Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 29: The Gold Coin
La corde mordait la chair de ses poignets, là où les nœuds croisés avaient laissé des sillons violets. Walter gardait les yeux baissés, le dos voûté, l’air d’un homme brisé qui n’attend plus que le verdict. Roy parlait à voix basse avec DeVries près de la cheminée, à l’autre bout de la pièce. Le garde posté à la porte—un colosse au nez cassé—ne le quittait pas des yeux, mais son regard glissait, mécanique, comme celui d’un homme qui a vu mille prisonniers et jamais un seul s’échapper.
La pièce sentait le cuir et la cendre. DeVries faisait tourner un verre de cognac entre ses doigts, les yeux plissés, le menton relevé. Son costume noir, taillé sur mesure, absorbait la lumière dorée des lampes. Walter aurait pu l’admirer, si cet homme n’avait pas passé les trois dernières années à organiser la ruine de milliers d’inconnus—et la sienne, par accident.
« Tu lui as laissé le tiers de page », disait DeVries, la voix douce et tranchante comme une lame de rasoir.
Roy se tenait raide. « Il l’avait. Le scarifié. Il s’est volatilisé avant que j’arrive. »
« Et tu m’as dit qu’il était mort à Sainte-Hélène. »
« Je me suis trompé. »
Le mot resta suspendu. Walter sentit le muscle de son mollet droit se contracter. Le double fond de sa chaussure, cousu trois semaines plus tôt dans l’atelier d’un cordonnier de Riverton, abritait une pièce d’or de vingt dollars, frappée en 1895, bordée d’un millésime qui n’avait jamais existé. La monnaie du mensonge.
Le garde fit un pas vers la fenêtre pour tirer les rideaux. Un déclic de tringle. Les ombres dansèrent.
Walter bougea. Lentement, sans lever la tête, il plia la jambe droite et fit glisser sa chaussure le long de son mollet, comme pour soulager un crampe. La semelle intérieure céda d’un demi-centimètre. Il sentit le tranchant froid de l’or contre son index replié. La pièce n’était pas une pièce ordinaire : un bord limé, affûté par un homme qui savait que la monnaie ne sert pas seulement à acheter. Elle sert à couper.
Roy tournait le dos, DeVries fixait les flammes, le garde fermait le rideau. Walter se mit à genoux, l’air soumis, et fit passer la pièce entre ses paumes liées. Le tranchant effleura la corde. Il appuya, une fois, deux fois, méthode que Doc lui avait montrée un soir d’hiver dans une grange de l’Ohio—Doc, mort, enterré dans un champ de maïs par trois hommes qui ne connaissaient même pas son vrai nom.
« Vous ne m’avez pas dit ce qu’il contenait », murmura Roy.
DeVries se tourna, lentement, le verre immobile. « Le tiers de page ? Il désigne l’endroit exact où les réserves sont stockées. Plus précisément, le nom du navire. »
Walter sentit le fil de la corde céder. Un brin grésilla, puis deux. Il garda les mains jointes, les épaules basses, le visage fermé.
« Le navire ? » répéta Roy.
« Nous ne pouvons pas faire couler un dollar avec des billets seuls, mon cher associé. Il faut aussi faire taire ceux qui peuvent prouver l’origine du papier. Le navire transporte les planches originales, celles du Trésor. On les rachète, ou on les coule. Les deux conviennent. »
Le garde revint vers sa place. Walter attendit. Il compta trois battements de cœur, puis il se leva d’un coup, les mains libres dissimulées derrière son dos, et il sourit comme un homme qui vient de comprendre une plaisanterie.
« DeVries », dit-il, la voix claire.
Les deux hommes se retournèrent. Le garde écarquilla les yeux, la main vers son étui.
« Vous avez tort de croire que la troisième page est la seule copie. »
DeVries posa son verre. Roy fit un demi-pas vers la table où reposait un pistolet.
« Elle est en trois exemplaires », continua Walter, avançant d’un pas. Il savait qu’il bluffait. Le scarifié lui avait remis un papier plié qu’il n’avait jamais lu, et il n’avait aucune preuve qu’il en existait d’autres. Mais le mensonge avait le goût du cognac : doux, chaud, et il brûlait en descendant.
« Vous mentez », dit Roy, mais sa voix trembla d’un demi-ton.
« Je ne mens jamais sur l’argent. » Walter fit deux pas de plus. Le garde tira son arme, mais Walter était déjà entre lui et la porte. Il empoigna la lourde lampe en bronze sur la console, la balança dans les jambes du garde. Le colosse tomba avec un bruit sourd, Jean, le crâne sonnant contre le plancher. Walter attrapa le revolver tombé, tira une fois dans le plafond de stuc—les gravats pleurent—et fonça vers la porte-fenêtre.
Roy hurla. DeVries ne dit rien. Walter brisa la vitre avec la crosse, sentit le verre ouvrir son avant-bras, et bascula dans la nuit.
