Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 6: The Footprints
L’eau dégoulinait encore du rebord de la fenêtre, une flaque sombre qui s’étirait déjà sur le parquet ciré de la nursery. Evelyn s’accroupit, la gorge serrée. Ce n’était pas une simple humidité laissée par la pluie. C’étaient des traces. Des empreintes de pieds nus, petites, d’enfant ou de femme très menue, qui partaient de la croisée entrouverte et traversaient la pièce en une ligne hésitante.
Elle passa un doigt ganté sur l’une d’elles. L’eau était fraîche, sale, mêlée d’une fine boue grise. La même terre qui bordait le massif de rosiers sous sa fenêtre.
Thomas et Clara dormaient encore. Mrs. Croft descendait rarement avant sept heures. Le domaine entier semblait retenir son souffle, comme il le faisait toujours à cette heure entre chien et loup.
Evelyn se releva, suivit la piste. Les empreintes contournaient le cheval à bascule, évitaient le tapis central — comme si leur auteur connaissait les craquements du plancher nu — et se dirigeaient droit vers la porte du fond. Celle que Mrs. Croft avait verrouillée le premier soir. Celle qui menait au couloir des appartements fermés.
Personne au domaine, pourtant, n’avait les pieds si petits. Les enfants étaient chaussés de bottines de laine même au lit, et Mrs. Croft portait des souliers à semelle épaisse qui laissaient des marques carrées. Lord Blackwood, lui, marchait en bottes de cavalier, toujours.
Evelyn poussa la porte du couloir. Elle n’était pas verrouillée.
Le corridor s’étirait devant elle, sombre, drapé de toiles d’araignée récentes et d’une fine poussière qui tournoyait dans la lumière grise de l’aube. Les traces d’eau, elles, continuaient. Parfaitement nettes sur le bois nu. Evelyn ralentit, tendit l’oreille. Rien que le battement sourd de son propre cœur.
Elle passa devant trois portes closes, toutes verrouillées de l’extérieur par de lourds verrous en laiton, tous tirés avec soin. À la quatrième, la situation changea. Le verrou était poussé, mais ne fermait pas complètement. Quelques centimètres de jeu. La porte semblait mal ajustée, comme si quelqu’un l’avait forcée à plusieurs reprises.
Les empreintes s’arrêtaient là.
Evelyn saisit la poignée de cuivre, fraîche et humide, et la tourna doucement. La serrure céda avec un déclic inattendu. La porte s’ouvrit sur une pièce vide, dépouillée, aux murs tendus d’un papier défraîchi à motifs de roses trémières. Un lit de fer sans matelas, une armoire entrouverte qui laissait voir des cintres vides. Et, sous la fenêtre haute et grillagée, une petite mare d’eau boueuse.
Quelqu’un s’était tenu là. Récemment. Et était reparti en passant par la fenêtre, ou en revenant sur ses pas sans laisser de marques.
Un gémissement, faible, presque animal, s’éleva du mur du fond.
Evelyn fit un pas dans la pièce et, instinctivement, posa la main sur la cloison. Le papier peint semblait collé de travers à un endroit, mal repassé, les motifs ne s’alignant pas. Elle appuya. Une porte dérobée, fine comme un panneau de placard, pivota sur des gonds bien huilés.
L’obscurité complète l’enveloppa. Une odeur de moisi, de paille humide et d’encre monta à ses narines. Et le gémissement se fit plus distinct, plus plaintif.
« Qui est là ? » demanda-t-elle, la voix étranglée par sa propre audace.
La réponse ne vint pas. Mais un bruissement courut le long de l’escalier en colimaçon qui plongeait à sa gauche. Un escalier de service, oublié de tous.
Evelyn dégaina la petite bougie qu’elle gardait dans sa poche depuis son premier soir, l’alluma contre le mur et s’engagea dans la descente. Les marches étaient étroites, usées, et elle comptait machinalement les pas. Douze. Treize. Une porte en bois brut, verrouillée par une barre de fer récente, bien fixée dans la pierre. Pas de serrure à l’extérieur, seulement une poignée de tirage et, à hauteur d’homme, un judas métallique rouillé.
Le gémissement venait de là.
Evelyn approcha son œil du judas. L’intérieur était trop sombre pour distinguer quoi que ce soit. Juste une masse pâle dans un coin, peut-être une couverture ou une silhouette.
« S’il y a quelqu’un, frappez si vous m’entendez », murmura-t-elle.
Deux coups, nets et secs, répondirent contre le bois, juste derrière le judas.
Evelyn recula, le souffle court. Elle saisit la barre de fer à deux mains et tira. Rien. Du fer forgé, scellé dans la maçonnerie. Elle essaya encore, de tout son poids, et la barre bougea d’un centimètre, pas plus. Le bois, lui, était friable — vieux chêne mangé par l’humidité. Mais il faudrait des heures, et des outils, pour l’ouvrir sans se faire repérer.
Un nouveau bruissement derrière elle. Evelyn pivota, la flamme de sa bougie dansante. L’escalier était vide. Mais une goutte d’eau tomba du plafond, juste devant elle, et une autre, plus loin.
Quelqu’un était descendu. Avant elle. Et remontait.
Elle remonta à la hâte, rampa dans le couloir, regagna la nursery juste comme Mrs. Croft ouvrait la porte d’entrée du palier, un plateau de porridge fumant à la main.
« Mademoiselle Hartley. Vous êtes bien matinale.
