Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 10: The Missing Examiner
Le caissier de la gare de triage de Camden Junction avait des doigts tachés d’encre et un regard qui ne cherchait pas les ennuis. C’est à lui que Walter s’adressa, pas au chef de gare, parce qu’un homme qui passe ses journées à compter des billets de fret apprend à lire les visages. Il lui glissa cinq dollars et une photographie.
— Ce type est passé par ici, dit Walter. Examinateur de banque. Il a peut-être pris le train de nuit vers Philadelphie, ou celui de l’aube vers Harrisburg.
Le caissier plissa les yeux sur la photo. Arthur Phelps y figurait en noir et blanc, col dur, expression sévère, l’air de quelqu’un qui vérifie les totaux avant de dire bonjour.
— Ouais, dit l’homme en repoussant la photo d’un doigt sale. Il est passé, y a trois semaines. Il a attendu sur le quai presque une heure. Puis il a pris le train de fret.
— Le train de fret ?
— Celui de la ligne est. Il a payé en espèces pour un compartiment privé dans le fourgon de queue. Le contrôleur m’a dit que c’était bizarre, un homme en costume sur un train de fret.
— Il est descendu quelque part ?
Le caissier haussa les épaules et palpa le billet de cinq dans sa poche.
— Le train s’est arrêté à Meridian Junction pour prendre de l’eau. Lui est descendu là. Pas remonté. Le contrôleur a dit qu’il avait l’air de quelqu’un qui avait rendez-vous.
Meridian Junction. Pas une ville. Pas même un village. Une simple jonction ferroviaire entre deux lignes, perdue au milieu des terres agricoles de Pennsylvanie, à une heure du comté de Haddonfield. À une heure de la coopérative qu’ils avaient dévalisée six jours plus tôt.
Walter remercia l’homme et sortit dans l’air froid du matin. Le vent charriait une odeur de charbon et de pluie prochaine. Il remonta le col de son manteau et marcha jusqu’à la bibliothèque municipale, un bâtiment de briques rouges qui sentait le papier moisi et la cire.
Il demanda les journaux de l’État pour les trois dernières semaines, de la fin du mois précédent à aujourd’hui. La bibliothécaire, une femme d’un certain âge avec des lunettes cerclées de métal, lui indiqua la salle de lecture et le laissa seul avec les liasses de quotidiens reliés.
Il chercha méthodiquement. D’abord les gros titres, puis les pages intérieures, les petites colonnes des faits divers. Un corps repêché dans la rivière Schuylkill — non, un ouvrier tombé d’un échafaudage. Une femme retrouvée dans son appartement — non, une affaire de cœur. Il passa deux heures à éplucher les journaux, les doigts noircis par l’encre fraîche, jusqu’à ce qu’un entrefilet de quatre lignes, en page sept du *Philadelphia Inquirer* daté de trois semaines, attire son regard :
« UN CORPS NON IDENTIFIÉ RETROUVÉ PRÈS DE MERIDIAN JUNCTION »
Le corps, disait l’article, avait été découvert par un fermier le long de la voie ferrée. L’homme avait été tué par balle. Aucun papier sur lui, aucune pièce d’identité. Les vêtements, de bonne facture, suggéraient un citadin. L’enquête du shérif local n’avait rien donné, et le corps avait été enterré aux frais du comté.
Walter relut l’article trois fois. Puis il nota le nom du comté, celui du shérif, et la date. Cinq jours avant que le cadavre soit trouvé, Arthur Phelps avait pris un train de fret à Camden Junction. Il était descendu à Meridian Junction. Il avait rendez-vous avec quelqu’un. Puis il avait disparu, et un corps non identifié aux vêtements de bonne facture avait été retrouvé le long de la voie ferrée, cinq jours plus tard.
Le timing correspondait. Le lieu correspondait. L’absence de pièces d’identité correspondait à des hommes qui voulaient effacer une identité.
Walter referma le journal, plia la page, et la glissa dans sa poche intérieure, contre le billet à ordre forgé de Phelps et le sceau fédéral. Trois pièces d’un même puzzle. Le billet à ordre, le sceau sur l’argent volé, le cadavre anonyme près de la jonction. Marcus lui avait dit que les hommes derrière Meridian Trust Holding étaient capables de tuer pour protéger leur secret. Ce n’était plus une hypothèse. C’était une preuve.
Il sortit de la bibliothèque et retrouva la camionnette Ford garée derrière l’épicerie, où Roy l’attendait, fumant une cigarette et regardant le ciel gris.
