Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 20: The Escape
La pluie s'était mise à tomber sur Chicago, une bruine grasse qui collait aux vitres sales du camion. Walter conduisait les mains crispées sur le volant, les phares éteints, naviguant à l'instinct dans les ruelles mal pavées du quartier industriel. Derrière lui, Roy maintenait Doc dans une position semi-allongée, la main pressée contre la plaie à l'épaule.
« Tourne à gauche, là, » murmura Sal depuis la banquette, son visage pâle éclairé par un éclair de lampe publique. « La troisième rue après le dépôt de charbon. Il y a un entrepôt abandonné, les fenêtres sont condamnées depuis des années. »
Walter obéit sans poser de question. Le camion cahota sur les rails de tramway désaffectés, puis s'engagea dans une impasse sombre. Le bâtiment se dressait comme une masse noire contre le ciel plombé, sa porte de fer à moitié arrachée laissant passer un courant d'air froid.
Roy sortit le premier, inspectant les environs avec son pistolet en main. Il fit signe que c'était clair. Jack ouvrit la porte arrière du camion et, ensemble, ils hissèrent Doc à l'intérieur.
L'odeur de moisi et de rouille envahit les narines de Walter. Il chercha une surface plane et trouva un établi de menuisier recouvert de poussière et de copeaux secs. Ils y déposèrent Doc, dont la respiration devenait sifflante entre ses lèvres serrées.
« Jack, ferme la porte derrière nous. Sal, surveille la rue, » ordonna Walter, un ton d'autorité qu'il ne se connaissait pas.
Il déchira la chemise de Doc pour examiner la blessure. La balle était entrée dans le haut de l'épaule, près de la clavicule, et le sang s'écoulait en pulsations régulières — pas l'hémorragie artérielle mortelle, mais suffisamment grave pour le tuer s'il ne faisait rien.
« J'ai besoin de lumière. »
Roy alluma une lampe à pétrole qu'il trouva sur une étagère. La flamme vacillante jeta des ombres dansantes sur le visage gris de Doc.
« Je ne suis pas médecin, » dit Walter, les mains déjà couvertes de sang, « mais j'ai passé quatre ans à vérifier les livres de l'hôpital du comté. J'ai appris à regarder les plaies sans vomir, au moins. »
Il sortit son couteau de sa poche intérieure et le passa dans la flamme. Doc ouvrit les yeux, ses pupilles se contractant de douleur.
« Vous êtes en train de me charcuter, Crane ? »
« Je m'appelle Whitfield, ce soir, » murmura Walter. « Et oui, je vous charcoute. Tenez-vous tranquille. »
Roy tendit à Walter une flasque de whisky qu'il gardait toujours sur lui. Walter en versa une généreuse rasade sur la plaie. Doc hurla, un son étouffé par le poing que Roy lui plaqua sur la bouche.
« Ça brûle, ce truc est de la… »
« Tais-toi, » coupa Walter. « Il faut retirer la balle. Roy, éclairez-moi mieux. »
Roy approcha la lampe. Walter pouvait voir l'impact, une ouverture béante d'où dépassait un éclat de plomb. Il introduisit la pointe du couteau avec précaution, cherchant l'angle de pénétration. Ses mains tremblaient légèrement — non pas de peur, mais de concentration. C'était un travail minutieux, une comptabilité du corps humain, et il s'y accrochait comme à une planche de salut.
Doc grimaça, des perles de sueur se formant sur son front. « Vous êtes… vous êtes un drôle d'oiseau, Crane. Comptable, faussaire, et maintenant chirurgien de fortune. »
« Le métier d'accountant apprend la précision. » Walter sentit le métal sous sa lame. « Voilà. Je la tiens. »
Il pressa délicatement, et la balle sortit avec un bruit humide, tombant sur le sol poussiéreux où elle roula avant de s'immobiliser. Walter la ramassa et la jeta dans une poubelle rouillée.
« Vous avez besoin de points. Je n'ai pas de fil chirurgical, mais je peux utiliser du fil de pêche si vous préférez. »
Doc rit, un rire faible et grinçant. « Faites ce que vous avez à faire. »
Walter passa au travail de couture, les doigts rapides et précis. Il pensait aux loggers de l'hôpital, aux milliers de dollars qu'il avait audités pour la nourriture, les médicaments, l'équipement. Il connaissait le coût exact de chaque pansement, chaque bistouri. Malgré toute cette science, il était là, en train de recoudre un braqueur avec du fil de pêche volé à un magasin de la banlieue.
Le silence de l'entrepôt n'était troublé que par le souffle laborieux de Doc et le tambourinement de la pluie sur le toit de tôle.
« Vous êtes un bon client, » dit Walter quand il eut fini. Il noua le dernier point, coupa le fil avec ses dents. « Vous survivrez. »
Doc ferma les yeux, la poitrine soulevée par un soupir de soulagement. Roy lui essuya le front avec son mouchoir, geste maladroit et presque affectueux venant d'un homme aussi brutal que lui.
« Merci, Crane, » murmura Doc. « Ou Whitfield. J'sais plus qui vous êtes. »
Walter se lava les mains dans une flaque d'eau de pluie qui s'était infiltrée sous la porte, puis les essuya sur son pantalon déjà maculé.
