Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 22: The Splinter
La fièvre de Doc montait comme une marée noire. Walter sentait la chaleur irradier à travers les bandages lorsqu'il changea les compresses, l'aube grise filtrant à travers les planches clouées de la fenêtre de l'entrepôt. Le visage du vieux boucher était cireux, ses lèvres craquelées, mais ses yeux restaient ouverts — vigilants malgré la douleur.
« Il ne peut pas voyager, dit Walter sans se retourner. Pas dans cet état. La fièvre va casser dans deux jours, si elle casse. »
Jack se tenait près de la porte, les bras croisés, sa mâchoire serrée découpant une ombre dure dans la lumière naissante. « On n'a pas deux jours. On a peut-être douze heures avant que la banque découvre que le document est parti. Tu veux qu'on meure ici pour un homme qui... »
Il s'arrêta. Doc toussa, un son humide et rauque.
« Qui quoi ? demanda Doc d'une voix éraillée. Va-y, petit. Dis-le. »
Jack détourna le regard. « On n'a pas le temps pour les adieux. C'est tout ce que je dis. »
Roy entra dans la lumière, ses doigts tambourinant sur le bord du document roulé qu'il tenait comme un sceptre. Son costume était froissé, mais ses yeux brillaient avec une intensité que Walter n'avait jamais vue. Pas de la fatigue. De la convoitise.
« Jack a raison, dit Roy. On doit bouger. Mais avant ça, on doit décider ce qu'on fait de ça. »
Il déroula le document sur une caisse, lissant les coins. L'encre fine de la liste des banques — y compris celle de Walter — s'étalait comme une cicatrice. Roy tapota la signature en bas de page, celle qui traversait le papier comme une lame.
« Cinq banques en faillite contrôlées. Douze au total avec les autres. Tu sais ce que ça vaut, Walter ? demanda Roy.
— De la justice, répondit Walter. Et des prisonniers.
— Non. De l'argent. » Roy ricana, un son sec comme du verre brisé. « DeVries contrôle des actifs qu'il a achetés pour dix cents le dollar. Ce document prouve qu'il a orchestré les faillites. Si on lui montre ça — à lui, pas aux journaux — il paiera pour le récupérer. Cinq millions, peut-être plus. Un paiement, et on disparaît. »
Sal siffla doucement entre ses dents. « Cinq millions. Chacun... on pourrait payer Moretti, partir au Mexique, disparaître pour de bon.
— Et les veuves ? demanda Walter, sa voix montant malgré lui. Et les fermiers qui ont tout perdu ? Ce document nomme des gens à Washington. DeVries n'est pas seul. «
Roy se pencha en avant, les jointures blanches sur le bord de la caisse. « Écoute-moi bien, Crane. On est des voleurs. On vient de tuer un garde. Qui va croire un banquier ripou et une bande de criminels ? Laisse-moi deviner : personne. Si on essaie de les exposer, on finira dans une fosse commune avant que le premier journal imprime notre histoire. »
La silhouette de Doc bougea faiblement sur son lit de fortune. « Il dit pas ça pour être méchant, Walter, murmura-t-il. Il dit ça parce que c'est la vérité qu'il connaît. »
Walter se tourna vers Sal. Le petit homme évita son regard, étudiant les fissures du béton. Jack restait immobile près de la porte, comme s'il écoutait les bruits de la rue plutôt que la conversation.
« Sal, dit Walter, tu as vu ce que cet homme a fait. Tes amis à Chicago — les familles qui ont perdu leurs économies dans ma banque. Ils méritent au moins que quelqu'un essaie. »
Sal haussa les épaules, une torsion nerveuse. « Mes amis à Chicago, Walter, ils me doivent de l'argent. Et moi je dois de l'argent à des gens qui cassent les genoux. J'ai pas le luxe de la justice. »
Roy sourit, un éclair froid. « Voilà. Vote. Jack ?
