Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 8: The Ledger's Cipher
Le frottement de la plume sur le papier était le seul bruit qui osait briser le silence de la bibliothèque. Evelyn avait posé le registre de Miss Reeves devant elle, la lampe à huile tirée au ras des pages jaunies, assez proche pour que la flamme en danse éclaire les colonnes serrées de dates et de chiffres. Elle avait cru, ce soir-là, que ce serait un simple journal de dépenses. Un relevé de gages, de provisions, de réparations. Mais les colonnes se tordaient sous ses yeux comme des racines enchevêtrées.
Elle avait tourné chaque page depuis le début, lentement, jusqu'à ce qu'une régularité lui saute à la figure. Toutes les trois semaines, environ, une ligne rompait la monotonie des entrées. Une ligne au tracé plus appuyé, où l'encre avait été passée deux fois, comme si la main avait tremblé. La date était inscrite en clair – Evelyn l'avait remarquée dès la première lecture, sans y prêter attention. Ce qui l'avait intriguée, c'était le chiffre. Un simple nombre, sans motif, sans annotation. *3*. Puis *7*. Puis *12*.
Elle avait d'abord pensé à des sommes d'argent, à des quantités de provisions. Mais aucun de ces chiffres ne correspondait à une valeur, fut-elle en shillings ou en pièces. Et puis il y avait ce détail que sa mémoire venait de rapporter, comme un galet ramassé sur une grève : Miss Reeves avait enseigné les chiffres à Clara, non pas comme on enseigne l'arithmétique, mais comme on transmet un code secret. La petite fille avait un jour sorti un chiffre de son corsage, un bout de papier plié en huit, et avait demandé à Evelyn si elle savait « compter à l'envers ».
Evelyn avait ri, ce jour-là. Elle ne riait plus.
Elle sortit un crayon de sa poche et nota les chiffres dans la marge d'une page vierge, en colonne. Trois, sept, douze. Trois, sept, douze. La séquence se répétait, imperturbable, sur près de huit mois. Huit mois d'absences régulières, notées dans un registre qui aurait dû n'être qu'un livre de comptes.
Et puis son regard glissa sur la colonne de gauche, là où Miss Reeves inscrivait la date complète. Evelyn sourcilla. Elle revint à la première occurrence, compta les jours entre deux entrées, puis recommença à partir d'une autre. Vingt et un jours. Exactement vingt et un jours entre chaque ligne. Un cycle de trois semaines, jamais rompu.
Elle posa le crayon. Elle ferma les yeux. Elle revit Miss Reeves, telle que Mrs. Croft l'avait décrite – une femme silencieuse, qui disparaissait parfois pendant une journée entière, et qui revenait avec des taches de terre sur les mains. On disait qu'elle avait ses humeurs. On disait qu'elle allait se promener dans les bois. On disait, on disait.
Mais le registre, lui, ne disait pas. Il comptait.
Evelyn se pencha à nouveau, le nez sur le papier. Il y avait autre chose. Dans la marge de la dernière entrée, une série de lettres minuscules, presque illisibles, griffonnées à l'encre si pâle qu'elles semblaient avoir été tracées avec une plume presque sèche. Cinq lettres. Puis un espace. Puis cinq autres. Evelyn les recopia : *TOURE*. Un mot à l'envers ? Elle le renversa : *ERUOT*. Rien. Elle essaya de les entrelacer, de les inverser, de les décaler.
C'était alors que le souvenir de Clara lui revint, net comme une gifle. « On compte à l'envers, Mademoiselle. Une lettre sur deux, puis on remonte. »
Le cœur d'Evelyn battait à un rythme qu'elle ne lui connaissait pas. Elle prit la première série de lettres, les disposa en diagonale sur son brouillon, puis appliqua la méthode : une lettre sur deux en lecture directe, les autres en lecture inversée. Elle avait la tête qui tournait. Elle recommença, plus lentement, jusqu'à ce que le mot se forme.
A-I-L-E.
Elle laissa échapper un souffle. Elle saisit la deuxième série de lettres – la suite du message marginal – et appliqua la même grille. Les lettres se mirent en ordre, dociles.
E-S-T.
Elle relut. Aile est. Aile. Le mot tournait dans sa bouche comme une pierre chaude. Elle recopia la ligne entière du registre, avec la date qui la précédait, et appliqua la méthode à toutes les lettres de la marge, non plus en séries, mais d'un bloc. Le message se déroula, nerfs apparents, sous son crayon.
