Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 23: The Virus
La poussière retombait encore, suspendue dans les rais de lumière oblique qui filtraient par les fenêtres brisées de l’entrepôt. Walter s’était réveillé avant l’aube, le dos contre un mur de briques, la tête pleine de chiffres et de trahisons possibles.
Roy dormait près de la porte, son chapeau posé sur le visage. Ses mains reposaient sur sa poitrine, doigts entrelacés comme s’il priait. Walter l’observa une longue minute. Le document était dans la poche intérieure de la veste de Roy, contre son cœur. C’était là qu’il l’avait placé, à la fin de la réunion, avec ce sourire satisfait de celui qui tient la seule copie.
*Un seul exemplaire. Une seule source de vérité.*
Walter se leva sans bruit. Il avait passé la nuit à faire les comptes, comme toujours. Les comptes de la confiance. Roy était un homme qui avait survécu à dix ans de cavale en ne laissant personne s’approcher de trop près. Il avait survécu parce qu’il savait se rendre indispensable, puis jeter ceux qui devenaient gênants. Walter connaissait ce schéma. Il l’avait vu écrit en noir sur blanc dans les registres de faillites bancaires, dans les annexes des procédures de liquidation.
*Roy n’a pas besoin de nous une fois le document vendu.*
Le plan était simple : Roy contacterait ses acheteurs à Chicago, laisserait la piste refroidir trois semaines, puis disparaîtrait avec l’argent. Et les autres ? Sal rêvait de retourner à La Nouvelle-Orléans, Jack parlait encore de sa ferme au Nebraska, Doc ne survivrait pas à un voyage de deux jours dans cet état. Walter n’était pas naïf. Il avait déjà entendu ce genre de promesses. Les banquiers lui avaient promis que ses économies étaient sûres, que les coffres étaient solides, que la Réserve fédérale veillerait sur lui.
Walter trouva un vieux classeur métallique renversé près de l’escalier de secours. Il l’ouvrit, trouva une chemise vide, et glissa son rapport carbone dans sa poche.
Roy se retourna dans son sommeil, grommela quelque chose. Walter resta immobile, le souffle coupé. Mais Roy ne se réveilla pas.
Il traversa l’entrepôt sur la pointe des pieds, évitant les tessons de verre comme des mines, et trouva la grille de ventilation au fond du bâtiment. Deux minutes de travail à la pince lui permirent de la dévisser. Il glissa la copie froissée du document dans la gaine poussiéreuse, la cala contre le métal, puis remit la grille en place. Personne ne trouverait la copie là. Pas même lui, s’il vivait assez longtemps pour devoir la récupérer.
Doc était éveillé quand Walter revint. Sa chemise était tachée de sueur, son visage gris, mais ses yeux restaient clairs et durs.
« T’as l’air d’un homme qui vient de cacher quelque chose », dit Doc à voix basse.
Walter s’accroupit près de lui. « J’ai fait une copie du document. Elle est planquée dans la ventilation.
— Roy le sait ?
— Non. Et j’aimerais que ça reste comme ça.
Doc laissa échapper un rire qui se mua en quinte de toux. Quand il retrouva son souffle, il demanda : « Tu penses vraiment qu’il va te trahir ?
— Je pense qu’il est vivant depuis dix ans. Ça ne s’explique pas par la chance.
Doc détourna le regard, fixant un point au plafond. Walter se souvint soudain des absences de Doc, de cette fatigue nouvelle qui n’était pas seulement celle du sang perdu. Pendant que les autres dormaient, Doc passait ses nuits éveillé. À penser à ce que laisse un homme derrière lui.
« Et toi, demanda Walter. Tu penses que je fais une erreur ?
— T’as caché une copie d’un document qu’on a volé à un banquier véreux. Y a pas de manuel pour ce genre de situation.
Walter sourit malgré lui.
La porte s’ouvrit à la volée, et Sal entra comme une bourrasque. Il était essoufflé, pas seulement de course. Il avait couru un long chemin.
« Il y a un type dehors, dit-il, la voix hachée. Avec deux hommes armés. Ils disent qu’ils viennent pour moi.
