Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 11: The Big Fish
La pluie battait les carreaux de la grange quand Roy entra, les bottes couvertes de boue, une carte roulée sous le bras. Il la déploya sur la table de ferme où Doc, Sal et Jack étaient déjà attablés, entre des tasses de café froid et des restes de pain. Walter se tenait en retrait, près de la cheminée éteinte, les doigts crispés sur le bord de sa poche où reposait toujours la note forgée.
« Messieurs, dit Roy d'une voix grave, j'ai trouvé notre prochain poisson. Et c'est un gros. »
Il aplatit la carte du doigt. Chicago y apparaissait en traits serrés, un labyrinthe de rues et d'immeubles. Mais ce que Roy désignait de son index calleux, c'était un bâtiment signalé par une croix rouge : la Federal Trust Bank, au coin de la rue Jackson et de l'avenue LaSalle.
« La Federal Trust ? » Doc siffla entre ses dents. « Tu veux dire la banque de Julian DeVries ? »
« En personne. »
Le nom fit écho dans le silence. Walter sentit un frisson lui parcourir l'échine — un mélange de peur et d'excitation qu'il ne connaissait que trop bien depuis ces dernières semaines. Julian DeVries. Le financier de Chicago, contrôleur d'un empire de onze banques à travers le Midwest, philanthrope à la presse, prédateur à la ville. L'homme qui, selon les rumeurs de la comptabilité, avait fermé plus de coopératives que la loi ne l'y autorisait.
Et Walter savait, au plus profond de lui, que le nom de DeVries était déjà apparu quelque part dans les papiers de Phelps. Une mention discrète, presque anodine. Un lien avec Meridian Trust Holding.
« C'est de la folie », murmura Jack. Le gamin gardait les mains sous la table, comme s'il essayait de les cacher. Depuis Hazelton, il transpirait au moindre mot. « La Federal Trust, c'est une forteresse. Des coffres suisses, des gardes armés jusqu'aux dents, des caméras de surveillance partout— »
« Des caméras ? » Walter haussa un sourcil. « En 1934 ? »
« Des systèmes de sécurité dernier cri, si tu préfères. » Jack haussa les épaules. « Des accès restreints à trois étages de sous-sol. Et le bureau privé de DeVries est quelque part au vingtième étage, derrière une porte que lui seul et son secrétaire peuvent ouvrir. »
Roy hocha la tête, un sourire en coin. « Et c'est exactement là que nous allons. »
Il y eut un silence. Doc posa sa tasse avec un bruit sec.
« Roy, laisse-moi être clair. Tu veux qu'on attaque la banque la mieux protégée du Midwest pour voler... quoi ? L'argent ? On a déjà un plan crédible avec la ligne de chemin de fer de Petty. On n'a pas besoin d'une opération si risquée. »
« Ce n'est pas l'argent que je veux. »
La phrase tomba comme un couperet. Walter sentit son cœur ralentir. Il regarda Roy, soudain attentif aux moindres tics de son visage.
Roy se pencha par-dessus la carte, les coudes sur la table. « DeVries n'est pas qu'un banquier. C'est l'homme qui finance la moitié des consortiums du Midwest — y compris Meridian Trust Holding. » Il marqua une pause. « Et il garde quelque chose dans son coffre privé. Quelque chose qui peut le détruire. »
Le sol parut se dérober sous les pieds de Walter. Meridian Trust Holding. Le nom venait de franchir les lèvres de Roy. L'homme qui n'avait jamais évoqué les investigations de Walter sur Phelps — qui les avait même interrompues — possédait donc lui-même des informations sur ce réseau ?
Il fit un pas en avant, la gorge sèche. « Quel genre de document ? »
Roy le fixa longuement. Les deux hommes se mesurèrent, et Walter comprit que quelque chose venait de changer dans leur relation.
« Une reconnaissance de dette », répondit enfin Roy. « Une série de reconnaissances de dette, plutôt. Signées par des banques fantômes, approuvées par des examinateurs complices. Des papiers qui montrent que les effondrements de 1933 n'étaient pas des accidents. »
Jack se leva d'un bond, la chaise grinçant. « Tu veux dire que notre banque à Hazelton... »
« Tout le réseau. » Roy ne cilla pas. « Le Midwest entier, peut-être plus. Des banques réelles, des vraies coopératives, détruites par des prêts fictifs et des examinateurs à la solde. » Il se tourna vers Walter. « Ton ancienne banque, Crane. Celle qui t'a ruiné. Je parie que le nom de DeVries apparaît quelque part dans sa chute. »
Walter sentit un nœud se nouer dans sa poitrine. Tout convergeait — les preuves de Phelps, les confidences de Marcus, ce document dans le coffre de DeVries. La clé d'une énigme qui le dévorait depuis des mois, qui le dévorait depuis la nuit des faillites.
