Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 18: The Debt to a Ghost
La crypte sentait la terre humide et le fer rouillé. Annabel était recroquevillée contre le mur de pierre, sa lanterne vacillante dessinant des ombres mouvantes sur son visage maigre. Evelyn s'accroupit devant elle, Mary juste derrière, le souffle court.
« Il faut que vous partiez d'ici, murmura Evelyn. Miss Reeves avait un plan. Un amant, dans le Nord. Dites-moi tout ce que vous savez et je vous aiderai à le rejoindre.
— Un amant ? » Annabel releva la tête, et pour la première fois, un éclat presque amusé traversa ses yeux cernés. « C'est ce qu'elle vous a dit ?
— Elle ne m'a rien dit. Elle est morte.
— Je sais. » La jeune fille baissa la voix. « C'est moi qui l'ai envoyée à sa mort. »
Mary laissa échapper un petit cri étouffé. Evelyn resta immobile.
« Expliquez-vous.
— Miss Reeves n'avait pas d'amant dans le Nord. Elle avait une dette. » Annabel froissa le bord de sa robe sale entre ses doigts. « Une dette envers moi. Et je n'avais rien à lui donner en échange, sauf une histoire qu'elle pourrait raconter, si jamais les choses tournaient mal. »
La lanterne grésilla. Evelyn sentit son cœur battre plus vite.
« Elle a inventé l'amant pour que je vous croie, souffla-t-elle. Pour que je vous cherche dans la mauvaise direction.
— Non. » Annabel secoua la tête lentement. « L'amant existe. Il s'appelle Thorne. Vous le connaissez.
— Le jardinier ? » Le nom lui échappa avant qu'elle puisse le retenir.
« Il est plus que jardinier, mademoiselle Hartley. Il est l'homme qui m'a sauvé la vie. »
Un silence pesant s'installa. Evelyn se releva, les genoux raides par l'humidité du sol. Thorne. L'homme taciturne qui taillait les rosiers comme s'il disciplinait des soldats. L'homme dont les mains portaient des cicatrices anciennes, qu'elle avait prises pour des marques de sécateur. L'homme qui la regardait parfois avec cette intensité gênante, comme s'il lisait en elle les mêmes secrets qu'il cachait lui-même.
« Comment vous a-t-il sauvé la vie ? demanda-t-elle.
— Il y a trois hivers, ma mère a décidé que j'avais besoin d'un remède pour mes "nerfs". » Annabel cracha presque le mot. « Un médecin de Bath venait chaque mois, recommandé par son frère. Il parlait de "traitements modernes". Saignées, bains glacés, camisoles. »
Mary s'accroupit près d'Evelyn, le visage blême.
« Miss Reeves a découvert que le médecin était payé pour vous faire taire, murmura-t-elle. Elle me l'a dit. Pas en ces mots, mais je l'ai compris. Lady Blackwood voulait une fille docile, pas une fille qui pensait.
— Le médecin a eu un accident », dit Annabel avec un calme étrange. « Une chute dans les serres. Une histoire de vitre mal posée. Personne n'a jamais su comment. »
Evelyn fixa la jeune fille.
« Thorne.
— Thorne, acquiesça Annabel. Il travaillait ici depuis deux ans déjà. Il était le seul qui me regardait comme un être humain. Quand il a compris ce que le médecin me faisait, il a fait en sorte que cela cesse. » Elle baissa les yeux. « Il a risqué sa vie pour moi, des semaines avant même que je lui adresse la parole. »
Un courant d'air glacé traversa la crypte. Evelyn resserra son châle autour de ses épaules.
« Et ensuite ?
— Ensuite, j'ai commencé à le connaître. Vraiment. Pendant mes promenades dans le jardin, pendant qu'il prétendait tailler les haies près de la balustrade où je m'asseyais. Nous parlions. De livres, de musique, d'un monde dont je n'avais jamais fait partie. » Sa voix se brisa légèrement. « Il m'a appris que je pouvais vouloir autre chose que ce qu'on m'offrait. »
L'air dans la crypte semblait plus épais. Evelyn pensa aux allées du jardin, au jardinier courbé sous son chapeau de paille, et une pièce du puzzle tourna dans son esprit.
« Miss Reeves n'était pas votre alliée, dit-elle lentement. Pas au début. Elle était votre geôlière. Elle vous surveillait pour Lady Blackwood.
— Elle l'était. » Annabel ne nia pas. « Jusqu'au jour où elle a vu Thorne me parler au-delà de la clôture. Elle aurait pu le dénoncer. Elle aurait dû. Si ma mère l'avait su, Thorne serait aujourd'hui en prison, ou pire. »
Mary se signa.
