Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 31: The Interrogation of Beatrice
La pluie s'était abattue sur Blackwood Manor, martelant les vitres du bleu salon comme des doigts impatients. Evelyn se tenait devant la porte, encore essoufflée de sa course à travers les couloirs sombres, lorsque Lord Blackwood, Annabel et Thorne apparurent derrière elle, suivis de Mrs. Hutchins, dont le visage blême trahissait une loyauté nouvellement achetée.
Beatrice était assise près de la cheminée éteinte, un verre de sherry à la main. Elle leva les yeux sans surprise.
— Ah. Le petit comité d'accueil.
— Nous savons tout, dit Evelyn, la voix ferme mais tremblante d'adrénaline. Le baril de kérosène dans la cave. Dr. Ashworth. La lettre interceptée.
Beatrice posa son verre sur l'accoudoir de son fauteuil avec une précision délibérée.
— Vraiment ? Je croyais que vous saviez tout. Vous semblez ignorer la différence.
Lord Blackwood s'avança, les mâchoires serrées.
— Beatrice. Dis-moi que c'est faux. Dis-moi que tu n'as pas ordonné la mort de Martha Reeves.
La femme éclata d'un rire sec, presque musical, qui n'atteignit jamais ses yeux. Evelyn frissonna.
— Oh, Geoffrey. Toujours aussi naïf. C'est cette naïveté qui a permis à maman de nous manipuler tous, n'est-ce pas ? Tu crois encore aux bonnes intentions, aux réconciliations possibles.
— Tu as fait tuer une femme, dit Annabel, la voix brisée. Une femme qui était ta... ta propre nièce.
Beatrice se leva lentement, ajustant sa robe comme une actrice se préparant pour une scène finale.
— Ma nièce. Ma sœur illégitime, oui. Tu sais ce que c'est, Annabel, que d'être une bâtarde ? Nous sommes passées maîtres dans l'art de la bâtardise, dans cette famille.
Mrs. Hutchins se racla la gorge, tenant le billet signé que Thorne avait remis.
— J'ai vu le corps, madame. Le soir où vous m'avez ordonné de quitter ma chambre pour laisser Thorne agir. Le corps de cette pauvre femme a été emporté dans une charrette.
— Vous l'avez soldée combien ? demanda Blackwood, les poings serrés.
— Cent livres. Une petite fortune pour une femme de chambre.
Beatrice se tourna vers Evelyn, un sourire venimeux aux lèvres.
— Vous êtes bien fière de vous, Mademoiselle Hartley. Vous pensez avoir gagné. Mais vous avez oublié l'essentiel.
— Le baril de kérosène ? demanda Evelyn. Celui que vous avez dit à Ashworth de placer sous la chambre de lady Blackwood ?
Le visage de Beatrice se crispa légèrement. C'était imperceptible, mais Evelyn le vit.
— Vous avez écouté à la porte. Quelle vulgarité.
— J'ai entendu votre plan. Deux barils. Vous vouliez brûler la maison, l'acte de propriété, les preuves. Mais le matin est déjà presque là, et vos complices ont fui. Ashworth a pris votre argent et vous suit-il encore, Beatrice ? Ou vous a-t-il abandonnée ?
Un silence. Le dernier soupir d'une bougie avant l'extinction.
— Ashworth est fidèle, dit Beatrice, mais sa voix manquait de conviction.
Thorne s'avança d'un pas, le chapeau cabossé entre les mains.
— Il était à l'écurie quand j'y suis passé. Le fiacre était attelé. Il est parti sans vous, Madame. Je l'ai vu.
Le visage de Beatrice blanchit. Pour la première fois, une fissure apparue dans son armure. Elle recula d'un pas, la main touchant la poche de sa robe.
Annabel fit un geste pour s'avancer, mais Evelyn la retint.
— Il y a autre chose, dit Evelyn doucement. Dans le journal de Martha, elle écrit que vous l'avez menacée. Vous lui avez dit que si elle révélait la vérité sur lady Marguerite et l'oncle Thomas, vous vous assureriez qu'elle ne voie jamais la lumière du jour. Et vous avez tenu parole.
Beatrice se tourna vers la fenêtre, vers la pluie qui semblait vouloir laver les péchés de la maison.
