Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 24: The Secret Meeting
La pluie tambourinait contre les vitres du couloir ouest, un rythme sourd qui semblait compter les minutes qui la séparaient de l'arrivée du médecin. Evelyn attendit que les pas de Mrs. Hutchins s'éteignent dans l'escalier de service avant de glisser hors de sa chambre, sa lanterne dissimulée sous son châle.
Annabel l'attendait dans la crypte, comme convenu.
L'air y était froid et chargé de poussière de calcaire. Evelyn compta les dalles jusqu'à la troisième rangée, là où le tombeau de la famille Blackwood s'ouvrait sur une niche presque invisible derrière une colonne brisée. Elle y trouva la jeune fille recroquevillée, les bras serrés autour de ses genoux, un plaid usé sur les épaules.
— Vous êtes venue, murmura Annabel en levant des yeux cernés.
— Je vous l'avais promis.
Evelyn s'accroupit devant elle, posant sa lanterne entre elles. La flamme vacillante sculptait des ombres mouvantes sur les murs de pierre, donnant l'impression que les gisants des ancêtres Blackwood respiraient.
— Je sais que vous m'avez menti sur certaines choses, dit Annabel d'une voix ferme, mais je sais aussi que vous cherchez la vérité. Pour Martha.
— Comment le savez-vous ?
— Mrs. Hutchins m'a fait passer un mot. Elle m'a dit que vous saviez pour le cercueil vide.
Evelyn inspira. La maison était comme une toile d'araignée : chaque fil tiré faisait vibrer les autres. Elle se demanda si Mrs. Hutchins avait informé Beatrice de ce qu'elle avait révélé, ou si la vieille femme jouait un double jeu plus subtil qu'elle ne l'avait cru.
— Annabel, il faut que vous me disiez tout ce que vous savez sur la nuit où Miss Reeves a disparu.
La jeune fille baissa les yeux, ses doigts froissant le bord du plaid.
— C'était la nuit du 14 octobre. Je m'en souviens parce que c'était la veille de mon anniversaire. Martha m'avait apporté un morceau de gâteau au gingembre dans ma chambre, après le dîner. Elle m'avait dit de dormir tôt, qu'elle avait quelque chose d'important à faire.
Elle releva la tête, et les traces de larmes séchées brillaient sur ses joues.
— Je n'ai pas dormi. Je faisais semblant. Vers onze heures, j'ai entendu des pas dans le couloir. Je croyais que c'était elle, qu'elle revenait me dire bonne nuit. Mais quand j'ai ouvert ma porte, je l'ai vue sortir par la porte de derrière, celle qui mène au jardin.
— Toute seule ?
— Avec sa malle. La petite valise en cuir qu'elle gardait toujours au pied de son lit. Elle marchait vite, sans se retourner.
Annabel marqua une pause, et sa voix devint plus basse.
— Je l'ai suivie. Je voulais lui dire au revoir, mais elle avait promis... elle m'avait juré qu'elle ne partirait pas sans moi. Alors j'ai couru à travers le jardin, en restant dans les ombres des buissons.
Evelyn sentit son cœur s'accélérer. Aucun autre domestique n'avait jamais relaté les événements de cette nuit avec cette précision.
— Où est-elle allée ?
— Au vieux pavillon d'été, dans le bosquet près du lac. Celui que personne n'utilise plus depuis la mort de la vieille Lady Blackwood.
— Et là ?
Annabel serra les lèvres. Ses yeux devinrent vitreux, comme si elle revivait la scène.
— Il y avait une voiture. Une berline noire sans blason, avec des chevaux. Un homme attendait à côté, un grand gaillard en manteau de voyage. Martha s'est arrêtée à quelques pas de lui. Elle a crié quelque chose, je n'ai pas entendu quoi. Puis une autre personne est sortie des buissons derrière elle.
— Qui ?
— Je n'ai pas vu son visage. C'était enveloppé dans une cape, mais c'était petit. Une femme, je crois. Cette personne a parlé à Martha tout bas, très près de son visage.
Elle ferma les yeux.
— Martha a reculé. Elle a secoué la tête. Elle avait l'air en colère, mais aussi effrayée. Puis la personne en cape lui a pris le bras et l'a forcée à monter dans la voiture. Martha n'a pas lutté.
Annabel rouvrit les yeux, et des larmes coulèrent enfin.
— C'est tout. La voiture est partie vers la route de l'est, et Martha a disparu. Le lendemain, on m'a dit qu'elle était morte noyée dans le lac, mais je savais que c'était impossible. Je l'avais vue monter dans cette voiture. J'ai dit à Mrs. Hutchins ce que j'avais vu, et elle m'a ordonné de n'en parler à personne, de faire comme si je n'avais rien vu.
Evelyn se laissa tomber sur les talons, le cerveau en ébullition.
Le pavillon d'été. Personne ne l'avait mentionné. Beatrice avait dû s'assurer que toutes les recherches se concentrent sur le lac — le corps supposé noyé, le lac, les eaux profondes — alors que la véritable scène était à quelques centaines de mètres.
— La voiture est partie vers l'est, dites-vous ? Vous en êtes certaine ?
— Oui. Je les ai suivis un moment à travers les arbres. La route de l'est mène au village de Merrow, puis à la grand-route vers Londres.
Evelyn prit les mains glacées de la jeune fille.
— Annabel, écoutez-moi. Demain, le médecin arrivera. Je ne sais pas ce que Beatrice a prévu, mais je vous jure que je ferai tout pour que personne ne vous touche. Mais avant tout, je dois trouver Martha Reeves. Je dois la ramener à temps pour prouver à Lord Blackwood que sa sœur est vivante.
— Et si elle est morte ?
Evelyn ne sut que répondre. Elle préféra se concentrer sur ce qu'elle pouvait contrôler.
— Dans ce cas, je trouverai ce qui est arrivé au pavillon d'été. Les preuves que j'ai déjà révélées suffisent à dénoncer Beatrice, mais je veux quelque chose de plus tangible. Le cercueil vide est un indice, pas une preuve définitive. Si nous trouvons la trace de Martha, même trente ans après, Lord Blackwood ne pourra plus douter.
Elle se releva, tendant la main à Annabel.
— Venez. Nous allons examiner ce pavillon tout de suite.
Annabel hésita.
— Et si quelqu'un nous surveille ? Mrs. Hutchins m'a dit que Beatrice avait un espion parmi les domestiques.
— C'est pour cela que nous irons par le tunnel de service qui longe l'ancienne canalisation. Il débouche dans le bosquet, à l'est du lac.
Annabel se leva, le plaid roulé sous le bras, petite silhouette déterminée dans l'ombre de la lanterne.
— Je connais un raccourci. Venez.
La crypte s'étirait derrière elles, paisible, comme si les morts n'avaient rien à dire sur les crimes des vivants. Evelyn suivit la jeune fille entre les piliers, puis par une étroite ouverture dans le mur où des briques descellaient révélaient un passage sombre.
Quelque chose grinça derrière elles, comme un pas feutré sur le gravier.
Evelyn se retourna, la lanterne haute. Rien que des ombres.
Pourtant, elle aurait juré avoir aperçu un mouvement dans la niche située derrière la colonne brisée. Une silhouette, peut-être, drapée de noir, qui regardait avant de disparaître dans le couloir opposé.
Annabel n'avait rien vu. Evelyn hésita, mais l'urgence de la nuit ne lui laissait pas le choix.
Elles entrèrent dans le passage, et la porte de pierre se referma derrière elles avec un bruit sourd.
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