Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 27: The Trap
Le vent nocturne charriait l'odeur des pins et de la terre humide lorsque Walter atteignit la grille de la propriété DeVries. La lune, basse sur l'horizon, argentait les tourelles victoriennes du manoir, transformant la demeure en une forteresse de spectres. Par la fenêtre du salon, à travers les rideaux de dentelle entrouverts, il vit Roy. Debout devant un bureau d'acajou massif, le document déployé entre ses doigts, face à un homme que Walter reconnut immédiatement pour l'avoir vu en photo dans les journaux économiques : Harrison DeVries, président de la First Mercantile Trust, l'épine dorsale financière de tout le comté.
DeVries portait un smoking impeccable malgré l'heure tardive. Il riait. Il riait comme on rit devant une farce bien jouée, les épaules secouées d'un amusement sincère, tandis que Roy gesticulait en indiquant des lignes du document. Walter sentit le sang battre à ses tempes. Tout ce chemin. Doc mort. Sal en fuite. Son propre nom traîné dans la boue. Pour que Roy, ce serpent, conclue un marché avec l'homme qui avait orchestré la chute de tant d'innocents.
La main de Walter se referma sur le revolver volé dans la voiture de Jack. Le canon était froid contre sa paume, familier d'une manière qui ne l'était pas. Il n'avait jamais tiré sur un homme. Il avait tiré au plafond du hangar pour faire fuir les hommes de Big Jim, mais jamais sur une poitrine humaine.
Roy tourna la tête, comme s'il avait senti le regard. Leurs yeux se croisèrent à travers la vitre. Et Roy sourit.
Walter leva le revolver.
Il visa la poitrine, puis descendit, hésita, remonta. Le souvenir du sang de Doc sur ses mains était encore trop vif. La détonation déchira la nuit, un coup de tonnerre sec qui fit s'envoler les oiseaux des cyprès. La vitre explosa en mille éclats de cristal. Roy plongea derrière le bureau. Ce fut un garde, surgi de l'ombre du perron, qui prit la balle – dans l'épaule, le corps projeté contre la balustrade avec un cri guttural.
Walter n'eut pas le temps de tirer une seconde fois. Des ombres convergeaient déjà vers lui depuis les deux côtés de la grille. Il jeta une dernière œillade à la fenêtre brisée. DeVries s'était levé. Il ne courait pas. Il regardait dans la direction de Walter avec une expression que la distance ne pouvait masquer : celle d'un homme qui assistait à un spectacle qui le ravit.
Le scarifié surgit de derrière un massif de rhododendrons, saisit Walter par le col et le tira violemment en arrière, juste avant qu'une rafale ne balaie l'endroit où il se tenait. Ils roulèrent ensemble dans l'ombre d'un buisson de buis, les feuilles acérées leur lacérant le visage.
« Imbécile », souffla l'homme, son souffle rauque contre l'oreille de Walter. « Tu viens de te faire repérer avant d'avoir posé une seule question. »
Walter se dégagea, le revolver encore fumant à la main. « Qui êtes-vous, bordel ? »
« Celui qui vous a apporté la troisième page. Et celui qui vient de vous sauver la vie. Deux fois. » Le scarifié – sa cicatrice, une ligne blanche qui lui labourait le visage du sourcil à la mâchoire, luisait sous la lune – plongea la main dans sa poche et en sortit un papier jauni, plié en quatre. « Je pourrais vous la donner maintenant. Mais je préfère que vous regardiez d'abord. »
Avant que Walter ne puisse répondre, une voix portée par le vent lui parvint, claire et calme, amplifiée par le silence soudain :
« Entrez donc, monsieur Crane. Nous avons beaucoup à discuter. »
Harrison DeVries se tenait dans l'embrasure de la porte d'entrée du manoir, les mains dans les poches de son smoking, comme s'il accueillait un invité pour un dîner tardif. Derrière lui, Roy se montra, pâle mais intact, un filet de sang à la tempe là où un éclat de verre l'avait entaillé.
