Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 7: Annabel's Photograph
La bibliothèque de Blackwood était un mausolée de papier. La poussière y reposait comme un linceul sur les dos de cuir des volumes, et la lumière qui filtrait à travers les vitraux teintait l'air d'un bleu maladif. Evelyn y était venue sous prétexte de trouver des ouvrages d'histoire naturelle pour Thomas, mais ses doigts erraient loin des étagères scientifiques, suivant les rainures du parquet, cherchant une irrégularité, un secret.
C'est son pied qui le trouva. Une latte du plancher, sous le troisième rayon, près de la cheminée éteinte, céda avec un soupir sous son poids. Le bois, plus clair que ses voisins, avait été découpé puis remis en place avec soin. Un souffle lui échappa. Elle jeta un regard vers la porte. La demeure semblait retenir son souffle avec elle.
Elle s'accroupit et fit levier du bout des doigts. La latte se souleva avec un grincement discret, révélant un espace sombre à peine assez profond pour une main. Ses doigts rencontrèrent d'abord le tissu froid d'une enveloppe, puis le carton rigide d'une photographie.
Elle les retira ensemble. L'enveloppe, cachetée d'une cire rouge brisée depuis longtemps, portait une écriture féminine. La photographie, elle, était un portrait de studio, monté sur carton épais, au coin légèrement brûlé. La jeune femme sur l'image avait des yeux pâles, presque translucides, et des cheveux si clairs qu'ils semblaient blancs sur le sépia. Une robe claire, un col montant. Elle ne souriait pas, mais son regard portait une franchise désarmante, une détermination qui rappelait étrangement celui d'Evelyn dans le miroir.
L'enveloppe contenait un bout de papier. Trois lignes.
*Annabel, à l'aube de ses vingt ans. Que Dieu protège son jardin.*
Evelyn sentit son cœur battre contre ses côtes. Annabel. Pas une servante disparue, pas une gouvernante envolée. Annabel, la sœur. Elle retourna la photographie. Une écriture minuscule, presque illisible : *Pourquoi l'avez-vous laissée là-haut ?*
La pièce lui sembla soudain plus froide. Elle rangea la photographie dans sa poche, sous son tablier, et replaça la latte exactement où elle l'avait trouvée. Une femme en blanc et noir, portrait intact. Il ne fallait pas que Mrs. Croft la voie porter cela.
Elle trouva Lord Blackwood dans son bureau de l'aile ouest, voûté sur des papiers qu'il n'avait pas lus, un verre de whisky intact à portée de main. La bouteille, elle, était à moitié vide. Il leva les yeux quand elle entra sans frapper, une ombre de contrariété traversant son visage.
« Miss Hartley. Les enfants sont avec Miss Reeves dans la salle de classe, je suppose ?
– Ils sont avec Mrs. Croft, répondit-elle, la voix plus ferme qu'elle ne s'y attendait. J'ai besoin de vous parler. »
Il posa sa plume sans hâte. « C'est inhabituel. Je vous écoute. »
Elle sortit la photographie de sa poche et la posa sur le bureau devant lui, face visible. Le silence s'étira comme un fil fragile. Il la regarda, puis Evelyn, puis de nouveau la photographie. Son visage se vida de toute expression.
« Où avez-vous trouvé cela ?
– Dans la bibliothèque. Sous une latte descellée, près de la cheminée. Votre sœur, je présume. Annabel. »
Il saisit le portrait avec une lenteur calculée, comme s'il craignait de le brûler. Ses doigts en caressèrent le bord, et Evelyn vit une lueur dans ses yeux, vite réprimée. « Annabel est morte, Miss Hartley. Il y a longtemps.
– Morte ? Alors pourquoi les enfants parlent-ils d'elle comme d'une prisonnière ? Pourquoi ai-je entendu des sanglots sous l'aile est ? Pourquoi cette photographie est-elle cachée dans votre bibliothèque avec une prière pour son jardin ? »
Il replaça la photographie sur le bureau, face contre le bois, et la fit glisser vers elle d'un geste bref. « Les enfants ont l'imagination fertile. Mrs. Croft le sait, et vous devriez l'apprendre. Cette photographie date d'avant sa mort. La retrouver ne change rien.
– Et Miss Reeves ? demanda Evelyn, refusant de reculer. Pourquoi son journal intime s'arrête-t-il à la veille de sa disparition ? Pourquoi parlait-elle d'une dette de vérité ? Elle aussi a disparu après avoir creusé près des rosiers. Le même rosier où j'ai trouvé une clé. »
Le nom de Miss Reeves fit pencher la tête de Lord Blackwood. Quelque chose se ferma derrière ses yeux, comme une porte verrouillée. « Miss Reeves a quitté mon service sur une décision personnelle, énonça-t-il d'une voix d'acier. Elle avait ses raisons, et je ne suis pas tenu de vous les répéter. Ce qui s'est passé dans cette maison avant votre arrivée ne vous concerne pas.
– On m'a confié vos enfants, milord. Cela fait de leur sécurité mon affaire. Et s'il y a une prisonnière dans l'aile est, une femme qui pleure seule sous une tour, alors j'ai le droit d'exiger une explication.
– Vous n'exigez rien, Miss Hartley. »
Sa voix claqua comme un fouet, et il se leva, la dominant de toute sa hauteur. Le dossier de la photographie était maintenant entre eux, comme un corps entre des combattants. « Je vous engage, je vous paie, et je vous retire ma protection si vous poursuivez cette enquête. Il y a des choses dans cette demeure que vous ne comprenez pas, et que vous ne devez pas chercher à comprendre. Pour votre bien, et pour celui des enfants.
– Votre sœur est-elle morte, oui ou non ? »
Il ne répondit pas immédiatement. Un muscle tressaillit dans sa mâchoire. Il détourna le regard vers la fenêtre, où la lumière de l'après-midi se mourait en ombres longues.
« Elle est là où elle a choisi d'être, finit-il par murmurer, presque pour lui-même. Et aucune gouvernante, aussi dévouée soit-elle, ne changera cela. Laissez cette maison tranquille, Miss Hartley. Vous ne voulez pas savoir ce qu'il y a dans la tour. »
Il prit la photographie et la rangea dans un tiroir de son bureau, qu'il ferma à clé. Puis il se tourna vers elle, le visage fermé, les yeux ailleurs.
« Vous pouvez disposer. Et si vous tenez à votre poste, je vous conseille de ne plus fouiller la bibliothèque à la recherche de fantômes. »
Evelyn resta figée une seconde de plus, mesurant l'étendue de ce qu'il venait d'avouer sans le dire. *Elle est là où elle a choisi d'être.* Pas morte. Pas disparue. Choisie. Enfermée.
Elle s'inclina, brève, et quitta la pièce sans un mot de plus. Mais dans sa poche, son poing serrait la clé de la roseraie, et dans sa tête, une certitude naissait, plus dure que le marbre.
Elle devait retourner dans l'aile est. Et cette fois, elle ne s'arrêterait pas à une porte verrouillée.