« Doc, » dit-il en revenant près de l'établi, « vous avez parlé, quand on fuyait. Vous avez dit que la liste contenait des noms. Jusqu'à Washington. »
Doc ouvrit les yeux. Sa voix n'était plus qu'un souffle. « Vous avez déjà compris, pas vrai ? »
« Dites-le moi quand même. »
« C'est pas une liste de riches qui s'amusent à jouer au casino. C'est une liste de financiers, de banquiers, de directeurs… et de quelques hommes politiques qui ont signé des accords secrets. » Doc avala sa salive avec difficulté. « Ils ont fait tomber les banques, Crane. Tous ensemble. Ils ont déclenché la panique en connaissance de cause, et ils ont acheté les actifs pour trois fois rien. »
Walter sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine. Le monde qu'il avait connu, l'ordre des chiffres et des bilans, s'effondrait autour de lui.
« Mon banque à moi, » dit-il lentement, « la Commercial Trust du Michigan. Elle a fait faillite en 1933. On m'a tenu responsable de la mauvaise comptabilité. J'ai perdu ma maison, ma famille. Ma fille pense que je suis un voleur. »
Doc le fixa avec intensité. « Votre nom est sur la liste, Crane. »
Walter resta figé. « Comment ça, mon nom ? »
« Pas comme victime. » Doc toussa, une quinte qui le secoua tout entier. « Le vôtre et celui de vos confrères. Vous étiez les boucs émissaires qu'ils ont choisi, mais le rapport interne dit le contraire. Vous avez été ruiné par décision, pas par accident. »
Un long moment passa. Walter n'entendait plus le tambourinement de la pluie. Il n'entendait plus que le battement de son propre sang dans sa tête.
« Ce document, » dit-il, et sa voix était basse, presque inaudible, « il prouve que les faillites étaient délibérées ? »
« Oui. » Doc ferma les yeux, épuisé. « Et il y a plus. Vous connaissez Arthur Phelps ? »
Walter plissa les yeux. « L'examinateur de la Réserve fédérale. Celui qui vérifiait les livres juste avant l'effondrement. On l'a fait passer pour mort. On a jamais retrouvé le corps. »
« Son nom est dans la liste, » dit Doc. « Comme complice. Mais lui, il enquêtait sur eux. »
Walter se laissa tomber sur un cageot renversé, sa tête entre ses mains. Les pièces du puzzle commençaient à s'assembler à une vitesse vertigineuse. DeVries, le financier ruiné qui clamait son innocence. Whitfield, l'homme dont il avait volé l'identité et qui était probablement mort de la même main. Et maintenant Phelps, l'examinateur disparu qui avait peut-être découvert le pot aux roses avant d'être éliminé.
« Ils ont tué Whitfield parce qu'il savait, » murmura Walter. « Ils ont tué Phelps parce qu'il s'approchait trop près. Et moi, ils m'ont laissé vivre parce que j'étais trop faible, trop honnête pour comprendre. »
Roy s'approcha, la voix grave. « Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? »
Walter se releva, épousseta son pantalon d'un geste mécanique. Il se dirigea vers l'enveloppe qu'il avait extraite du coffre de la banque, celle qu'il tenait serrée contre sa poitrine pendant qu'ils traversaient la ville en fuite. Il l'ouvrit délicatement, en sortit la page unique couverte d'écriture fine, presque illisible.
Une liste de noms. Vingt-trois au total. Certains avec des titres officiels, d'autres réduits à des initiales et des villes. Près du tiers, il reconnut des familles de banquiers qu'il avait croisés dans les conférences d'avant la crise. Et en bas de page, dans une écriture plus serrée, presque tremblée aussi, une note marginale :
« Phelps savait. Il a payé pour son savoir. Que Dieu nous pardonne. »
Walter replia le document avec soin, le remit dans l'enveloppe, puis la glissa sous sa chemise, contre sa peau.
« On va percer ça à jour, » dit-il. « Je veux savoir qui a signé, qui a planifié, qui a mis le feu. Et je veux que le nom de ma banque, le nom de ma famille, le nom d'Arthur Phelps soit écrit en lettres claires sur la tombe de leurs auteurs. »
Jack émergea de l'ombre où il s'était tenu pendant toute l'opération. Il regardait Walter avec une expression étrange, un mélange d'admiration et de méfiance. « Y'a le gars DeVries qui va avoir une mauvaise surprise, j'imagine. »
« DeVries, » répéta Walter. « Je croyais que c'était lui qui nous payait pour ce document. »
Roy secoua la tête. « DeVries nous payait pour voler la preuve contre lui. Mais Doc vient de dire que ce document… »
« … que ce document prouve qu'il est innocent, » acheva Walter. « Ou qu'il est le plus malin de tous. »
Il regarda vers la porte, au-delà de laquelle la pluie continuait de tomber, diluvienne. Doc s'était rendormi, sa respiration régulière maintenant, paisible presque.
Sal, qui était revenue en silence de son poste de guet, le rejoignit. Elle le regarda sans mot dire, puis posa une main sur son bras, légèrement. Pour une fois, elle ne lui demandait rien.
Walter ferma les yeux un long moment. Lorsqu'il les rouvrit, la flamme de la lampe dansait toujours, les ombres demeuraient, mais quelque chose avait changé. Il n'était plus un comptable ruiné qui cherchait sa vengeance personnelle. Il était le dépositaire d'un secret qui pourrait ébranler les fondations mêmes de l'économie américaine.
Il ne savait pas encore ce qu'il ferait de cette vérité.
Mais pour la première fois depuis des années, il savait qu'il avait une raison de vivre avec.
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