Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 3: Lessons from the Past
Le premier matin, Evelyn les fit asseoir devant la grande table de la salle d’étude, les rideaux tirés contre la lumière grise qui s’étirait sur le parc détrempé. Thomas, les doigts déjà tachés d’encre, ouvrit son cahier sans un mot. Clara, elle, regardait la pluie ruisseler le long des carreaux. Il fallut qu’Evelyn tousse pour attirer son attention.
« Nous commençons par la géographie, annonça-t-elle en posant une carte froissée sur le bois. Ouvrez votre atlas à la page des îles Britanniques. »
Thomas obéit, mais Clara ne bougea pas.
« Miss Reeves commençait toujours par les conjugaisons le lundi. »
Evelyn ne leva pas les yeux de sa propre feuille. « Miss Reeves n’est plus là, Clara. Et je préfère suivre ma propre méthode – celle qui a été préparée pour vous. »
La petite fille pinça les lèvres, mais elle tourna la page.
Pendant deux heures, Evelyn éprouva la méthode qu’elle avait reconstituée la veille au soir, à la lueur de la bougie, les doigts courant sur le cuir piqueté du registre. Les notes de Miss Reeves étaient d’une précision maniaque : un programme adapté à chaque enfant, avec les points forts de Thomas en arithmétique, les défaillances de Clara en lecture à voix haute, des annotations en marge – *répéter les verbes irréguliers trois fois par semaine*, *utiliser les cartes colorées, Clara répond mieux aux stimuli visuels*. Le registre contenait même des listes de livres recommandés, avec des numéros de pages, des exercices de recopiage, des dictées préparées.
Miss Reeves n’était pas seulement une enseignante. Elle avait été une architecte de l’esprit.
À onze heures, Evelyn fit une pause et leur distribua des petits biscuits secs qu’elle avait trouvés dans le garde-manger. Thomas les croqua avec application, tandis que Clara les émiettait entre ses doigts, regardant les miettes tomber sur son cahier comme de la neige.
« Est-ce qu’on peut aller dans le jardin, après ? demanda-t-elle soudain, sans lever les yeux. Quand la pluie sera passée.
— Le jardin nord est détrempé, répondit Thomas. Mrs. Croft dit que la boue gâche les tapis.
— Pas le jardin nord, insista Clara. L’autre jardin. Celui d’Annabel. »
Evelyn sentit son cœur faire un bond désordonné. Elle reposa la tasse de thé qu’elle tenait, avec une lenteur trop visible.
« Celui d’Annabel ? répéta-t-elle, la voix étrangement neutre. Qui est Annabel ? »
Thomas se figea, un biscuit à moitié mâché, les joues gonflées comme un écureuil surpris. Clara, elle, devint blanche comme la nappe qui recouvrait la table de travail.
« Personne, murmura-t-elle. J’ai dit personne. »
« Vous avez dit Annabel, insista doucement Evelyn. C’est un prénom qui ressemble à un souvenir. Qui est-ce, Clara ? »
Les yeux de la petite fille se remplirent d’une eau brillante qu’elle cligna plusieurs fois pour refouler. « Je ne sais pas. Je ne la connais pas. C’est… c’est un nom que Miss Reeves disait, quand elle croyait que je dormais. Dans la tour. Elle répétait : *Annabel, Annabel, il faut que je te sorte de là*. »
Thomas avala sa bouchée avec peine et donna un coup de pied sous la table à sa sœur, mais celle-ci ne se tut pas.
« Et quand je lui demandais qui c’était, continua-t-elle, la voix de plus en plus frêle, elle me disait de ne pas parler de ça. Que c’était un secret qui devait rester dans le jardin. »
Le jardin. Encore le jardin. Le mot rebondit dans l’esprit d’Evelyn avec un écho douloureux – la note cachée derrière le portrait de Lady Blackwood parlait d’une sœur qui vivrait *toujours dans le jardin*. Elle sortit machinalement le registre de sa poche intérieure, comme on cherche une bouée dans une mer agitée.
Elle tourna les pages, d’un geste saccadé. Les annotations de Miss Reeves défilaient – des dates, des leçons, des objectifs – jusqu’à ce qu’une page particulière retienne son regard.
Un éventail de verdure, écrasé et séché, presque translucide, était collé au centre de la page. Une petite fleur blanche, pressée entre deux feuillets, avait laissé une trace de pollen jaune sur le papier. Au-dessus, dans l’encre violette caractéristique de Miss Reeves, une écriture plus hâtive que le reste :
*Annabel’s garden – la clé est dans le buisson de roses, mais n’y va jamais seule.*
Evelyn lut la ligne deux fois, puis trois. Le buisson de roses. La clé. Le cœur lui battait si fort qu’elle n’entendait plus les enfants murmurer entre eux.
« Miss Hartley ? appela Thomas, sa voix soudain inquiète. Vous êtes toute blanche. »
Evelyn referma le registre avec un claquement sec et le rangea dans sa poche intérieure, près de sa poitrine – là où logeait déjà le billet des enfants, froissé et chaud contre sa peau.
