Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 22: The Conspiracy
Elle trouva Mrs. Hutchins dans l’office, seule, les mains posées à plat sur la table comme si elle tentait de retenir une secousse sourde. La flamme de la lampe vacilla quand Evelyn poussa la porte, mais la gouvernante ne leva pas les yeux tout de suite. Elle savait.
— J’ai quelque chose à vous dire, commença Evelyn, et sa propre voix lui parut étrangère tant elle était tendue.
Mrs. Hutchins releva enfin la tête. Ses yeux étaient rouges, non de larmes récentes, mais de cette fatigue qui s’incruste. Elle avait l’air vieille, tout à coup.
— Encore vous.
— Encore moi. Et je ne partirai pas tant que vous ne m’aurez pas dit la vérité sur Martha Reeves.
La main de la gouvernante se resserra sur la table. Un geste infime, mais Evelyn le vit.
— J’ai vu les lettres, poursuivit-elle en s’approchant. Celles que vous cachiez dans la cheminée. Je sais ce que Beatrice a manigancé. Mais je connais aussi la date de la mort de Martha, et je sais que vous n’étiez pas là cette nuit-là. Vous avez prétendu être chez le médecin pour votre dos, mais personne ne vous a vue y entrer.
Mrs. Hutchins se leva lentement, comme si chaque vertèbre protestait. Elle fit le tour de la table, verrouilla la porte derrière Evelyn, puis revint s’asseoir, l’air épuisé. Quelque chose dans son maintien s’effondrait, par couches.
— Vous ne comprenez rien, murmura-t-elle. Vous croyez que je suis le monstre de cette histoire.
— Dites-moi ce qui s’est passé la nuit où Martha est morte.
La gouvernante ferma les yeux un long moment. Quand elle les rouvrit, il y avait dans son regard une terreur ancienne, presque enfantine.
— J’ai aidé Martha à s’enfuir.
Evelyn resta figée. L’air ne circula plus pendant une seconde.
— C’est vous qui…
— Nous avions tout préparé, dit Mrs. Hutchins, la voix rauque. Annabel devait les rejoindre près du vieux saule, sous le pont du moulin. Martha avait les billets pour le train de Dover. J’avais volé une voiture au cocher, je m’étais arrangée pour que personne ne soit réveillé. J’ai conduit Martha moi-même jusqu’au pont, cette nuit-là. Il bruinait. Personne ne devait savoir.
Le visage de la gouvernante se décomposa, comme si la mémoire était une blessure qui refusait de cicatriser.
— Mais Beatrice savait.
Evelyn avança d’un pas. Un vide se creusait en elle, la forme exacte de la trahison qui précède les choses irréparables.
— Comment ?
— Je n’en sais rien. Elle a surgi de l’ombre, devant nous, sous la pluie. Comme si elle les attendait depuis des heures. Peut-être que Martha avait écrit une lettre trop confiante. Peut-être que quelqu’un l’a écoutée. Un domestique. Un jardinier. Une fenêtre. Elle avait son visage de marbre, celui qu’elle porte quand elle a déjà décidé de la fin de quelqu’un.
Mrs. Hutchins respira profondément, et sa voix se brisa sur elle-même lorsqu’elle poursuivit, dans un souffle presque inaudible :
— Beatrice a ordonné à Martha de s’agenouiller dans la boue. Elle lui a sorti un pistolet de son manteau, un petit modèle de dame, en ivoire, qu’elle gardait dans la maison de Londres. Elle a dit : « Je ne te tuerai pas, Martha. Je te laisse lui envoyer une lettre pour lui dire adieu. Mais si jamais tu reviens, si jamais tu tentes de revoir Annabel, je la tuerai de mes mains, et je la ferai mourir sans que personne ne sache où est son corps. »
Evelyn sentit le froid monter de ses mains, qui tremblaient désormais sans retenue.
— Et Martha a accepté ?
— Martha aurait traversé un brasier pour Annabel. Elle aurait signé n’importe quoi, promis n’importe quoi, pour que l’enfant soit saine et sauve. Beatrice le savait. C’était tout le calcul.
Mrs. Hutchins serra ses bras, comme pour se tenir elle-même.
— Beatrice a fait monter Martha dans une voiture de location qui attendait sur la route de la rivière. Je n’ai jamais su où elle était allée, ni comment elle est morte. J’ai passé des années à me dire qu’elle vivait peut-être encore, que Beatrice avait fait bonne parole. Mais quand le corps de Martha a été ramené au manoir, quand j’ai vu son visage dans la chapelle… je savais que c’était ma faute, que j’avais conduit cette femme tout droit dans les mains du bourreau.
