Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 30: The Missing Letter
Le carnet de Martha tremblait entre les mains d’Evelyn. Elle le relut une troisième fois, s’attardant sur les lignes qu’elle venait de découvrir, écrites d’une main pressée, presque illisible.
« J’ai écrit au magistrat Hargrove. Il connaît Lord Blackwood. Je lui ai tout dit – l’asile, la tentative de commettre Annabel, la ruine promise. Si cette lettre lui parvient, justice sera rendue. Mais je dois la confier à quelqu’un de sûr, car Béatrice surveille mes moindres gestes. »
La date – trois jours avant la disparition de Martha.
Evelyn releva la tête. Le feu mourait dans la cheminée de sa chambre, projetant des ombres dansantes sur les murs lambrissés. Annabel, assise sur le lit, la regardait avec une intensité douloureuse.
— Elle dit qu’elle a envoyé une lettre, murmura Annabel. Au magistrat Hargrove. Mais papa m’a dit qu’il n’a jamais rien reçu.
— Parce qu’elle n’est jamais arrivée, répondit Evelyn d’une voix lente, les rouages de son esprit s’emboîtant avec une précision cruelle. Béatrice l’a interceptée. Il n’y a pas d’autre explication.
Elle se leva, le carnet serré contre sa poitrine. La lettre mentionnée dans le journal n’était pas simplement une preuve des abus de Béatrice – c’était la pièce qui pouvait tout faire basculer. Si elle existait encore, si Béatrice ne l’avait pas détruite, alors Evelyn disposerait d’une arme définitive.
— Annabel, dit-elle en posant le carnet sur la table de chevet. Tu te souviens de ce que nous avons trouvé dans les affaires de Greta l’autre jour ? Cette enveloppe vide portant le sceau de la poste de Londres ?
La jeune fille acquiesça, les yeux écarquillés.
— Je n’y avais pas prêté attention à ce moment-là. Mais maintenant…
— Béatrice l’a gardée. Pourquoi garderait-elle une enveloppe vide ?
— Peut-être parce que le contenu n’avait pas encore été utilisé. Ou peut-être parce qu’elle cherchait la lettre, elle-même, et qu’elle a gardé l’enveloppe dans l’espoir que le magistrat répondrait à son tour.
Evelyn réfléchit à toute vitesse. La chambre de Béatrice avait été confisquée après sa condamnation publique, mais celle-ci n’avait pas encore quitté l’aile ouest. Ses affaires devaient déjà être emballées pour son départ de l’aube. Si la lettre existait encore, elle était probablement parmi elles.
Ou dans sa poche.
Le visage de Béatrice, la veille, au dîner – ce sourire si calme, si assuré, alors qu’elle savait que Thorne avait parlé. À quoi jouait-elle ?
— Je dois y aller, dit Evelyn en se dirigeant vers la porte.
— Maintenant ? Il est presque minuit.
— C’est notre seule chance. Elle part dans quelques heures. Si j’attends qu’elle soit partie, la lettre disparaîtra avec elle – ou sera détruite.
Annabel se leva d’un bond.
— Je viens avec toi.
— Non. S’il arrive quelque chose, il faut que quelqu’un puisse alerter ton père. Reste ici. Si je ne suis pas revenue dans une heure, va le chercher. Promets-le-moi.
La jeune fille hésita, puis acquiesça. Evelyn pressa son épaule avant de sortir dans le couloir. Les chandelles brûlaient bas, leur lumière vacillante dessinant des silhouettes grotesques sur les murs. Le silence de la maison l’enveloppait comme un linceul.
Elle descendit l’escalier de service, évitant les zones trop éclairées. Sa jupe froissée frôlait les marches, et chaque pas semblait résonner dans la nuit. Elle atteignit l’aile ouest par le corridor des domestiques – celui que personne n’utilisait plus depuis la mise à l’écart de Béatrice.
La porte de la chambre de Béatrice était entrouverte, une lumière dorée filtrant par l’interstice. Evelyn ralentit, retenant son souffle. Des voix – deux voix. Elle reconnut celle de Béatrice, et puis… l’autre. Raucère. Masculine.
