Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 9: Whispering in the Dark
La pluie avait cessé, mais l’air restait lourd, chargé d’humidité et de menace. Evelyn traversa la cour arrière à pas feutrés, sa lanterne voilée d’un tissu sombre, ne laissant filtrer qu’un mince rai de lumière dorée. Le revolver pesait dans sa poche, froid contre sa cuisse, comme un serment silencieux.
La porte de service de l’aile est était là, encadrée de lierre mort. Elle poussa le battant — il céda sans un grincement, huilé récemment. Quelqu’un l’avait préparée pour elle. Ou pour quelqu’un d’autre.
L’intérieur sentait la poussière et le renfermé, un mélange de bois pourri et de vieux linge. Evelyn referma derrière elle et laissa ses yeux s’accoutumer à l’obscurité. Un long corridor s’étirait devant elle, tapissé de toiles d’araignée et de meubles sous des draps blancs qui ressemblaient à des fantômes assis en rang.
Elle avança, comptant ses pas, le plan du manoir gravé dans sa mémoire. La nursery se trouvait au-dessus, mais les escaliers de service étaient plus loin, dissimulés derrière une tenture de velours vert.
C’était là. Miss Reeves avait laissé une note : *la porte du fond est déverrouillée la nuit* — et une autre, plus sibylline : *suis les fleurs rouges*. Evelyn n’avait pas trouvé de fleurs rouges dans le corridor, mais elle n’en avait pas besoin. Elle avait trouvé la clé sous le rosier. Elle avait trouvé le passage.
Ses doigts effleurèrent le velours, écartèrent un pan. Derrière, une porte en chêne massif, sans serrure apparente, munie d’un loquet de fer. Il céda avec un claquement sec qui lui fit serrer les dents. Elle retint son souffle, écouta.
Rien. Que le battement sourd de son propre cœur.
Elle ouvrit et entra dans un escalier en colimaçon de pierre brute, si étroit que ses épaules frôlaient les murs des deux côtés. L’air changeait ici — plus froid, plus humide, comme si la pierre suintait la mélancolie du lieu. Les marches montaient en spirale serrée, usées au centre par des siècles de passages. Evelyn monta prudemment, écartant son voile pour laisser la lanterne éclairer devant elle.
Au premier palier, une porte close. Au second, une autre. Elle continua, la gorge serrée, s’arrêtant à chaque tournant pour écouter. Au troisième palier, un couloir s’ouvrait, plus large, tapissé de papier peint défraîchi au motif de roses fanées — les fleurs rouges, presque effacées par le temps mais encore visibles sous la crasse.
Elle suivit le couloir. Chaque pas faisait craquer le plancher sous ses semelles, et elle maudissait son manque de discrétion, avançant sur la pointe des pieds quand elle le pouvait.
Au bout du couloir, une haute tenture de brocart rouge, miteuse et poussiéreuse, masquait le mur du fond. Evelyn l’écarta doucement.
Une porte étroite, presque invisible, peinte de la même teinte que le mur. Sa poignée était de laiton terni, et une fine ligne de lumière filtrait sous le battant.
Son cœur martelait ses côtes. Elle posa la main sur la poignée. Elle tourna sans résistance.
La pièce au-delà était petite, nue, éclairée d’une seule bougie posée sur un tabouret. Murs de pierre, pas de fenêtre. Une couchette étroite contre le mur, une couverture roulée en boule à son pied. Et assise dans l’ombre, une silhouette minuscule, recroquevillée, qui leva la tête.
Evelyn retint un cri.
La fillette avait le teint de cire, les cheveux d’un blanc si pâle qu’ils semblaient argentés, et des yeux immenses, d’un gris étrange, presque lumineux dans la pénombre. Elle ne dit rien. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit — seulement un souffle rauque, comme un animal pris au piège.
Evelyn s’accroupit, posa la lanterne à terre, tendit la main.
« Je ne te ferai pas de mal », murmura-t-elle.
La fillette recula, se colla contre le mur, et un son s’échappa enfin de ses lèvres craquelées. Un murmure, si faible qu’Evelyn dut se pencher pour l’entendre.
« Vous … vous n’auriez pas dû venir. »
Sa voix était celle d’une enfant, mais teintée d’une fatigue d’adulte, comme si elle avait appris à parler en cachette, à voix basse, pendant des années.
« Elle va le savoir. »
Evelyn fronça les sourcils. « Qui ? Qui va le savoir ? »
La fillette — Annabel, Evelyn en était certaine — leva un doigt osseux vers le plafond. Ou peut-être vers le mur. Il n’y avait qu’une étagère vide, une cruche d’eau, un bol de pain rassis.
« Elle écoute toujours. Elle est dans les murs. »
Un frisson remonta le long de la colonne vertébrale d’Evelyn. Elle se força à rester calme, à sourire doucement.