L’air froid le frappa comme une gifle. Les jardins de DeVries s’étendaient sur trois cents mètres d’arbres taillés, de buis géométriques et de pelouses qui brillaient sous la lune. Walter courut, le revolver serré dans la main, le pied droit battant, la chaussure béante. Il entendit des pas derrière lui, rapides, réguliers. Pas un garde : Roy.
« Crane ! »
La voix claqua sur le gravier. Walter ne s’arrêta pas. Il déboucha sur une allée de tilleuls, les branches basses lui cinglant le visage, et fonça vers le mur d’enceinte. Trois mètres de pierres calcaires, hérissées de tessons de bouteilles. Il n’avait pas le temps de grimper.
Roy le rattrapa à cinquante mètres du mur. Il était plus jeune, plus rapide, mais Walter avait autre chose : la mémoire des berges et des terrains vagues, la science de la chute. Il feinta à gauche, glissa sur l’herbe humide, et lança une poignée de gravier droit dans les yeux de Roy. L’homme trébucha, jura, et Walter en profita pour rouler derrière un massif de rhododendrons.
« Bon Dieu, Crane », souffla Roy, la voix serrée, les mains écartées. Il était seul, sans arme visible, mais Walter ne se fiait pas. « Tu crois que tu vas sortir de là ? »
Walter respirait fort, le dos contre un tronc froid. Le revolver pesait dans sa main. Il aurait pu tirer. Il faillit le faire. Mais il y avait dans la voix de Roy quelque chose qu’il n’avait pas entendu depuis le chapitre de la grange : de la fatigue, et peut-être du regret.
« Pourquoi tu m’as trahi ? » demanda Walter.
Roy cracha. Une ombre passa sur ses traits. « Trahi ? J’ai jamais trahi personne. DeVries m’a recruté il y a six ans. C’est lui qui m’a appris l’art du compte double. » Il fit un pas de côté, les arbres craquèrent au loin. « Toi, tu es arrivé, et tu as cru que je travaillais pour toi. Mais moi, j’ai jamais travaillé pour personne. J’ai trahi quand la dette était trop lourde. »
« C’est pour ça que tu as inventé l’histoire de l’émbezzlement ? »
Roy rit, un rire sec, sans joie. « Non, Walter. J’ai pas inventé. Je l’ai lu dans tes dossiers. Ton ancien employeur, la banque de Cleveland, m’a vendu tes archives pour huit cents dollars. Tu as été renvoyé pour une anicroche de dix-neuf mille dollars, déguisée en erreur de transcription. Tu peux m’appeler menteur, mais je suis pas un menteur. Je suis un archiviste. »
Walter sentit le sol se dérober. La blessure de son avant-bras le brûlait. Il avait passé trois ans à se voir voler sa vie, et maintenant il découvrait qu’il avait peut-être été volé deux fois.
Roy fit encore un pas. « Donne-moi le tiers de page. DeVries veut pas te tuer, il veut te voir mourir de froid dans un fossé. Moi, je peux te laisser filer. Tu rentres chez toi, tu fermes ta gueule, et tu vieillis ailleurs. »
Walter regarda le mur de pierre, la lune, les ombres. Il mit la main dans sa poche intérieure de sa veste et en sortit le papier plié, le tiers de page du scarifié, toujours scellé, jamais lu. Il ne savait pas ce qu’il contenait. Mais il savait ce que ça valait maintenant : la différence entre la fuite et la survie.
« Dis à DeVries que je garde le papier jusqu’à ce que je sois sûr de sortir du comté. »
Roy tendit la main. Walter fit craquer le papier—un mince son de cellulose froissée—et le tendit. Roy le saisit, le déplia, et se tut. Il resta une seconde, le papier tremblant dans sa main, puis il releva les yeux vers Walter avec une expression que Walter ne connaissait pas : presque de la pitié.
« Crane », dit Roy lentement, « celui qui t’a donné ce document… c’est pas un hasard. »
Il tourna le papier vers la lune. Walter vit les mots gravés à la main, une encre sèche et brune, un nom de navire : LE PROSPECTOR. Et en dessous, une adresse à Baltimore, et trois mots, écrits en capitales : OVERDUE. SILENT. SUNK.
« Ce navire, » murmura Roy, « il a coulé en 1931. Avec à son bord la moitié des réserves de la banque de Cleveland. »
Le regard de Roy glissa vers Walter, une vague horreur dans les prunelles.
« La banque qui t’a ruiné, Walter. Ce papier, c’est pas un indice. C’est un acte de décès. »
Le bruit des gardes arriva de la maison, des torches, des ordres hurlés. Roy jeta le papier dans l’herbe, se retourna et s’éloigna sans un mot. Walter le regarda disparaître, puis il ramassa le papier trempé de rosée, le glissa dans sa poche, et commença à courir vers le mur d’enceinte, cinq secondes avant que la lumière des torches ne l’engloutisse.
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