« Au lieu de cela, reprit Annabel, elle est venue me trouver la nuit suivante. Elle m'a dit : "Si vous voulez vraiment fuir, je peux vous aider. Mais ce sera à mes conditions." » La jeune fille sourit, un sourire fragile et triste. « Elle voulait partir elle-même depuis des années. Lady Blackwood la traitait comme une servante de plus, et Lord Blackwood… »
Elle s'arrêta. Evelyn attendit.
« Lord Blackwood ne levait jamais les yeux sur elle, poursuivit Annabel, mais il ne les baissait jamais non plus. Il savait tout ce qui se passait dans cette maison. Miss Reeves disait qu'il était comme un dieu de pierre qui regarde sans voir et qui juge sans parler. Elle avait peur de lui. Et elle avait raison. »
Le silence retomba, chargé de tout ce qui n'avait pas été dit.
« Elle avait prévu votre fuite depuis des mois, murmura Evelyn. C'est elle qui a écrit le mot que les enfants ont trouvé, celui qui parlait de la tour.
— Pour tromper ma mère. Pour lui faire croire que je me cachais encore dans la maison. Le temps qu'elle comprenne que j'étais partie, nous devions être loin.
— Mais vous n'êtes pas partie. Vous êtes restée ici. Dans une crypte.
— Parce que Miss Reeves est morte. » La voix d'Annabel se brisa enfin. « Elle devait venir me chercher le jour même de sa mort. J'ai attendu. Et attendu. Et au lieu d'elle, c'est vous qui êtes venue. »
Les mots restèrent suspendus entre elles. Evelyn comprit soudain avec une clarté brutale ce que la jeune fille n'avait pas encore dit à voix haute : Miss Reeves était morte parce qu'elle venait chercher Annabel. Parce qu'elle avait été vue, ou trahie, ou simplement trop près d'une vérité que quelqu'un voulait garder enterrée, au sens propre comme au figuré.
« Je dois à Miss Reeves une dette que je ne pourrai jamais payer, dit Annabel, les yeux brillants de larmes retenues. Elle m'a offert une vie. Et je ne connais même pas son prénom. »
Evelyn porta la main à son col, là où une petite clé en fer pendait sous son chemisier. La clé qu'elle avait trouvée dans le bas de l'armoire de l'ancienne gouvernante. La clé au cerf ailé.
« Peut-être que vous pouvez payer cette dette, dit-elle lentement. En vivant la vie qu'elle vous a donnée. »
Mary s'approcha, tendant une main hésitante vers l'épaule d'Annabel.
« Nous devons trouver Thorne, dit-elle. Lui seul peut savoir où aller. Il connaît les routes, les villages, les cachettes. Miss Reeves lui faisait confiance. »
Evelyn hocha la tête, mais une pensée lui vint, froide et nette comme une lame sous la lune. Thorne avait aidé Annabel à disparaître. Thorne avait peut-être su que Miss Reeves devait venir chercher la jeune fille le jour de sa mort.
Et si Thorne savait trop de choses ?
« Annabel, dit-elle, quand avez-vous vu Thorne pour la dernière fois ?
— Trois jours avant la mort de Miss Reeves. Il m'a apporté des provisions et m'a dit qu'il préparait un refuge dans le Nord. Il devait revenir le lendemain de son départ avec Miss Reeves. Il n'est jamais revenu. »
Mary et Evelyn échangèrent un regard.
« Il est toujours au domaine, dit lentement Mary. Je l'ai vu hier, taillant la glycine derrière la chapelle. »
Evelyn ferma les yeux. Elle connaissait cet homme. Le jardinier silencieux qui rôdait dans les allées, qui savait tout de chaque plante et de chaque recoin. Si Thorne avait peur, il ne le montrait pas. Mais s'il avait trahi Miss Reeves pour se protéger, elle n'avait aucun moyen de le savoir avant de l'affronter.
« Demain, dit-elle d'une voix ferme. Demain, j'irai lui parler. Et nous découvrirons ce qui est arrivé à Miss Reeves, quoi qu'il en coûte. »
Une goutte d'eau tomba du plafond de la crypte, frappant la pierre dans un écho précis. Annabel leva les yeux vers elle, et Evelyn y lut une peur qui ressemblait à de l'espoir.
« Il faut vous cacher, mademoiselle Hartley, dit la jeune fille. Vous avez raison. Il faut le trouver. Mais méfiez-vous. Thorne a sauvé ma vie une fois. Il pourrait tout aussi bien vous la prendre. »
Evelyn serra la clé sous son col et s'engagea dans l'escalier, le souffle du monde nocturne l'attendant à la surface.
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