« Ce n’est rien, souffla-t-elle. Une simple feuille séchée qui m’a surprise. »
Mais Clara n’était pas dupe. La petite fille observait Evelyn avec un regard qui semblait traverser les mensonges avant même qu’ils soient formulés. « Vous savez quelque chose sur Annabel, dit-elle, pas une question, un constat. Vous êtes comme Miss Reeves. Vous avez le même regard quand vous en parlez. »
« Je n’ai pas… commença Evelyn.
— Si. Elle avait le même œil. Comme si elle cherchait quelque chose qu’elle avait perdu. Et quand quelqu’un cherchait trop fort dans cette maison, Mrs. Croft le voyait. »
Thomas s’était recroquevillé sur sa chaise, les yeux baissés. Il semblait vouloir rentrer sous le plancher.
« Thomas ? »
Il secoua la tête, sans parler. Evelyn se pencha vers lui et mit une main sur son épaule – il sursauta comme si elle l’avait piqué.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle doucement. Vous pouvez me le dire.
— C’est ce que Miss Reeves disait la dernière fois que je l’ai vue, murmura-t-il, si bas qu’elle l’entendait à peine. Le matin du jour où elle est partie. Elle était dans le jardin, près du buisson de roses de la tour. Elle tenait une petite pelle, et elle fouillait la terre. Je l’ai vue par la fenêtre de l’escalier. Quand elle m’a vu, elle m’a fait signe de la rejoindre, mais Mrs. Croft m’a attrapé par le bras et m’a tiré au salon.
— Qu’est-ce que Mrs. Croft t’a dit ? »
Thomas leva enfin les yeux vers elle, des yeux trop vieux pour un enfant de neuf ans. « Elle m’a dit qu’il ne fallait jamais parler du jardin à Miss Reeves. Que le jardin n’existait pas. Et que si je disais un mot à quiconque, Annabel ne sortirait jamais. »
La phrase tomba dans la pièce comme une pierre dans une eau noire.
Un long silence suivit. La pluie avait cessé dehors ; un rayon de soleil pâle traversait les vitres et venait éclairer un carré de poussière sur le plancher.
« Elle ne sortirait jamais…, répéta Evelyn lentement. Cela veut dire qu’Annabel est enfermée quelque part ? Encore vivante ? »
Thomas se couvrit le visage de ses mains. Clara lui passa un bras autour des épaules et parla à la place de son frère, la voix nette et claire :
« Elle est dans la tour, Miss Hartley. La dame que j’ai vue à la fenêtre le soir de votre arrivée. Vous l’avez vue aussi – vous êtes restée figée comme moi. Personne ne la sort de là. Mrs. Croft dit que c’est pour la protéger, mais elle dit aussi qu’elle ne veut pas en parler. Et quand M. Blackwood l’a entendue le dire une fois, il est devenu tout pâle et il est sorti sans prendre son chapeau, sous la pluie. »
« Et Miss Reeves ? demanda Evelyn la gorge serrée. Elle voulait la sortir, elle aussi.
— Miss Reeves a essayé, dit Clara. Miss Reeves disait toujours que la vérité est plus forte que les murs. Mais on lui a fait du mal, à Miss Reeves. Il lui est arrivé quelque chose avant qu’elle ne puisse finir. »
Thomas releva la tête, les yeux rouges. « Ils vont vous chasser aussi. Si vous cherchez trop fort, ils vont vous faire disparaître, comme ils ont fait disparaître Miss Reeves. »
La porte de la salle d’étude s’ouvrit dans un grincement léger. Mrs. Croft se tenait sur le seuil, une théière à la main, le visage de marbre, souriant de ce sourire qui ne montait jamais jusqu’aux yeux.
« Tout se passe bien, Mademoiselle Hartley ? demanda-t-elle, la voix mielleuse, presque tendre. On dirait que vous racontez des histoires qui effraient les enfants, à les voir si blancs. »
Evelyn croisa son regard, et il n’y avait rien de tendre dans le courant glacé qui passa entre elles.
« Je leur faisais réciter leurs leçons, répondit-elle d’un ton égal. Les histoires de feuilles séchées et de jardins disparus – vous en savez quelque chose, peut-être, Mrs. Croft ? »
La gouvernante pinça les lèvres. Un muscle tressauta à sa mâchoire. Les enfants retinrent leur souffle.
« Les jardins de cette maison sont morts, dit enfin Mrs. Croft en posant la théière sur la table avec une brusquerie qui fit tinter la porcelaine. Il n’y a rien à y chercher. Si j’étais vous, Mademoiselle Hartley, je fermerais le registre de Miss Reeves et je l’oublierais. On ne nourrit pas un passé qui a voulu mourir. »
Elle sortit sans attendre de réponse, laissant la porte entrouverte.
Evelyn glissa la main dans sa poche et toucha la petite fleur séchée. Sa pulpe rencontra les pétales translucides, si légers qu’ils semblaient sur le point de s’envoler. Annabel’s garden – la clé était dans le buisson de roses. Mais une autre phrase résonnait en elle, celle de Thomas, déchirante et fragile : *si je disais un mot à quiconque, Annabel ne sortirait jamais.*
Cela voulait dire que tout le monde, dans cette maison, savait qu’elle était là. Et que certains voulaient qu’elle reste. Ou que, peut-être, certains voulaient qu’elle sorte.
Le cours était fini. La leçon de pierre commençait.