Walter sentit le contact glacé de la main du scarifié sur son bras. « C'est un piège. Vous le savez. »
« Oui. »
« Mais vous allez y aller. »
Walter regarda le papier dans la main de l'homme, puis la fenêtre brisée, puis le visage souriant de DeVries. Doc était mort pour moins que ça. « J'ai un compte à régler. »
Le scarifié inclina la tête, un geste qui pouvait passer pour du respect ou du mépris. « Alors réglez-le intelligemment. » Il lui fourra le papier dans la main. « La troisième page. Lisez-la quand vous serez seul. Elle change tout. »
Il recula dans les buissons et disparut, avalé par la nuit comme s'il n'avait jamais été là. Walter resta un long moment figé, le papier contre la poitrine, le revolver pendant au bout de son bras. Puis, à pas lents, il marcha vers la porte ouverte du manoir.
DeVries le laissa entrer, referma la porte derrière lui avec un soin méticuleux. Le hall était un temple de marbre noir et d'or massif. Deux gardes supplémentaires se tenaient de part et d'autre, leurs regards vides, leurs mains croisées devant eux comme des domestiques. Roy se tenait à l'écart, les bras croisés, un rictus aux lèvres.
« Je dois dire, monsieur Crane, que j'apprécie votre sens du théâtre. » DeVries désigna le salon, où la fenêtre étoilée laissait entrer l'air nocturne. Le document de Roy était toujours sur le bureau. « Mais vous auriez dû frapper à la porte. Nous y serions venus plus vite. »
« Je ne suis pas venu pour discuter », dit Walter, le revolver toujours à la main, mais pointé vers le sol – un geste ambigu, à demi menaçant, à demi futile.
« Non ? Alors pourquoi êtes-vous venu, monsieur Crane ? Pour venger votre banque ? Vos collègues ? Votre dignité ? » DeVries fit un pas en avant, les mains toujours dans les poches, décontracté d'une manière qui glaçait le sang. « J'ai vu votre dossier. Vous étiez un comptable compétent, mais sans envergure. Vous auriez passé votre vie à équilibrer des colonnes dans une banque de province. Et pourtant, vous voilà, armé, dans mon salon, avec un homme mort derrière vous et une cité entière à dos. C'est un redressement spectaculaire. »
« Vous avez ruiné des milliers de personnes. »
« J'ai accéléré un processus inévitable. La banque allait s'effondrer de toute façon. J'ai simplement choisi qui sauver. » DeVries s'arrêta à deux mètres de Walter, son parfum de santal et de cigare envahissant l'espace. « Et j'ai choisi de me sauver moi-même. Ce qui, entre nous, est la seule décision rationnelle dans un monde qui s'effondre. »
Roy ouvrit la bouche, mais DeVries leva une main sans même tourner la tête. Roy se tut.
« Voici ma proposition, monsieur Crane. » DeVries sortit une main de sa poche et tendit une carte de visite d'un geste sec. Du papier épais, des lettres gravées. « Vous travaillez pour moi. Vous avez un talent pour découvrir des irrégularités – c'est vous qui avez trouvé cette faille dans mes livres, lors de votre audit à la banque, une faille que même mes propres hommes avaient manquée. Vous passez une semaine à examiner mes comptes, vous me dites ce que vous trouvez, je vous paie dix pour cent de ce que vous m'évitez de perdre. »
Le silence s'installa, lourd comme un suaire. Walter regardait la carte de visite, puis le visage de DeVries, puis le document sur le bureau. Derrière lui, Roy avait les mâchoires serrées.
« Et si je refuse ? » demanda Walter.
DeVries haussa les épaules avec une douceur étudiée. « Vous avez tiré sur un de mes gardes. Vous êtes entré par effraction dans une propriété privée. Vous avez un casier de conspiration pour vol de documents bancaires. » Il inclina la tête, un sourire paternel aux lèvres. « Ce serait une tragédie qu'un homme avec votre potentiel termine au bout d'une corde. Mais, comme je l'ai dit, je suis un pragmatique. »
Walter regarda la carte de visite. Elle brillait sous le lustre vénitien. Derrière elle, il vit le visage de Doc, la façon dont sa tête était tombée, l'absence totale de lumière dans ses yeux. Puis il vit le hangar, la colère des hommes, le mépris de Roy. Et il vit Sal, quelque part dans la nuit, en fuite avec une dette de mort sur les talons.