Le docteur Ashworth.
Ils parlaient bas, pressés. Evelyn se plaqua contre le mur, tendant l’oreille, le cœur battant si fort qu’elle craignait qu’ils ne l’entendent.
— …tu avais promis de t’en occuper, disait Béatrice, la voix sifflante de colère retenue. Le magistrat n’a rien reçu ? Tu en es certain ?
— J’ai payé le garçon de courses pour qu’il fasse disparaître la lettre avant la poste, répondit Ashworth. C’est fait depuis des semaines. Elle ne fera jamais surface.
— Et le manuscrit ? Le brouillon qu’elle aurait pu garder ?
— Détruit. Je l’ai brûlé moi-même en fouillant sa chambre le soir de son départ.
Le sang d’Evelyn se figea. Brûlé. Détruit.
— Alors personne ne saura jamais, murmura Béatrice, et on entendait presque le sourire dans sa voix. Elle voulait me perdre, Ashworth. Elle l’a payé de sa vie.
Evelyn ferma les yeux, la nausée montant. Trois jours de plus, trois jours plus tôt, et Martha aurait pu être sauvée. La lettre existait – mais elle était en cendres. La preuve qu’il lui fallait pour convaincre le magistrat, pour reconstituer l’affaire, était perdue à jamais.
Elle allait repartir silencieuse quand la voix de Béatrice reprit, plus douce, plus calculatrice.
— Et le brouillon de sa déclaration ? Celui qu’elle avait écrit à l’intention de Lord Blackwood ?
Ashworth rit, de ce rire gras qui fit grimacer Evelyn.
— Elle l’avait caché sous la latte de plancher de sa chambre. Il y est peut-être encore.
Evelyn resta figée, le temps suspendu. Sous la latte de plancher – le carnet, le carnet de Martha, trouvé sous une autre latte. Mais une déclaration… une lettre destinée à Lord Blackwood lui-même ?
Béatrice éclata d’un rire sec.
— Laisse-le pourrir avec la maison. Dans une semaine, il n’y aura plus que des cendres. Ma chère belle-mère a tout légué à Annabel, mais qui pourra réclamer quoi que ce soit quand Blackwood Manor aura brûlé ?
Evelyn porta la main à sa bouche. Brûler la maison.
Le vent dehors gémit dans les cheminées, comme un présage.
— La caisse de wharf est prête ? demanda Ashworth. Le pétrole est bien en place ?
— Deux tonneaux dans les caves, près des poutres anciennes, derrière la chambre de ma belle-mère. Le moindre courant d’air suffira à l’enflammer.
Evelyn recula d’un pas, n’osant plus respirer. Elle savait maintenant ce qu’il lui restait à faire : alerter Lord Blackwood non pas pour chercher une lettre qui n’existait plus que sous forme de brouillon éventuel – mais pour sauver la maison et tous ses habitants de l’incendie imminent.
Elle allait pivoter sur ses talons quand un craquement lui révéla sa présence – le parquet fatigué sous son poids trahit son pas. Le silence tomba derrière la porte.
— Qui est là ? lança la voix d’Ashworth.
Evelyn s’élança dans l’obscurité, mais ses jupes s’emmêlèrent – elle trébucha, heurtant bruyamment une potiche. Un remous d’air, puis des pas précipités derrière elle.
— Attrapez-la ! cria Béatrice d’une voix métallique.
Evelyn ne ralentit pas. Sa vie et celle d’Annabel, de Lord Blackwood, de tous ceux qu’elle aimait dans cette maison maudite tenaient à ses jambes et à sa capacité d’éviter les halls trop éclairés.
Elle atteignit le corridor des domestiques quand Ashworth l’attrapa par le bras, la tirant en arrière avec une force qui la fit crier. Ses vêtements se déchirèrent, mais elle se débattit, lui griffant le visage. Il grogna, relâchant sa prise.
Elle s’enfuit, son cœur cognant contre ses côtes. Les flammes, les tonneaux, le nommé Ashworth – tout se bousculait dans sa tête. Une seule chose était claire : l’aube arriverait plus vite que prévu.
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