éloignement. Annabel souffrait de crises violentes, des accès de démence semblables à ceux de ma mère. Elizabeth l'avait fait examiner par un médecin londonien qui avait recommandé un isolement total pour éviter qu'elle ne fasse du mal à ses demi-frères. Mais Elizabeth est morte depuis trois ans, et Annabel…… il laissa sa phrase en suspens. Sa mère n'était pas un trophée, Evelyn. Elle était une malade, comme ma mère peut-être l'est devenue. Et le monde n'accueille pas les malades avec compassion ; il les accueille avec des chaînes et du mépris. Je l'ai gardée dans l'aile est parce que c'était le seul endroit où elle pouvait exister sans que son nom devienne objet de légende et de scandale.
Evelyn secoua la tête, incapable d'accepter cette version des faits aussi facilement.
— Et la clé de fer ? Celle que votre mère m'a donnée ?
— Elle vous l'a donnée parce qu'elle voulait que quelqu'un l'ouvre. L'aile est, son aile. Elle l'a fermée il y a dix ans, après une nuit où elle avait erré dans les couloirs armée d'un couteau de la cuisine, croyant que je voulais assassiner son petit-fils, Thomas. Elle s'est condamnée elle-même, Evelyn. Je n'ai jamais eu à la retenir.
Il se tut, laissant ces mots planer. Evelyn sentit un froid la gagner : non pas celui de la peur, mais celui de la lucidité.
— Et elle, demanda-t-elle lentement. Votre mère. Que voulait-elle en vous enfermant avec moi dans cette alcôve ?
Blackwood soutint son regard.
— Vous protéger de moi. Ou me protéger de vous. Peu importe : le résultat est le même.
— Le même ?
— Elle vous a donné la clé. Vous êtes ressortie. Vous êtes venue me trouver au lieu de fuir. Si elle avait réellement voulu vous garder prisonnière, elle aurait gardé la clé pour elle.
Evelyn absorbit la phrase en silence. La vieille femme lui avait donné une clé pour sortir. Pour la libérer. Mais la libérer pour quoi ? Et de quoi ?
Elle regarda Lord Blackwood, cet homme qui l'avait tant éclairée et tant déroutée tour à tour, et où il n'y avait pas deux jours encore elle aurait lu de l'autorité tranquille, elle déchiffrait à présent une fatigue immense — celle d'un homme qui maintenait en équilibre des secrets si lourds qu'ils lui fissuraient les os.
Mais dans ses yeux, quelque chose l'arrêtait : la lueur d'une confidence à venir, d'une vérité plus profonde encore qu'il hésitait à livrer.
Il se racla la gorge, son regard fuyant brièvement.
— Le médecin, celui qui a signé le certificat d'Annabel il y a huit ans, il est à Bath. Je pourrais vous montrer ses lettres, mais peut-être préférerez-vous interroger le docteur Bell, qui connaît l'histoire de notre famille depuis plus de vingt ans. Il a signé mon certificat à moi lorsque j'ai eu la fièvre, il y a quelques hivers. Il pourra vous confirmer chaque mot que je viens de dire.
Elle se contenta de le fixer longuement sans répondre.
— Evelyn, vous avez besoin de repos. Demain, je vous expliquerai tout le reste. Tout ce que je ne peux pas vous dire ce soir. Je vous demande ceci : ne parlez à personne de ce que vous avez vu ce soir. Pas aux enfants. Pas aux domestiques. Pas au docteur Bell, même si vous êtes tentée de le faire. Ma mère est mon affaire, et ma fille est mon autre affaire. Et vous êtes la seule personne en dehors de cette maison à connaître les deux.
Evelyn se leva, déjà en route vers l'escalier. Elle n'avait pas la force de l'affronter davantage. Elle s'arrêta sur la première marche et se retourna :
— Une nuit, dit-elle calmement. Une nuit pour vous écouter.
— C'est tout ce que je demande.
Il lui adressa un signe de tête presque imperceptible, puis se tourna vers la fenêtre, l'image d'un homme gardant seul la vigie sur une mer démontée.
Evelyn monta les escaliers sans se retourner. Dans la nursery, Clara avait glissé sur le côté de son lit, un bras pendant dans le vide. Evelyn la recoucha doucement, rabattit les couvertures sur ses épaules.
Elle s'assit devant la fenêtre, les genoux ramenés contre sa poitrine. Le vent soufflait sur les landes. Au loin, les lumières de Blackwood Hall clignotaient dans l'obscurité comme des yeux perdus.
Elle regarda longtemps l'aile est sombre, puis la tour au sommet de laquelle Annabel dormait peut-être — derrière une barrière que ni les pierres, ni les mensonges, ni la peur ne pourraient éternellement retenir.
Lentement, elle sortit de sa poche la clé de fer à l'anneau d'aigle. La lune éclairait les ciselures. Elle l'enfila à son cou, la laissant glisser contre sa peau, et s'adossa au mur de la nursery, sans trouver le sommeil elle non plus.
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