Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 17: The Crypt
La nuit pesait sur Blackwood comme une chape de plomb. Evelyn suivit Mary à travers le jardin, leurs pas étouffés par l'herbe humide. La servante tenait une lanterne voilée, ne laissant filtrer qu'un mince rai de lumière dorée. Elles contournèrent les buis taillés, passèrent devant la serre aux vitres brisées, et longèrent le muret de pierre qui cédait bientôt la place aux dalles usées du vieux cimetière familial.
L'entrée du caveau se dressait devant elles, massive et noire, gardée par deux anges de granit aux ailes rongées par la mousse. Les doigts d'Evelyn se crispèrent sur la clé de fer dans sa poche, l'anneau d'aigle mordant sa paume.
« — Vous l'avez ? » chuchota Mary, le visage tendu.
Evelyn acquiesça et sortit la clé. Elle l'introduisit dans la serrure de la lourde grille. Un déclic sec, et le battant céda avec un gémissement métallique. L'odeur de pierre humide et de terre les enveloppa.
Elles descendirent sept marches, puis sept autres. L'air devenait plus lourd, plus froid. Des niches funéraires s'alignaient le long des murs, certaines scellées, d'autres béantes, attendant des corps qui ne viendraient peut-être jamais. Mary s'arrêta devant une pierre tombale plate, presque invisible dans la pénombre.
« — Ici », souffla-t-elle.
Elle s'accroupit et frappa trois coups contre la pierre. Un silence. Puis, de sous la dalle, un grattement faible, à peine perceptible. Mary souleva un coin de la pierre, révélant une cavité et une échelle de fer scellée dans la paroi.
« — Descendez la première », dit-elle. « Je vous suis avec la lampe. »
Evelyn avala sa salive et engagea son pied sur le premier barreau. Le métal mordait ses gants. Elle compta ses pas dans l'obscurité, tandis que Mary rabattait la dalle derrière elle, les plongeant dans une noirceur presque complète — sauf la lueur vacillante de la lanterne qui suivait.
Le couloir souterrain s'ouvrait en une voûte basse, décorée de fresques effacées par l'humidité. Au fond, une alcôve grossièrement aménagée : un matelas de fortune, quelques couvertures, un seau d'eau, et — adossée contre la paroi, les genoux ramenés contre la poitrine — une femme.
Annabel Blackwood.
Elle n'était pas la fillette gracile des portraits de famille. C'était une jeune femme de dix-sept ans, amaigrie, pâle comme la cire des cierges, mais vivante. Ses yeux, immenses, d'un bleu délavé par les larmes et les semaines d'obscurité, se levèrent vers les intruses avec quelque chose entre la terreur et l'espoir.
« — Mary ? »
La voix d'Annabel n'était qu'un souffle, râpeux, comme usé par trop de prières silencieuses.
« — C'est moi, mademoiselle », répondit la servante en posant la lanterne. « Je vous ai amené quelqu'un. Elle vient aider, je vous le jure sur la tombe de ma mère. »
Annabel toisa Evelyn avec méfiance. Ses doigts osseux jouaient avec le bord d'une couverture râpée.
« — Vous êtes la nouvelle gouvernante », dit-elle. « On ne m'a rien épargné de vos faits et gestes, là-haut. »
Evelyn s'accroupit à hauteur de la jeune femme, sans chercher à s'imposer.
« — Je m'appelle Evelyn Hartley. Miss Reeves vous a parlé de moi, peut-être ? »
Un éclat traversa les prunelles bleues. Annabel émit un petit rire doux, presque un sanglot.
« — Miss Reeves a parlé de vous, oui. Elle disait que vous étiez intelligente, et que votre cœur penchait du bon côté. Elle m'a demandé de vous faire confiance si jamais vous veniez me trouver. »
Evelyn sentit son propre cœur se serrer. La confiance d'une morte — ou presque — pèsait lourd. Elle s'assit en tailleur sur le sol de pierre.
« — Mary m'a raconté votre histoire, murmura-t-elle. Mais je voudrais que vous me la racontiez. À votre manière. »
Annabel détourna le regard un instant. Ses épaules se soulevèrent et retombèrent.