Roy était déjà debout, Walter ne savait pas depuis quand. Le revolver était dans sa main. « Qui ça, Sal ? Qui est-ce que t’as traîné jusqu’ici ?
— Jim. Big Jim Sorelli. On me devait une faveur à Chicago après Moretti. Et je… j’ai fait quelques paris que je pouvais pas payer.
Roy s’approcha, le canon du revolver pointé vers le sol. « T’as vendu notre position ?
— J’ai rien vendu du tout ! Mais Big Jim a des oreilles partout. Il a dû me faire suivre depuis Buffalo. Je le jure.
Un bruit sourd contre la porte. Puis un autre. La voix grave d’un homme à travers le bois : « Salvatore. Tu sais que je viens pas pour la bagarre. Je viens pour mon argent. Tu me donnes ce que tu me dois et je repars. Tu me fais passer pour un con et on a un problème.
Sal se tourna vers Walter, les yeux suppliants. « Il me faut deux cents dollars. Sur le document, c’est des centaines de milliers. Juste deux cents.
— On n’a pas deux cents dollars, dit Jack qui venait de se réveiller. On a à peine cinquante en caisse, et le document vaut rien tant qu’on ne l’a pas monnayé.
Un nouvel impact contre la porte. Cette fois, le bois craqua. Roy jeta un regard vers Walter, puis vers la fenêtre à l’ouest qui donnait sur une cour intérieure.
« On n’a pas le temps pour une discussion, dit Roy. T’as combien de fric sur toi ?
Sal fouilla ses poches, en sortit un billet froissé : huit dollars. Roy préleva la caisse de fortune dans sa propre poche, compta mentalement, et lança une liasse de billets à Sal.
« Dis-leur qu’on sort. Passe par la fenêtre de derrière et contourne le bâtiment. Trouve-les, paye-leur la moitié, promets la suite. Digère aussi longtemps que tu peux.
Sal hésita, regarda Walter une dernière fois.
« Ils ont des fusils, dit Sal. Vous êtes sûrs que c’est la bonne idée ?
— On n’a pas le temps d’en trouver une meilleure, répondit Walter.
Il ouvrit la fenêtre à guillotine, arrachant presque le montant rouillé. Le mur de briques de l’immeuble voisin était à moins d’un mètre. Sal s’y engagea, se faufila le long de la corniche étroite, puis disparut dans l’ombre du toit.
Un homme de forte corpulence, chapeau melon vissé sur le crâne, enfonça la porte d’un coup d’épaule. Il tenait un fusil de chasse. Derrière lui, un deuxième type plus maigre braquait un automatique sur chacun d’eux.
« Je vous présente bien : Moretti’s boys, dit Roy sans hausser le ton. On est des amis de Moretti. Des associés.
Big Jim lança un regard circulaire de la pièce, qui s’arrêta sur Roy, sur Jack, sur Walter. Puis sur Doc, allongé dans son coin, son bandage rougi visible au col ouvert.
« Où est Salvatore ?
Il se fit un long silence. Walter crut entendre le souffle de Doc qui s’accélérait.
« Sal a une course à faire, dit Walter. Il vous doit de l’argent. Il est parti le chercher. Si tu veux être payé, t’as intérêt à le laisser travailler.
Big Jim le dévisagea. Il devait sentir le faux, l’esquive désespérée. Walter garda le regard, refusant de cligner.
« Il se laissera jamais payer par la peur, dit Walter. Et t’es pas venu pour la peau, sinon tu serais pas en train de discuter avec un comptable. T’es venu pour le fric. Alors on va te dire un truc : on a un plan qui va te rendre ta mise et un peu plus. Alors tu poses ton arme, tu bois un verre d’eau, tu attends le retour de Sal, et on parle en adultes.
Big Jim resta planté quelques secondes. Puis il laissa retomber la crosse de son fusil contre le sol avec un bruit sourd.
« J’attendrai dix minutes, dit-il. Après ça, je commence à faire du bruit.
Walter hocha la tête, sentant la sueur lui couler le long de la colonne. Derrière lui, Roy n’avait toujours pas abaissé son arme.
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