« Je suis venue pour t’aider. Je suis la nouvelle gouvernante. Je sais qui tu es, Annabel. »
Les yeux gris de la fillette se plissèrent, et pour la première fois, une étincelle de vie — de méfiance, de curiosité — traversa son visage.
« Miss Reeves disait la même chose. »
Evelyn avala sa salive. « Que lui est-il arrivé ? »
Annabel ouvrit la bouche, mais aucun mot ne vint. Son regard se fixa au-delà d’Evelyn, sur la porte, et ses lèvres se mirent à trembler.
Evelyn se retourna lentement.
Lord Blackwood se tenait dans l’embrasure de la porte, le visage taillé dans l’ombre de sa lanterne, la mâchoire serrée. Il n’avait pas son habit de soirée, mais une chemise blanche ouverte au col, les manches roulées, comme s’il avait été surpris en plein travail. Ou comme s’il l’avait attendue.
« Madame Hartley. »
Sa voix était basse, contrôlée, et absolument glaciale.
Evelyn se releva, les mains à plat sur ses cuisses pour ne pas trembler, reculant instinctivement d’un pas pour se placer entre lui et la fillette.
« Milord. »
« Vous devriez être dans votre chambre. »
« J’ai entendu un bruit. Un rat. Je suis venue vérifier que les enfants… »
Elle savait que c’était un mensonge minable, et la façon dont un coin de sa bouche se souleva — à peine une seconde — lui confirma qu’il le savait aussi.
« Un rat. Dans l’aile est. La partie condamnée du manoir. Avec une lanterne voilée et un revolver dans la poche. »
Il fit un pas en avant. Evelyn tint bon, bien que ses jambes menaçaient de se dérober.
« Vous avez grimpé par les escaliers de service, écarté la tenture, ouvert une porte scellée. Pour un rat, vous êtes remarquablement méthodique. »
« Les rats ne montent pas les escaliers en colimaçon », dit-elle, la voix plus assurée qu’elle ne l’aurait cru.
Un long silence. Blackwood la dévisagea, et elle lut dans ses yeux quelque chose qu’elle n’attendait pas : de la fatigue. Pas de la colère — une lassitude immense, comme un homme qui refuse de s’arrêter de courir parce qu’il a peur de ce qui le rattraperait.
« Cette enfant est malade », dit-il enfin, la voix plus basse. « Elle ne peut pas être déplacée. C’est une question de santé. »
Evelyn lança un regard en arrière. Annabel avait tiré la couverture sur ses épaules, le visage enfoui dans la laine, et Evelyn vit la maigreur de ses poignets, la manière dont ses clavicules saillaient sous la peau translucide.
Quelque chose se brisa dans sa poitrine. Elle se retourna vers Blackwood.
« Une question de santé. Voilà ce que vous appelez une prison. »
Ses yeux se durcirent. Il jeta un coup d’œil à la fillette, puis revint à Evelyn, et sa voix tomba d’un cran, presque inaudible.
« Vous ne comprenez pas ce que vous touchez, madame Hartley. Et je vous conseille — pour votre propre bien et celui de l’enfant — de refermer cette porte et de retourner à la nursery comme si vous n’aviez rien vu. »
Evelyn secoua la tête, les poings serrés le long du corps.
« Miss Reeves n’est pas partie à Bath, n’est-ce pas ? »
Le silence lui répondit. Blackwood ne cligna pas des yeux.
« Non », dit-il lentement, et sa voix n’avait plus rien d’un tuteur, d’un lord, d’un gentleman. Elle était nue, dépouillée de toute ruse. « Miss Reeves est morte. Et si vous n’êtes pas plus discrète que vous ne l’avez été ce soir, vous la rejoindrez avant la fin du mois. »
Il se tourna vers Annabel, puis baissa les yeux vers le sol, comme s’il pesait ses mots. Quand il reparla, c’était presque un murmure.
« Cette enfant n’est pas ma sœur, madame Hartley. »
Evelyn sentit le sol se dérober sous elle.
« … Pardon ? »
« Ce n’est pas ma sœur. » Il releva la tête, et ses yeux étaient deux braises dans l’ombre. « C’est ma fille. Et si vous tenez à la vie — la sienne et la vôtre — vous ne le répéterez jamais à personne. »
La fillette derrière elle laissa échapper un sanglot étouffé.
Blackwood s’accroupit, tendit la main, mais Annabel se recroquevilla, tournant le visage contre la pierre. Il retira sa main lentement, comme s’il s’y attendait, et se releva.
« Vous avez voulu la vérité, madame Hartley. La voilà. Désormais, elle vous appartient. »
Il sortit dans le couloir, la porte ouverte derrière lui, l’invitation muette à le suivre ou à rester. Evelyn resta plantée, immobile, le regard fixé sur la silhouette frêle qui tremblait contre la pierre, et sur l’obscurité au-delà du seuil où la lanterne de Blackwood s’éloignait en vacillant.