« Alors ce vol n'est pas un vol, dit-il lentement. C'est une opération d'extorsion. »
Roy sourit, sans chaleur. « Appelle ça comme tu veux. On prend le document, on le copie, et on fait savoir à DeVries qu'on l'a. En échange de son silence sur notre petite opération ferroviaire, et d'un paiement substantiel pour nos services. » Il laissa le mot « paiement » flotter dans l'air. « De quoi nous installer aux Bahamas pour le restant de nos jours. »
« C'est de la folie », répéta Jack, plus faiblement cette fois. « De la folie pure. Et si on se fait prendre ? »
« On ne se fera pas prendre. » Roy s'adressa à Walter. « Crane, c'est là que tu entres en jeu. Tu connais les procédures bancaires. Tu seras notre passe-partout. Tu sais lire un registre. Tu sauras trouver ce document sans perdre une minute. »
Walter hocha la tête, mais son esprit était ailleurs. En un éclair, il venait de comprendre quelque chose qui le glaça.
Roy ne l'avait pas recruté pour ses talents de braqueur. Il l'avait recruté pour ses compétences de comptable. Depuis le début. L'accueil si facile dans la bande, la confiance immédiate, l'attitude de Roy quand Walter avait mentionné son passé de banquier — tout cela s'assemblait en une image cohérente.
Roy savait depuis le début que Walter pourrait lui être utile pour ce coup précis.
Une colère sourde monta en lui. Mais elle se heurta à une certitude plus puissante : ce document pouvait lui donner ce qu'il cherchait depuis des mois. La preuve définitive que DeVries et ses complices avaient délibérément ruiné sa vie. Les archives de sa propre banque, les mises à pied, la faillite — tout avait été orchestré.
Il avait commencé ce voyage en braqueur. Il le finirait en vengeur.
« Je suis partant », dit-il. Sa voix était ferme. Trop ferme, peut-être. Jack le regarda d'un air méfiant. Sal, assise dans un coin, observait Walter avec une intensité qui le mit mal à l'aise. Elle n'avait pas parlé depuis le début de la réunion, son regard noisette allant de Roy à Walter.
Doc gratta son menton. « D'accord. On a besoin d'un plan d'infiltration. DeVries ne se déplace pas sans sa garde rapprochée. Mais sa banque a une faiblesse.»
Walter leva les yeux. Doc déploya un schéma technique de la Federal Trust, révélant les conduits de ventilation, les gaines techniques, un itinéraire possible vers le vingtième étage.
« Le bureau de DeVries est accessible par un conduit de maintenance, si on élimine le garde de nuit. L'alarme est désactivée toutes les nuits entre trois et quatre heures pour les travaux d'entretien. On a une fenêtre de soixante minutes. »
Jack secoua la tête. « Et le coffre privé ? »
Doc sourit, montrant ses dents jaunies. « Un coffre ancien, modèle 1928. Mot de passe à trois combinaisons. » Il se tourna vers Walter. « Tu as travaillé pour la National Bank of Chicago en 1929, non ? »
Walter fronça les sourcils. « Comment tu connais ça ? »
« Les registres du personnel sont accessibles à qui sait lire. » Doc haussa les épaules. « En tout cas, le modèle de coffre est le même que celui de ta banque. Tu connais peut-être la séquence de sécurité standard ? »
Un frisson glacial parcourut la nuque de Walter. Ce plan était trop bien préparé. Roy et Doc semblaient connaître chaque instant de sa vie, chaque compétence qu'il pouvait apporter. La sensation désagréable de chair de poule lui monta aux bras.
Il prit une longue inspiration, rassemblant les fragments de la conversation dans son esprit. Soudain, il comprit.
« Roy », dit-il lentement, les yeux sur la carte, « tu avais prévu ça avant de me recruter. »
Roy ne répondit pas immédiatement. Son regard était voilé, indéchiffrable.
« Disons que je savais que tu pourrais être utile », concéda-t-il finalement.
Un silence tendu s'installa. Walter sentit le poids de la note dans sa poche, le sceau fédéral de l'examinateur mort brûlant presque sa peau, les preuves de Phelps le tirant vers cette banque comme un aimant.
« Je vais le faire », dit-il. « Mais j'ai une condition. »
Roy haussa un sourcil.
« Je veux voir ce document avant toi. Avant qu'on ne le remette à DeVries. Je veux l'examiner, le copier, et comprendre exactement ce qu'il contient. »
Le sourire de Roy s'élargit, mais ses yeux restèrent durs comme l'acier. « Tout ce que tu veux, Crane. Tu seras le premier à le toucher. » Il tendit la main. « Marché conclu ? »
Walter hésita une seconde. Puis il serra la main de Roy.
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