Evelyn resta impassible, mais ces mots la percèrent à vif. Elle se souvint soudain d’une phrase lue dans la lettre de Martha, sous la couche de gravats : *Si tu lis ces mots, cela signifie que j’ai échoué.*
— Pourquoi m’avoir menacée, alors ?
Les yeux de Mrs. Hutchins se remplirent de larmes qu’elle retint avec difficulté. Elle pencha la tête, comme si elle mesurait soudain la portée de ses actes.
— Parce que je vous croyais comme elle. Toutes les personnes qui viennent à Blackwood finissent par servir la volonté de cette maison. La première semaine, je vous ai observée. Vous cherchiez, vous fouilliez, vous posiez des questions qui n’étaient pas dans votre rôle. Et j’ai compris que vous trouveriez ce que Martha avait caché. J’ai eu peur — non pour moi, mais pour Annabel. Si Beatrice savait que quelqu’un d’autre détenait la vérité, l’enfant n’aurait plus aucune valeur.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Mrs. Hutchins leva les yeux vers elle, avec quelque chose qui ressemblait à de la supplication.
— La valeur d’Annabel, aux yeux de Beatrice, c’est d’être vivante. Anne n’a jamais eu l’endurance qu’on lui prêtait. Quand Annabel a « disparu », Anne a presque immédiatement repris ses mains sur le testament. C’est une question d’argent pour elles. Tout est une question d’argent pour cette famille. Je croyais que si je vous faisais taire, Annabel restait en sécurité dans cette crypte encore un peu, et que je pourrais trouver un moyen de la sortir d’ici avant le retour des médecins.
Elle se sourit amèrement, d’un rictus sans joie.
— J’ai échoué. Ils arrivent demain soir, et je n’ai ni le moyen de fuir, ni la force de protéger personne.
Un silence lourd s’installa entre les deux femmes. Evelyn posa ses mains sur la table. Elle sentait encore, entre son corsage et sa peau, le poids des lettres, minuscules et brûlantes.
— Vous croyez que Beatrice a réellement tué Martha ? demanda-t-elle doucement.
La gouvernante détourna les yeux.
— Je croyais que oui. Mais depuis que votre Annabel a disparu de la crypte, depuis que le corps que nous avons tous enterré ailleurs…
Evelyn fronça les sourcils.
— Quoi ?
Mrs. Hutchins baissa la voix jusqu’à un presque murmure.
— La tombe secondaire, celle sous le caveau. Le corps de Martha n’y a jamais reposé.
Evelyn recula d’un pas, le dos heurtant le rebord de la cheminée.
— Que dites-vous ?
— Quand j’ai aidé à la fermer, le cercueil était vide. J’ai vu le visage du fossoyeur à la lumière de la torche, il est devenu blême. Il avait enterré des centaines de morts, il savait quand il venait de porter un cercueil qui ne contenait rien. Il n’a rien dit. Personne n’a rien dit. Nous étions trois à le savoir, et nous avons tous juré de nous taire.
Elle saisit la main d’Evelyn, avec une force soudaine et désespérée.
— Je n’ai jamais su où Martha était partie. Mais je sais une chose : Beatrice la craignait encore le jour de sa mort.
Evelyn resta sans voix. Les pièces du puzzle basculaient autour d’elle, révélant une silhouette plus noire encore, une trajectoire qu’elle n’avait pas prévue.
— Beatrice a peut-être menti. Elle a peut-être fait croire à Martha que son retour tuerait Annabel, pour la forcer à fuir pour toujours. Elle n’avait pas besoin d’un cadavre pour enterrer cette histoire. Elle voulait juste qu’elle disparaisse.
Les doigts de la gouvernante se resserrèrent.
— Et le pire, murmura-t-elle en dominant son propre frisson, c’est que Martha reviendra peut-être pour se rendre compte que le manoir est le seul endroit où elle aurait dû rester. Si elle est encore vivante, et qu’elle découvre la vérité sur Annabel…
Un pas grinça dans le couloir, de l’autre côté de la porte.
Evelyn retint son souffle. Mrs. Hutchins se figea.
Et les deux femmes comprirent en même temps que quelqu’un écoutait à la porte. Quelqu’un qui n’avait pas toussé, pas frappé, pas bougé.
Mais qui savait désormais que Martha Reeves pouvait être encore vivante.
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