— Je veux pas de négociations avec un homme qui peut nous faire tuer en claquant des doigts, dit Jack. Mais je veux pas non plus jouer les héros morts. » Il soupira, les yeux fermés. « Blackmail. Ça nous donne de l'argent, un levier, et une chance de sortir vivants. »
Deux voix pour le chantage. Roy leva la main. « Je vote avec moi-même. Trois. »
Sal hésita, son regard passant de Walter à Roy. Puis il écarta ses mains tremblantes. « Je suis avec la majorité, non ?
— Pas encore, dit Walter. Doc ?
Le silence dans l'entrepôt était épais comme de la mélasse. Doc ouvrit les yeux, deux braises dans un visage émacié. « Tu me dois une faveur, Crane. Tu t'en souviens ? Le prêt pour payer la dette de Sal. »
Walter hocha lentement la tête.
« Alors voilà : je vote avec toi, dit Doc. On les expose. Je suis pas devenu voleur pour devenir un maître-chanteur. Je suis devenu voleur parce que le monde m'a pris tout ce que j'avais. Si je peux leur rendre un peu de leur propre poison, je mourrai heureux. »
Sa tête retomba, la respiration déjà laborieuse. Sal laissa échapper un souffle. « Deux contre deux. On est coincés.
— On est coincés, répéta Roy, et pour une fois quelque chose dans sa voix vacilla. On a un homme qui peut pas bouger, un document qu'on peut pas utiliser sans décider quoi faire, et une équipe fendue en deux. » Il roula le document, le glissant dans sa poche intérieure. « On va rester ici jusqu'à ce que Doc soit stable. Et ensuite — »
Le son d'un moteur coupa sa phrase. Un camion lourd, se rapprochant de l'entrepôt. Walter se plaqua contre la vitre fissurée, risquant un œil entre les planches.
Un camion Ford noir, pare-chocs chromé, s'arrêta devant la porte chargée de marchandises. Deux hommes descendirent, des costumes sombres sous lesquels on devinait des armes. L'un d'eux frappa à la porte métallique — pas un coup furieux, mais mesuré. Patient.
« Ils savent, murmura Jack. Ils savent qu'on est là. »
Walter compta les sorties possibles. Une porte arrière vers une ruelle. Un escalier de fer vers le toit. Rien d'autre.
« Doc ne peut pas courir, dit-il.
— Doc ne peut pas faire grand-chose, murmura Doc d'une voix à peine audible. Allez-y. Je vous couvrirai. »
Roy avait déjà tiré son pistolet. « Personne ne laisse personne, Crane. On vit ensemble ou on meurt ensemble. Mais ce document — » Il tapota sa poche. « Ce document ne tombe pas entre leurs mains. »
La voix de Sal trembla. « Vous croyez que c'est DeVries qui les envoie ?
— Peut-être, répondit Walter. Ou peut-être que c'est le troisième homme. Celui qui a arraché la page. » Il regarda le document dans la poche de Roy, une idée glaciale se formant dans son esprit. « Ou peut-être que quelqu'un nous a suivis depuis la banque. Quelqu'un qui sait ce qu'on a pris et qui veut sa part. »
Un troisième homme sortit du camion. Plus grand que les autres. Maigre. Il leva la main vers la porte, et Walter vit une cicatrice traversant sa joue droite, du coin de l'œil jusqu'à la mâchoire.
Doc, les yeux mi-clos, vit quelque chose dans le regard de Walter. « Tu le connais ?
— Pas encore, dit Walter lentement. Mais je crois que je vais bientôt savoir. »
Le grand homme frappa à la porte, sa voix portant à travers le métal : « Crane. Je sais que tu es là-dedans. J'ai quelque chose qui t'appartient. Une page. Et un nom. Le nom de celui qui a détruit ta banque. Et ce n'est pas celui que tu crois. »
Walter se tourna vers le document dans la poche de Roy, puis vers Doc dans son lit. Trois chemins s'ouvraient devant lui : la fuite, la négociation, ou cette porte qui venait de s'entrouvrir sur un mystère plus lourd que le chantage ou la justice.
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