Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 4: A Debt Confessed
Le matin s'était levé sur un ciel lavé par l'orage, et l'air sentait la terre remuée et la pluie encore accrochée aux pierres. Evelyn avait les doigts tachés d'encre sèche—elle avait passé une partie de la nuit à relire le registre de Miss Reeves, à chercher entre les lignes un nom, une date, une fissure par laquelle s’engouffrer dans la vérité. Elle n’avait trouvé que des allusions, des pointillés, comme si la femme avait écrit avec la peur au bout de la plume.
Elle sortit par la porte de service, remonta l'allée de gravier vers le potager, où elle avait aperçu de la fenêtre de la nursery une silhouette penchée sur les rosiers. Le jardin était un labyrinthe de buis taillés et de massifs fatigués, et au centre, un homme âgé s'activait avec une sécateur, les mains calleuses, le dos voûté sous une veste de toile élimée.
Il leva la tête en l'entendant approcher et la dévisagea sans bienveillance ni hostilité—plutôt avec cette prudence des gens qui ont appris à ne pas s'attacher aux visages qui passent.
« Vous êtes la nouvelle gouvernante. »
Ce n'était pas une question. Evelyn acquiesça.
« Je suis Evelyn Hartley. Vous êtes M. Thorne ? »
Il fit oui d'un signe du menton et retourna à sa taille, coupant une branche morte d'un geste net.
« Miss Reeves m'a parlé de vous, dit-il au bout d'un moment, la voix basse, raclée par des années de vent et de tabac.
— Elle vous a parlé de moi ? » Evelyn s'arrêta, surprise. « Vous l'avez connue ? »
Il la regarda, les yeux plissés, comme s'il pesait ses mots avant de les laisser sortir. Un oiseau cria quelque part dans les buissons. Il sortit de sa poche un vieux porte-monnaie en cuir, l'ouvrit d'un pouce calleux, et en tira une photographie au sépia, cornée aux bords, qu'il lui tendit.
La femme sur l'image était jeune—peut-être trente ans—avec un visage franc, des cheveux sombres tirés en arrière, une robe simple mais propre. Elle souriait, mais le sourire ne montait pas jusqu'aux yeux. Evelyn reconnut le fond flou de la photographie : la serre de Blackwood, aujourd'hui à moitié en ruine.
« C'est elle. Miss Reeves. Notre Annabel. »
Evelyn sentit un courant froid lui courir le long de la nuque.
« "Notre" Annabel ? »
Il récupéra la photographie d'une main qui tremblait légèrement, la remit dans son porte-monnaie, le replaça contre sa poitrine avec un soin presque religieux.
« Elle était ma nièce. La fille de ma sœur. Pas de sang noble, rien de tout ça. Mais elle avait une tête, et le vieux Lord l'a prise sous son aile. C'est lui qui a voulu qu'elle devienne gouvernante, quand Miss Fairfax est partie se marier. » Il pinça les lèvres. « Le vieux Lord, lui, il savait la regarder. L'autre… »
Il s'arrêta, comme s'il en avait trop dit.
« L'autre ? » insista Evelyn doucement.
Thorne se baissa pour ramasser une brassée de branches mortes. Il en profita pour ne pas la regarder.
« Celui-là qui est assis dans le grand fauteuil aujourd'hui. Lord Blackwood. Il ne l'a jamais aimée, cette fille. Elle troublait ses arrangements. Elle voyait trop de choses, elle posait trop de questions. Et puis elle a commencé à creuser là, autour des rosiers. »
Evelyn retint son souffle. Les rosiers. Le jardin d'Annabel. Le trou dans la terre que Thomas avait décrit.
« Qu'est-ce qu'elle cherchait ? »
Thorne jeta les branches sur un tas de compost et s'essuya les mains sur son pantalon. Le geste était lent, délibéré, comme s'il préparait ce qu'il allait dire.
« Elle ne me l'a jamais dit tout à fait. Elle m'a demandé de lui prêter une pelle, un matin, avant l'aube. Je lui ai demandé ce qu'elle comptait enterrer. » Il eut un rire sans joie, bref. « Elle m'a répondu qu'elle espérait déterrer. Quand elle est revenue, elle avait les mains sales et les yeux rouges. Elle m'a regardé, elle m'a dit : "Thorne, il faut que je parte aujourd'hui. Il y a des dettes qu'on n'efface pas en fermant les yeux." »
Il fixa le sol, et Evelyn vit sa mâchoire se serrer.