— T’as trouvé ta montre ? demanda Roy sans se retourner.
— Pas encore, dit Walter en s’installant au volant. Mais j’ai trouvé autre chose.
Roy se tourna alors, les yeux plissés, la cigarette au coin des lèvres.
— Je t’ai dit qu’on ne cherchait pas autre chose.
Walter démarra le moteur et sortit de la ville, prenant la route de campagne qui menait à la ferme abandonnée qu’ils utilisaient comme base entre deux coups. Il conduisait lentement, les mains bien calées sur le volant, et il se demanda comment formuler ce qu’il avait appris sans éveiller les soupçons de Roy. Le chef de la bande était un homme pragmatique. Il voyait les banques comme des cibles, pas comme des institutions. La fraude, les examinateurs disparus, les banques qui tombaient comme des quilles — tout cela lui était égal, tant que la valise était pleine à la fin du coup.
— Roy, dit Walter enfin. L’examinateur dont je t’ai parlé. Phelps. Il n’est pas parti en voyage.
— Ah oui ?
— Il est mort. On l’a retrouvé assassiné près de Meridian Junction, il y a trois semaines. Juste après avoir enquêté sur la même compagnie écran que celle qu’on a trouvée dans les registres de Haddonfield.
Roy écrasa sa cigarette dans le cendrier de la portière.
— Et alors ?
— Et alors, des gens ont tué un examinateur fédéral pour protéger une fraude qui touche plusieurs banques de la région. Des banques qu’on a dévalisées. Des banques comme celle de Haddonfield, qui ont fait faillite et qui ont laissé des milliers de gens sans le sou.
Roy resta silencieux un long moment, regardant la route défiler à travers le pare-brise.
— Écoute, Walter. Je t’ai dit une fois qu’on était des voleurs, pas des sauveurs. Je ne t’ai pas dit qu’on était des détectives. Ce qui est arrivé à ton examinateur, c’est triste. Mais ce n’est pas notre affaire.
— Et si c’était notre affaire ? Si les mêmes hommes qui ont tué Phelps sont ceux qui ont monté la fraude qui a coulé ta banque, et toutes les autres ?
Roy se tourna vers lui, et pour la première fois, Walter vit quelque chose de dur dans son regard.
— Ma banque a coulé parce que l’économie a coulé. Parce que Roosevelt a fermé les portes et que personne n’avait plus confiance. Pas parce qu’un homme en costume a signé un bout de papier dans un bureau à New York. Et même si c’était vrai — même si des hommes riches et puissants ont orchestré tout ça — qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ? On est six hommes avec des mitraillettes Thompson et une camionnette volée. On n’est pas une commission d’enquête.
— Non, dit Walter. Mais on est les seuls à connaître la vérité.
Roy rit, sans joie.
— La vérité ne nourrit pas les hommes, Walter. L’argent, si. Tant que tu te souviens de ça, on s’entendra bien.
Ils roulèrent encore une heure en silence. Walter gardait les yeux sur la route, mais son esprit était ailleurs, dans les colonnes du journal, sur les rails de la ligne est, près d’un corps sans nom dans une fosse commune du comté. Roy avait raison sur un point : ils étaient des voleurs, pas des justiciers. Mais Roy avait tort sur tout le reste. La vérité importait. Elle importait parce que des hommes étaient morts pour la dissimuler, parce que des milliers de gens avaient perdu leurs économies, leurs maisons, leur dignité, parce que quelqu’un, quelque part, avait décidé que la vie des petites gens valait moins que les bénéfices d’une compagnie écran.
Et Walter, désormais, faisait partie de ces petites gens. Plus de banque, plus de prestige, plus de femme. Juste un revolver dans la poche, un billet à ordre forgé dans l’autre, et un nom de compagnie qui le tirait vers l’avant comme un fil.
La ferme apparut au bout du chemin de terre. La camionnette s’arrêta dans la cour boueuse. Roy ouvrit la portière, puis se retourna.
— Walter. Je ne veux pas que tu reparles de l’examinateur devant les autres. Sal commence à te faire confiance. Ne gâche pas ça avec des histoires de mort et de banques. On a un prochain coup à préparer. Un gros. Et j’ai besoin de toi concentré, pas en train de courir après des fantômes.
Walter hocha la tête et descendit de la camionnette. Il sentait le billet à ordre contre sa poitrine, et le sceau fédéral, et l’article de journal plié. Trois preuves qu’il n’était pas en train de courir après des fantômes.
Il courait après des assassins.