Il leva la carte entre deux doigts et la laissa tomber par terre.
« Non. »
DeVries soupira, un son qui contenait plus de regret que de menace. Il se tourna vers Roy. « Vous aviez raison. Il est inutile. »
Roy esquissa un sourire, et c'est ce sourire qui décida Walter. Il n'y avait pas de fierté dans ce rictus, seulement une anticipation morbide. Walter glissa la main dans sa poche intérieure, sentit le papier du scarifié – la troisième page – contre sa poitrine. Il ne l'avait pas lue. Mais Doc était mort en disant que le vrai architecte n'était pas celui qu'ils pensaient. Que Roy était un pion. Un pion qui croyait être un roi.
Walter leva le revolver et le pointa sur Roy.
« La question n'est pas de savoir si je travaille pour vous, DeVries. La question est de savoir si vous avez déjà relu le document que Roy vous a apporté. » Il regarda Roy, dont le visage pâlit soudain, une ride d'anxiété creusant son front. « Parce que si vous l'aviez fait, vous sauriez que la page trois n'est pas ce qu'elle prétend être. »
Roy fit un pas en avant. « Il bluffe. Le document est authentique. Je l'ai volé à la banque, je l'ai vérifié, je l'ai fait authentifier par deux notaires indépendants. »
« Il n'a pas parlé de la page trois », dit DeVries, lentement, les yeux se plissant.
Roy se tourna vers DeVries. « Qu'est-ce qu'il raconte ? Il n'y a pas de page trois. Le document est complet en deux pages. C'est moi qui l'ai volé. Je sais exactement ce qu'il contient. »
DeVries regarda Roy, puis Walter, et un sourire nouveau, différent des précédents – moins assuré, plus calculateur – étira ses lèvres. « Ah. Voilà qui est intéressant. »
Walter recula vers la porte, tenant toujours le revolver levé. « Vous voulez savoir ce que contient la troisième page ? Je vous le dirai à une condition. Vous me laissez repartir, et vous rencontrez Roy devant la vérité. Vous lui demandez qui l'a engagé pour falsifier des livres de comptes en 1931. Vous lui demandez pourquoi les noms sur la troisième page incluent un certain junior partner que vous avez formé vous-même. »
Roy pâlit comme un linge. « DeVries, ne l'écoutez pas. Je n'ai jamais – »
« Tais-toi. » Le mot sortit de DeVries avec un claquement de fouet. Puis, à Walter : « Vous bluffez. Roy est loyal depuis cinq ans. »
« La loyauté se mesure à la peur, DeVries. » Walter atteignit la porte, la poignée froide dans son dos. « Et vous savez ce que la peur fait à un homme. Vous avez tout construit dessus. »
Il pressa la détente une seconde fois – pas en direction de Roy, mais vers le lustre au-dessus de leurs têtes. Le cristal explosa dans une pluie de verre et de lumière vacillante. Les gardes plongèrent, DeVries recula, Roy hurla. Walter passa la porte dans le chaos, le papier du scarifié battant contre sa poitrine, le revolver encore chaud dans sa main.
Derrière lui, dans le salon aux débris de cristal, DeVries rit – un rire sec, presque admiratif. « Vous me plaisez, Crane ! Vous reviendrez ! Ils reviennent toujours ! »
Walter traversait déjà la nuit, fonçant vers la haie, vers l'ombre des pins. Il ne s'arrêta pas. Ne se retourna pas. Le papier dans sa poche était léger mais il pesait sur lui comme une laisse. Une seule chose comptait maintenant : trouver un endroit sûr, lire la troisième page, et comprendre pourquoi un scarifié qu'il ne connaissait pas se donnait tant de mal pour guider ses pas vers une vérité que personne ne lui avait demandé de chercher.
La nuit le dévora.
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