— Cette petite pensionnaire cherchait toujours plus. Elle savait ce qu'elle était. Une marche de plus dans cette maison. Elle nous méprisait tous, vous comprenez ? Elle me regardait de haut comme si elle m'était supérieure, alors qu'elle n'était rien. La fille illégitime d'une femme morte et d'un frère traître.
Lord Blackwood ferma les yeux. Quand il les rouvrit, ils étaient rouges.
— Où, Beatrice ? Où est son corps ?
— La forêt. Le vieux chêne, celui qui a été frappé par la foudre. Je lui ai donné une tombe sous les racines.
Sa voix était plate, sans émotion. Comme si elle décrivait un meuble ancien.
— Vous n'êtes pas seulement sans cœur, murmura Annabel. Vous êtes une meurtrière.
— Je suis une survictime, ma chère enfant. Cette maison vous dévore ou vous êtes dévorée. Vous avez choisi votre camp. J'ai choisi le mien.
Evelyn respira profondément. Elle sortit de sa poche le billet qu'elle avait gardé caché depuis la confrontation initiale.
— C'est pourquoi j'ai pris soin de conserver ceci. La lettre que vous aviez écrite au docteur Ashworth. Signée de votre main. Vous y détaillez le chemin que Thorne devait emprunter avec Martha, et ce qu'il devait faire de son corps.
Beatrice se retourna, les yeux flamboyants.
— Vous mentez !
— Je ne mens pas, dit Evelyn. Tout comme vous ne mentez pas quand vous dites où se trouve le corps. Ce que vous n'avez jamais compris, c'est que la vérité a toujours une façon de finir par remonter à la surface. Même quand on tente de l'enterrer sous les racines d'un chêne.
Beatrice ouvrit la bouche, puis la referma. Son visage se décomposa, puis se recomposa en quelque chose d'autre — un masque de rage glacée.
— Alors qu'est-ce que vous attendent ? Emmenez-moi ! Appelez le médecin à Londres ! Enfermez-moi comme vous enfermez les gens dont vous ne pouvez plus supporter la présence.
— Tu aurais eu une vie, dit Lord Blackwood, la voix brisée. Tu aurais pu avoir une place ici. Nous étions une famille, Beatrice.
— Vous étiez une famille ? Mon Dieu, Geoffrey. Nous n'avons jamais été une famille. Nous étions des prisonniers dans la même tour, chacun croyant que la clé était dans la poche de l'autre.
Elle rit — encore, plus jaune cette fois.
— Allez-y. Faites ce que vous avez à faire. Mais sachez ceci : même en enfer, je serai plus libre que vous ne le serez jamais, mon cher frère, avec votre conscience et vos regrets.
Evelyn sentit la main d'Annabel se glisser dans la sienne, petite et froide. Les éclairs de la pluie éclairaient les visages ; Lord Blackwood se tenait comme un homme qui vient de reconnaître un fantôme sorti de sa propre enfance.
Il hocha la tête vers Thorne.
— Allez chercher le constable. Et dites à Mrs. Pritchard de préparer des draps. La tombe attend son examen.
Beatrice fut emmenée. Elle marchait droite, la tête haute, comme si elle se rendait à un bal plutôt qu'à son jugement.
Evelyn resta seule un instant dans le salon bleu. Dehors, la pluie s'était calmée. Le premier rayon de l'aube perça la brume de la forêt.
Demain, ils chercheraient le corps sous le vieux chêne. Demain, la vérité aurait sa tombe officielle.
Mais ce matin, invisible encore, le silence avait triomphé. Et quelque part, Evelyn le savait, une porte s'était fermée — une porte dont elle ne connaîtrait jamais entièrement le contenu.
Elle sortit dans la fraîcheur du matin, juste à temps pour sentir les premières lueurs d'une épée de lumière sur son visage.
Mais en s'éloignant de la maison, un frisson lui traversa la nuque. Derrière elle, dans l'ombre encore épaisse du chemin, quelque chose avait bougé. Une silhouette floue, vêtue de noir, qui disparut dès qu'elle tourna la tête.
Elle déglutit. Le calme matinal avait-il vraiment tout apaisé ?
Ou était-il encore trop tôt pour compter les absents ?
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