« Elle est partie pour le village, prétendument pour faire des courses. Elle disait qu'elle reviendrait. Elle avait cette façon de vous regarder en disant ça, comme si elle vous suppliait de ne pas la croire, mais de la laisser partir quand même. »
Il releva les yeux vers la façade de Blackwood, vers les fenêtres murées de l'aile est.
« J'ai attendu trois jours. Puis j'ai compris. Je lui devais plus que ça, mademoiselle. Je lui devais la vérité sur sa propre famille. Je n'ai jamais su payer cette dette. »
Evelyn s'approcha d'un pas.
« M. Thorne, Miss Reeves a laissé un registre. Un livre de comptes, mais pas que. Il y a des notes dedans. Des morceaux d'histoire que quelqu'un voulait garder enfouis. Vous saviez qu'elle tenait ce registre ?
— Je savais qu'elle écrivait des choses la nuit, à la lueur d'une bougie. Je lui ai demandé un jour ce qu'elle notait avec tant d'ardeur. Elle a fermé le livre très vite, et elle m'a dit : "Ce que je note, c'est ce que personne ne veut me dire à voix haute. Ce sera ma carte, si je me perds." »
Il la regarda alors, et ses yeux s'étrécirent encore, comme s'il examinait non pas son visage mais quelque chose derrière, quelque chose qu'il cherchait à mesurer.
« Vous, vous avez la même allure qu'elle. Vous lisez les gens comme elle lisait les comptes. Vous cherchez la ligne qui ne s'additionne pas, la dépense qui n'a pas de justificatif. »
Evelyn ne nia pas.
« Je cherche une petite fille qui s'appelle Annabel, dit-elle doucement. Une enfant qui aurait une vingtaine d'années aujourd'hui, si elle vit encore. Il paraît qu'elle est enfermée dans la tour de l'aile est. Il paraît qu'elle existe. »
Thorne détourna les yeux. Un long silence s'étira, occupé seulement par le vent qui agitait les feuilles mortes autour de leurs pieds. Quand il parla enfin, sa voix avait baissé d'un cran, presque un murmure.
« Il ne faut plus que vous posiez ces questions-là, mademoiselle Hartley. Miss Reeves est partie parce qu'elle a creusé trop profond. Son registre a failli lui coûter la vie, et elle le savait. Si vous continuez sur son chemin, vous trouverez ce qu'elle a trouvé. Et ceux qui ont fermé la tour sont les mêmes qui surveillent le jardin. »
Il attrapa sa bêche, puis se ravisa, se tourna vers elle de biais.
« Mais puisque vous me demandez, je vous dois une réponse avant que je meure. J'ai vu une ombre à la fenêtre de la tour, la nuit où Miss Reeves est partie. Pas l'ombre d'une femme. » Il soutint son regard. « L'ombre d'une enfant qui regardait le monde de là-haut, comme quelqu'un qui a appris à observer sans jamais être vue. Cette enfant-là, elle avait les cheveux clairs, presque blancs. Et elle avait la main posée sur la vitre, comme si elle écrivait des lettres à ceux d'en bas. »
Il reprit sa marche vers le hangar à outils, et Evelyn resta seule au milieu des rosiers, le cœur battant la chamade. Elle fit demi-tour, mais ses pieds la portèrent, sans qu'elle le décide consciemment, vers l'angle du jardin où les buissons formaient une arche naturelle. Elle s'accroupit, les mains dans la terre encore humide, et chercha à la base du plus vieux rosier, celui dont les épines noires semblaient aussi anciennes que le domaine.
Ses doigts rencontrèrent quelque chose de dur, un métal que la terre avait verdi. Elle creusa plus loin, dégagea la terre, et en tira une clé ancienne, lourde, à tête fleurie, encore attachée à un ruban de soie pâle qui avait perdu sa couleur mais conservé sa texture fine.
Elle la serra dans son poing et regarda l'aile est.
Une fenêtre de la tour était ouverte. Quelqu'un l'avait ouverte depuis l'intérieur.