Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 9: The Ledger
La pluie avait cessé pendant la nuit, mais la boue collait encore aux semelles de Walter lorsqu'il frappa à la porte de l'appartement de Marcus Feld. Trois coups, espacés, comme autrefois. La porte s'entrouvrit sur une chaîne de sécurité et un œil plissé, méfiant, qui mit plusieurs secondes à le reconnaître.
« Walter Crane ? » La voix était plus cassée qu'il ne s'en souvenait. « Nom de Dieu. »
La chaîne cliqueta et la porte s'ouvrit. Marcus se tenait là, voûté, en manches de chemise malgré le froid, ses bretelles tombant sur ses hanches osseuses. Il devait avoir soixante ans maintenant, soixante-deux peut-être, et la crise n'avait pas été tendre avec lui non plus. L'appartement sentait le café rassis et l'encre.
« Qu'est-ce qui t'amène, Walter ? » Marcus croisa les bras. « Parce que si c'est pour parler des bons vieux temps, je te préviens — les bons vieux temps sont morts et enterrés avec la banque. »
Walter sortit le billet à ordre de sa poche intérieure, soigneusement plié, déjà froissé par les jours passés contre son cœur. Il le posa sur la table bancale entre eux.
« J'ai besoin que tu me dises ce que c'est. »
Marcus jeta un coup d'œil au document sans le toucher. Ses doigts tambourinèrent sur la table — un vieux tic nerveux que Walter connaissait bien, des années de double entrée à deux sous le verre.
« Où as-tu trouvé ça ? »
« Peu importe. »
« Le papier est du registre officiel. Estampillé, filigrané. » Marcus le ramassa enfin, le tint à la lumière de la fenêtre sale. Ses yeux parcoururent les chiffres, la signature, le sceau. « La société s'appelle Meridian Trust Holding. Ça te dit quelque chose ? »
Walter secoua la tête.
« Ça ne devrait pas. » Marcus posa le billet et se versa un verre de ce qui ressemblait à du whisky bon marché, sans en offrir. « Meridian Trust Holding n'a pas de bureau. Pas de téléphone. Pas d'actifs physiques. C'est une société écran, Walter. Une coquille vide conçue pour une seule chose : faire circuler la paperasse. »
« La paperasse de quoi ? »
« Des prêts fantômes. » Marcus s'assit lourdement. « Regarde les montants — trois cent mille dollars, quatre cent mille, un demi-million. Des sommes énormes pour des coopératives agricoles de taille moyenne. Et les garanties ? "Inventaire divers". "Équipement agricole." Des conneries non vérifiables. Le genre de garanties qu'aucun examinateur sérieux n'accepterait jamais sans se rendre sur place. »
Walter sentit la pièce rétrécir. « Mais un examinateur pressé pourrait passer dessus. Ou distrait. »
Marcus le regarda longuement. « Pressé. Distrait. Ou corrompu. » Il vida son verre d'un trait. « Ces billets sont des bombes à retardement, Walter. La banque qui les détient les enregistre comme actifs. L'argent a l'air d'entrer. Puis l'emprunteur — Meridian — disparaît d'un coup, et la banque se retrouve avec des garanties grotesques. Des fonds propres en chute libre. Et quand les déposants entendent le moindre murmure de ça… »
Il fit le geste d'une explosion silencieuse.
Walter resta immobile. Son cœur battait fort, mais il garda son visage de pierre. « Combien de banques ? »
« Je ne sais pas. Mais regarde les signatures d'approbation en bas. Tu les reconnais ? »
Walter se pencha. Trois signatures — des signatures bancaires régionales, il l'avait compris. Mais il ne connaissait pas les noms.
« Le sceau de la Réserve fédérale est apposé à côté de chacune, dit Marcus. Tu sais ce que ça signifie ? »
Walter le savait. Il l'avait vu dans la caisse volée, gravé sur les billets qui devaient financer le réseau de Petty. Il avait espéré une coïncidence. Le destinataire, lui, ne croyait plus aux coïncidences.