— Les enfants reposaient, je ne voulais pas les réveiller », répondit Evelyn, lissant son tablier d’une main tremblante.
Mrs. Croft la dévisagea, puis jeta un coup d’œil au couloir derrière elle. Ses yeux s’arrêtèrent sur les semelles d’Evelyn, qui ramenaient une fine boue grise et traçaient deux lignes parallèles sur le parquet. La même terre que les empreintes de pieds nus.
« Le massif de rosiers, à cette heure ? s’enquit la gouvernante d’un ton neutre.
— La rosée. J’ai cueilli une fleur pour le bureau de Lord Blackwood. Vous l’avez dit vous-même — il apprécie la propreté. »
Mrs. Croft tendit le plateau sans un mot de plus. Mais Evelyn sentit son regard peser jusque dans la chambre des enfants.
Plus tard, alors qu’elle installait Thomas et Clara à la table pour les leçons du matin, Evelyn revint mentalement sur la porte verrouillée. Deux coups. Elle n’avait pas rêvé. Quelqu’un était là, délibérément enfermé dans cette pièce aveugle, assez près du domaine pour entendre une voix à travers les murs de pierre.
« Pourquoi la tour est-elle fermée, Clara ?
— Parce qu’on n’en parle pas, répondit la fillette sans lever les yeux de sa page d’écriture.
— Mais vous m’avez dit que vous avez vu Annabel là-haut. »
Clara releva enfin la tête, ses yeux gris très larges.
« Annabel n’est pas dans la tour.
— Vous l’avez dit vous-même, pourtant…
— Annabel est sous la tour. Maman dit qu’elle n’a jamais eu le droit d’en sortir. Même quand il pleut. »
Evelyn s’immobilisa, son propre souffle bloqué dans sa poitrine. Sous la tour. Une cave. Une cellule sans fenêtre.
Thomas ajouta, sans détacher les yeux de son cahier :
« Mme Croft apporte le pain le matin. Elle dit que c’est pour le chien. Mais un chien ne pleure pas, hein, mademoiselle ?
— Non, Thomas, répondit-elle doucement. Un chien ne pleure pas. »
Elle retourna à la fenêtre et, pour la première fois, observa le jardin depuis la nursery. Le massif de rosiers, la terre fraîchement retournée, la haie de buis qui masquait le bas des murs du vieux bâtiment. Et là, dans la lumière pâle, une silhouette mince, presque transparente, glissa derrière la rangée d’ifs. Un enfant, lui sembla-t-il. Aux cheveux si clairs qu’ils en paraissaient blancs.
Puis disparue.
Elle sortit sur le palier, laissa la porte des enfants entrouverte, et se pencha par-dessus la rampe. Le hall était désert. Mais au pied de l’escalier, sur les dalles de pierre, une nouvelle empreinte d’eau brillait.
Pas de boue. Pas de jardin. De la pluie, presque tiède.
Venait-elle des appartements fermés ?
Venait-elle d’une chambre qui donnait sur un toit, par une nuit sans pluie ?
Evelyn n’eut pas le temps de réfléchir. Un bruit de clef dans la serrure principale de l’entrée la figea. Lord Blackwood, rentré sans qu’elle l’entende, débarrassait ses bottes de voyage. Il leva les yeux, la surprit en haut de l’escalier, et resta un long moment immobile, sans dire un mot. Un long regard froid, insondable. Puis il disparut dans la bibliothèque sans un salut.
Sur le seuil de la nursery, Evelyn comprit. Il savait qu’elle avait trouvé la porte. Il savait qu’elle avait entendu le gémissement. Et il n’avait pas cherché à la dissuader.
Il attendait juste de voir ce qu’elle allait faire.
Elle jeta un coup d’œil à la clef de la rose, glissée dans le creux de sa poche, et se surprit à remercier à voix basse une femme dont elle croisait les mots chaque jour, mais dont le visage lui restait inconnu.
« Miss Reeves, murmura-t-elle, si vous me regardez d’où que vous soyez, dites-moi comment ouvrir cette porte. »
Un grincement monta du mur de la nursery. Derrière le papier peint fané du couloir, une planche du parquet se souleva d’un imperceptible mouvement, comme on soulève un tissu pour mieux voir. Evelyn n’eut pas le temps de voir quoi que ce soit. Elle entendit juste un léger roulement, un objet de bois ou de métal qui glissait jusqu’à ses pieds.
Un crayon. Un crayon de mine rouge, semblable à ceux que Miss Reeves utilisait dans son registre.
Il était taillé, et sur sa face plate, une inscription gravée au couteau, fine comme un trait de soie :
*« Salle en dessous. Clef sous le socle du portrait de ma mère pas votre affaire. Suivez les fleurs rouges. Elle sait. »*
Evelyn fixa le crayon, puis le portrait de la dame au fond du couloir, puis la clef dans sa poche. Elle fit le calcul. Socle du portrait. Une clef sous un autre portrait. Un escalier sous la tour. Une femme enfermée. Une fille disparue.
Le crayon tremblait dans sa main, non pas par peur, mais par cette certitude glaciale qui s’installait dans sa poitrine : quelqu’un avait tout laissé pour elle. Pas pour Miss Reeves. Pour elle, Evelyn Hartley, comme une main tendue d’au-delà de la tombe.
Et Miss Reeves n’avait pas fui à Bath. Elle était probablement sous la tour, elle aussi.