Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 30: The Counterfeit
La pluie s’était mise à tomber, une bruine fine et froide qui collait la terre aux semelles. Walter courut sur cinquante mètres, les torches des gardes dessinant des ombres mouvantes entre les arbres. Il ne cherchait plus une issue — il cherchait un abri, n’importe lequel, assez longtemps pour penser.
Une porte basse, à moitié cachée par un lierre épais, s’ouvrit sous son épaule sans résister. Il la referma derrière lui, le cœur cognant, et se retrouva dans un couloir étroit sentant l’huile et le vieux papier. L’obscurité était totale. Il tâtonna, trouva un interrupteur, actionna la lampe nue.
Il était dans une antichambre de service, derrière le bureau principal de DeVries. Des caisses en bois s’empilaient contre le mur, certaines ouvertes, remplies de liasses de documents. Mais ce qui attira son regard, ce fut la machine au centre de la pièce.
Une presse à imprimer, massive, chromée et noire, encore chaude. À côté, des plaques d’acier gravées, posées sur des chiffons de coton. Walter s’approcha, les mains tremblantes moins de froid que de lucidité. Il retourna une plaque : un motif de billet de dix dollars, parfait jusqu’au moindre filigrane. Il prit une autre plaque — vingt dollars. Une troisième — cent. Mais ce n’était pas la finesse de la gravure qui lui coupa le souffle. C’était la date sur le coin de chaque plaque : cette année. Et la mention, sur la plus grande, d’une réémission nationale.
Ils ne fabriquaient pas de faux billets pour s’enrichir. Ils fabriquaient de vrais billets — des billets identiques à la monnaie officielle, mais imprimés par eux, sans comptabilité, sans traçabilité. De l’argent injecté dans le circuit, en quantité suffisante pour nourrir une panique.
Walter recula d’un pas. Le cœur n’y était plus pour la vengeance. Le corps comprenait avant l’esprit : si l’on mettait assez de papier-monnaie en circulation, la confiance chutait. Les banques refuseraient les dépôts. Les gens retireraient leurs économies en or avant qu’il soit trop tard. Le dollar s’effondrerait, et ceux qui détenaient les vraies réserves — des réserves en or, pas en papier — rachèteraient le pays pour une chanson.
Il pensa à sa femme. À sa propre banque, qui avait fermé sans prévenir un matin de 1933. À la file d’attente devant les guichets, les visages fermés, les espoirs solides tombés en poussière. Ce n’était pas un krach. C’était un plan. La panique avait été orchestrée, ou du moins exploitée, par des hommes qui imprimaient la peur comme on imprime des liasses.
Le silence de la pièce était lourd, chaud de la machine. Walter entendait au loin des voix étouffées, des ordres, des pas précipités. On le cherchait. On allait bientôt fouiller les dépendances.
Il ouvrit une caisse : des rames de papier filigrané, de la même qualité que la monnaie officielle. L’encre, dans des bidons scellés, portait l’étiquette d’un fournisseur gouvernemental. Ces hommes avaient des complicités à tous les niveaux. Il n’était pas seulement contre une bande de criminels. Il était contre un système qui se dévorait de l’intérieur.
Ses yeux tombèrent sur un broc de kérosène, utilisé pour nettoyer les plaques. Il le saisit. Sa respiration se fit courte. S’il brûlait les plaques et le papier, il retardait le plan de quelques mois, peut-être. Pas plus. DeVries était trop prudent pour n’avoir qu’un site de production. Mais c’était quelque chose. C’était un acte.
Il commença à répandre le kérosène sur les caisses, sur les chiffons, sur la machine elle-même. Ses mains étaient stables. Il ne se sentait plus traqué ; il se sentait utile, pour la première fois depuis des années. La mort de Doc, la fuite de Roy, les mensonges de DeVries — tout ça convergeait vers cet instant, cette pièce, ce geste.
Puis un bruit. Une clef dans une serrure, derrière la porte du fond. Walter se figea, le bidon encore à la main. La poignée tourna. Il n’eut pas le temps de fuir — la porte s’ouvrit sur un homme en habit de majordome, les yeux écarquillés.
— Vous ! cria l’homme en reculant.
Walter projeta le bidon dans sa direction. L’homme l’évita, mais le contenu lui éclaboussa le visage et le col. Il hurla, se frottant les yeux. Walter n’attendit pas : il sortit une allumette de sa poche, la craqua sur sa cuisse et la jeta vers les caisses imbibées.
Le feu prit lentement, puis violemment, une langue bleue qui se transforma en mur de flammes en quelques secondes. La chaleur le repoussa vers le couloir. Le majordome hurlait toujours, aveuglé, tâtonnant vers la sortie. Walter le saisit par le col et le tira dehors avec lui, ses poumons brûlés par la fumée naissante.
Il referma la porte derrière eux. À travers le bois, il entendait le crépitement du feu, le verre des ampoules qui éclatait. Les plaques d’acier, dans leur fournaise, mettraient des heures à refroidir. Ils ne les réutiliseraient pas.
Il avança dans le couloir, puis s’arrêta. Les voix se rapprochaient — des gardes, attirés par l’odeur. Il était coincé entre les flammes et les chiens. Son regard chercha, tomba sur une porte à sa droite, entrebâillée, donnant sur une pièce faiblement éclairée.
Il entra sans réfléchir. C’était un bureau privé — plus petit que celui de DeVries, intime, avec des murs lambrissés et un bureau de noyer dont le plateau était couvert de papiers. Pas un poste de travail : un sanctuaire. Au mur, des photographies d’hommes en costumes sombres posant devant des bâtiments de banque. Sous la fenêtre, un percolateur encore chaud, et près du téléphone fixé au mur, un carnet ouvert avec des noms et des numéros.
Walter lut. Une écriture fine, méticuleuse. Des dates, des montants. Et quelque part, à la page du jour, une seule ligne griffonnée d’une main plus pressée : « Examiner P. basé au Riverton Grand, cave, cellule — question. »
Son sang ne fit qu’un tour. Phelps. Arthur Phelps, l’examinateur disparu dont tout le monde avait parlé après l’audit de sa banque, juste avant la fermeture. On l’avait considéré comme un fuyard, un homme qui avait volé la caisse. Walter avait souffert, soupçonné même, à cause de cet audit.
Phelps était vivant. Et détenu. À l’hôtel Riverton Grand, à quelques rues d’ici.
Dehors, le feu dévorait la presse. C’était sa seule chance. Il arracha la page du carnet, la plia maladroitement dans sa poche déjà encombrée du document du scarifié, et il chercha une sortie vers le nord, vers la ville, vers une chambre d’hôtel au nom inconnu où, sous la cave, un homme attendait qu’on vienne lui poser d’autres questions. Les flammes montaient derrière lui, peignant sa silhouette en ombre chinoise.
Il était de nouveau en mouvement. Mais cette fois, il savait où aller.
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