« Ça signifie que quelqu'un à l'intérieur du système fédéral l'a validé, dit Walter lentement. Quelqu'un de haut placé. »
Marcus acquiesça. « Ces prêts ne sont pas isolés. J'ai vu des schémas comme celui-ci avant la panique de 1930, en zone rurale. Toujours le même montage — une société écran, des examinateurs qui semblent disparaître ou qui manquent soudainement de zèle, et puis des banques communautaires qui sombrent en quelques semaines. Ce que tu tiens là, Walter, ce n'est pas un billet à ordre. C'est une signature. Le nom de l'assassin écrit sur un papier qui prouve qu'il ne s'agissait pas d'accidents. »
Quelque chose se figea dans la poitrine de Walter — l'image de la foule devant son ancienne succursale, des gens qu'il connaissait par leur prénom qui cognaient contre les portes verrouillées en criant leurs économies perdues. Il avait cru que la panique avait été une tragédie aveugle — la nature, ou un marché capricieux. Mais si ce type de papier avait existé dans son ancienne banque, alors peut-être que son effondrement n'avait pas été un hasard. Peut-être que quelqu'un l'avait planifié.
« Il y avait un examinateur, dit Walter, la gorge serrée. Un homme nommé Phelps. Il auditait les dossiers de prêts de 29 à 31 dans cette banque. Puis il a disparu. Les registres de la Haddonfield Cooperative Bank mentionnent cette absence. Personne n'a su où il était parti. »
Les sourcils de Marcus se haussèrent d'un millimètre — un signe d'intérêt professionnel. « Arthur Phelps ? »
« Tu le connais ? »
« De réputation. Intègre. Pointilleux. Méticuleux. Le genre de type qui n'acceptait jamais un rapport sans l'avoir vérifié trois fois. S'il audite et qu'il trouve des billets comme celui-ci… » Marcus secoua la tête. « Il n'aurait jamais laissé passer ça. Pas sans poser des questions. Pas sans remonter à la société écran. »
Walter prit le billet et le replia soigneusement avant de le remettre dans sa poche. Il s'apprêtait à partir quand une pensée le frappa, froide et nette comme l'acier.
« Et s'il n'avait pas disparu ? »
Marcus le dévisagea. « Tu veux dire… »
« Je veux dire qu'un homme qui a trouvé la preuve d'une fraude massive comme celle-ci, qui s'apprête à exposer des gens très puissants, il ne disparaît pas toujours de son plein gré. » Walter leva les yeux. « Et si le motif de Meridian n'avait jamais été l'argent lui-même ? Et si l'argent n'avait jamais été qu'un moyen pour faire tomber les banques ? Pour provoquer des paniques ? Pour quoi — la consolidation, un nouveau réseau ? »
Marcus resta silencieux un long moment. Puis il parla d'une voix plus grave que Walter ne lui avait jamais connue :
« Si tu as raison — si quelqu'un orchestre tout ça — alors tu ne tiens pas un billet à ordre, Walter. Tu tiens une confession. Et les hommes qui écrivent des confessions de cette ampleur n'hésitent pas à tuer pour les garder secrètes. »
Dehors, une voiture toussa dans la rue et des pas lourds résonnèrent sur le trottoir mouillé. Walter glissa la main dans sa poche et sentit le poids du billet à ordre, le léger relief du sceau fédéral — la même marque qu'il avait vue estampillée sur les liasses de billets qu'il avait volées avec le gang. La même signature, apposée sur de l'argent volé qui devait financer les chemins de fer de Petty. La coïncidence n'était plus crédible.
Il avait prévu de retourner auprès de l'équipage, de racheter sa montre, de mentir à Sal sur sa femme morte inventée. Mais plus maintenant. À présent, il avait un nom : Meridian Trust Holding. Et il avait une question : où était Arthur Phelps à l'instant où il avait compris ce qu'il tenait entre les mains ?
Walter tendit la main, serra celle de Marcus brièvement, et sortit sous une pluie qui recommençait, le billet à ordre lourd dans sa poche comme un défi lancé au monde entier. Au coin de la rue, il s'arrêta et jeta un coup d'œil en arrière vers la fenêtre de Marcus. Dans la lumière sale, il vit le vieil homme toujours assis, la tête dans les mains. Walter se retourna, remonta son col, et se dirigea vers le quartier général du gang. Il lui restait une chose à faire : mentir à Sal sur sa femme inventée. Et ensuite, suivre la piste du billet, et découvrir où se trouvait le comptable dont le nom revenait dans tous les registres. Il savait déjà que le chemin ne le ramènerait pas à la prudence. Il n'était plus sûr de vouloir revenir du tout.