*Aile est. On l'y tient au troisième jour. Elle a froid. Je le sais.*
Evelyn resta figée, les mains ouvertes à plat sur la page. Le « troisième jour » – le trois du code, la date de la visite. La visite à l'aile est. Et cette phrase – « elle a froid » – n'était pas une observation météorologique. C'était une plainte, geinte entre les murs, confiée au papier parce qu'aucune bouche ne pouvait la porter dehors sans être punie.
Miss Reeves écrivait au registre comme on écrit à quelqu'un qui ne vous répondra jamais, pour que les murs eux-mêmes en gardent la trace.
Evelyn recula la chaise, se leva, fit trois pas jusqu'à la fenêtre. La nuit était sans lune, les arbres du parc se découpaient en masses sombres. Quelque part à sa droite, au-delà du jardin de roses, se dressait l'aile est. Une masse de briques plus anciennes, plus hautes, dont les fenêtres étaient murées à l'exception des lucarnes hautes, trop hautes pour que quiconque puisse y voir autre chose que le ciel.
Elle avait d'abord imaginé des cachots. Des geôles dans les fondations. On l'y tient. Mais le message disait aussi *là-haut*, dans le billet crayonné trouvé près du poirier – *Pourquoi l'avez-vous laissée là-haut ?* –, et la fenêtre de la tour s'était ouverte de l'intérieur. Pas un cachot. Une prison verticale.
Evelyn retourna à la table. Elle feuilleta le registre jusqu'à la toute première page. Les garde-fous étaient propres, sans crayon, sans annotation. Mais quelqu'un avait apposé un sceau de cire rouge à l'envers, en bas de la page de titre, comme si on avait voulu marquer le cahier d'une propriété et qu'on avait été interrompu. Elle le retourna. Le sceau portait une gravure minuscule – une fleur, cinq pétales. Une églantine. L'emblème des Blackwood.
Elle ferma le registre et le glissa sous sa paume. Le papier était tiède à force d'avoir été tenu, retourné, interrogé.
Le plan qu'elle avait formé cette après-midi, vague comme une brume, se précisait maintenant avec une dureté minérale. Le registre disait *aile est*. La porte de service, l'escalier dissimulé, le verrou – Mrs. Croft l'avait surprise à quelques pas de là, et Lord Blackwood avait fait semblant de ne pas la voir. Ils savaient qu'elle savait quelque chose. Mais ils ne savaient pas à quel point le registre parlait.
Elle regarda l'heure à la pendule de cheminée : onze heures trente-cinq. Le personnel serait endormi dans une demi-heure. Les enfants, à l'autre bout du corridor, dormaient déjà, ou feignaient de dormir – Clara avait les yeux trop vifs pour qu'Evelyn lui fasse confiance. Mais une fois la maison éteinte, les corridors vides, qui viendrait la surprendre dans une enfilade de pièces condamnées ?
Elle retourna le registre page quatre-vingt-trois. Là, entre deux lignes de chiffres, une phrase avait été ajoutée en marge, au crayon, presque effacée par le temps. Evelyn dut coller son œil à la page pour la déchiffrer.
*La porte du fond n'est plus verrouillée la nuit. À ce jour, personne ne s'en est aperçu.*
Evelyn releva la tête. Son reflet dans la vitre noire lui renvoya un regard qu'elle ne se connaissait pas – affirmé, décidé, une flamme au fond des prunelles qui n'avait rien de la peur. Miss Reeves avait écrit ces mots pour quelqu'un. Pour la suivante. Pour celle qui lirait le registre après elle et comprendrait que les verrous n'étaient que des invitations rédigées en code.
Elle commença à se préparer. Elle baissa la flamme de la lampe, rangea le crayon, replaça le registre dans sa cache – entre deux volumes de sermons poussiéreux sur l'étagère basse, là où personne n'irait le chercher. Elle tira les rideaux, écouta les craquements de la maison, et compta les minutes.
L'aile est, cette nuit. Derrière la porte du fond. Elle portait sur elle un sac de cuir où elle avait glissé une lampe sourde, une cordelette fine, et le petit pistolet de poche que son père lui avait laissé, qu'elle n'avait jamais chargé, mais dont le poids contre sa cuisse lui faisait une chaleur étrangement rassurante.
Elle souffla la chandelle. Dans le noir, la phrase du registre continua de tourner dans sa tête, sur sa langue, comme une prière ou comme un reproche :
*Elle a froid. Je le sais.*
Elle allait faire en sorte que ce soir, quelqu'un le sache aussi.