« — Ma mère... elle me voulait entière. Elle m'a toujours voulue entière. Lorsque nous étions seules, elle me parlait de moi comme d'une œuvre d'art. Un tableau vivant qu'elle avait façonné. Elle me mesurait, chaque mois, notait mes progrès dans des carnets. Elle a fait peindre mon portrait trois fois en deux ans, pour capturer ce qu'elle appelait ma « perfection croissante ». »
Sa voix se brisa un peu.
« — Quand j'ai commencé à parler de mariage, de vouloir aimer, elle a changé. Elle a dit que je n'appartenais qu'à elle, que mon destin était de rester à Blackwood, de veiller sur elle jusqu'à sa mort. Elle a parlé de me garder « sous cloche », comme ses orchidées. Une plante précieuse dans un écrin de verre. »
Evelyn échangea un regard avec Mary.
« — J'ai compris, ce jour-là, que la seule manière de m'en sortir était de disparaître, continua Annabel. Miss Reeves était ma seule alliée. Elle avait vu la menace dans les yeux de ma mère depuis son premier jour ici. Elle savait que votre prédécesseur — la pauvre Miss Danforth — avait été brisée par cette maison. Elle refusait de me laisser subir le même sort. »
« — Elle vous a aidée à vous évader », dit Evelyn.
« — Elle a tout orchestré. Une absence soigneusement mise en scène. Des témoignages évasifs. L'asile à Bath était une invention de mon père, vous comprenez... Il ne l'avait pas choisie pour son asile, mais pour sa clôture. Un enfouissement légal, loin de ma mère. Pour me protéger d'elle. Mais Miss Reeves m'a prévenue : une fois là-bas, le remède serait pire que le mal. Elle m'a libérée de la route qui y menait. »
Annabel caressa la pierre froide contre laquelle elle était adossée.
« — Elle devait partir bientôt. Elle tenait un carnet, disait-elle, un registre, un livre de comptes des vivants. Elle m'a confié qu'elle voulait régler ses dettes avant de quitter cette terre. « L'honneur d'une femme », a-t-elle dit. Je ne sais pas ce qu'elle entendait par là. Mais elle projetait de quitter Blackwood le lendemain même de mon installation ici. »
Evelyn se figea.
« — Miss Reeves projetait de partir ? »
« — Oui. Elle avait un amour, quelque part au nord. Un homme qu'elle n'avait jamais oublié. Elle disait que sa mission ici était accomplie, que la dette serait bientôt payée, et qu'elle pouvait enfin s'autoriser à vivre. »
Un silence tomba dans la crypte. Les mots d'Annabel résonnaient contre les murs humides, tissant un portrait bien plus complexe de la morte qu'Evelyn avait imaginée.
« — Mais Miss Reeves est morte, souffla Evelyn. Dans la rivière. Avant de pouvoir partir. »
Annabel releva la tête, les yeux brillants d'une lueur nouvelle.
« — Le jour où elle est morte, dit-elle lentement, c'était le jour qu'elle avait choisi pour passer me voir. Je l'ai attendue des heures. Elle n'est jamais venue. Et le lendemain, on m'a appris qu'on l'avait retirée de la rivière. »
Evelyn sentit le puzzle se reconstituer trop vite, trop nettement.
« — Vous croyez que quelqu'un a voulu l'empêcher de partir ? »
Annabel pencha la tête, les iris pâles soutenant son regard.
« — Ce que je crois, mademoiselle Hartley, c'est que Miss Reeves savait où j'étais. Que quelqu'un d'autre l'a su aussi. Et que cette personne avait un intérêt certain à ce qu'elle ne révèle jamais mon refuge. »
La lanterne eut un soubresaut ; les ombres dansèrent sur les fresques effacées. Un courant d'air glacé remonta du couloir. Mary, silencieuse jusqu'alors, posa une main tremblante sur la fiole d'eau.
« — Il faut vous prévenir, mademoiselle..., commença-t-elle, mais Annabel l'interrompit.
« — Il faut vous prévenir, vous, Evelyn Hartley. Si on a tué Miss Reeves pour l'empêcher de me trouver... alors vous veniez juste de prendre sa place. Vous aviez le registre. Vous aviez accès à sa chambre. Et vous êtes en train de refaire exactement le chemin qu'elle a fait, avec exactement les mêmes découvertes. »
Elle se redressa légèrement, les couvertures crissant autour d'elle.
« — Vous n'êtes pas une menace pour ceux d'en haut, mademoiselle Hartley. Vous êtes une cible. »
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