Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 31: The Listener
La fumée commençait à peine à s’échapper des fenêtres du deuxième étage quand Walter se glissa dans l’ombre d’une haie de buis taillé. Derrière lui, des voix s’interpellaient en anglais – des gardes, encore loin, mais convergeant vers le manoir. Il avait peut-être cinq minutes avant que quelqu’un ne pense à ratisser les jardins.
Il longea la façade ouest, dos collé aux pierres froides, et trouva une porte de service entrouverte. L’intérieur sentait la cire d’abeille et le linge propre. Une buanderie. Des piles de draps blancs s’élevaient contre le mur. Walter s’y enfonça, ferma la porte derrière lui, et resta immobile, écoutant le battement de son propre cœur.
Au-dehors, les torches se rapprochaient. Des ordres secs. DeVries, probablement. Ou Roy. Walter tâta la poche de son veston : le papier du troisième homme y était toujours, plié en quatre, lisse contre sa poitrine. Il l’avait encore. Mais pour quoi faire ? Il ne pouvait pas le lire ici – pas sans lampe, pas sans temps.
Il contourna un tas de linge et se retrouva dans un couloir étroit. Portes closes. La maison était plus vaste qu’elle n’y paraissait. À sa droite, une porte entrouverte laissait filtrer une lumière pâle : un secrétaire désert, une lampe à abat-jour vert, un téléphone noir.
Le téléphone.
Walter entra. Sur le bureau, un bloc-notes portait des chiffres et des noms qu’il ne prit pas le temps de déchiffrer. Il s’approcha du combiné, main tendue – puis il entendit le bruit. Une sonnerie. Une seule, courte. Puis plus rien. Il saisit le récepteur.
– Oui ?
Une seconde de blanc. Puis une voix – grave, nette, une pointe d’accent de l’Est :
– DeVries ? Vous êtes là ? Bon. Je vous avais dit de ne pas appeler sur cette ligne avant demain matin.
Walter ne répondit pas. Son sang ralentit. La voix était celle d’un homme habitué à donner des ordres. D’un homme qui croyait parler à Armand DeVries.
– Nous avons un problème, reprit l’homme. Votre logistique est excellente, mais vos examens sont mauvais. Phelps refuse toujours de signer. Vous m’aviez promis des résultats.
Le nom tomba comme une pierre dans l’eau calme. Phelps. L’examinateur disparu. Walter respira plus lentement, une main crispée sur le bord du bureau.
– Il parle, dit Walter, forçant sa voix dans un registre plus bas, presque traînant, copiant le rythme qu’il avait entendu chez DeVries quand celui-ci lui parlait d’assurance et de lignes de crédit. Il parle de tout. Mais il ne signera que si vous lui donnez une garantie réelle.
Silence. L’homme renifla.
– Une garantie ? C’est vous qui l’avez enfermé dans cette cave d’hôtel, DeVries. Vous ne pouvez pas tout rejouer maintenant. Les hommes du Trésor ont commencé à le chercher. Si vous voulez que l’affaire reste enterrée, vous devez me livrer sa signature avant jeudi.
Walter serra les dents. Une cave d’hôtel. Le carnet de DeVries mentionnait le Riverton Grand, en centre-ville. Il avait raison. Phelps était vivant, détenu dans une cave d’hôtel.
– Vous aurez votre signature, dit Walter. Mais vous devez me confirmer un détail technique. Vous parlez de la cave du Riverton Grand ?
Un rire bref, sans joie.
– Ne jouez pas à ce petit jeu avec moi. Vous savez très bien que c’est au sous-sol, sous la chaufferie. Personne n’y descend sauf vos hommes et moi-même. Et vous vous êtes engagé à ne jamais y mettre les pieds en personne.
Walter nota mentalement. Sous-sol, sous la chaufferie. Riverton Grand.
– C’est bien, dit Walter. Je pensais simplement que vous aviez peut-être déplacé l’otage.
L’homme marqua une pause. Le ton changea, plus narquois.
– DeVries, vous êtes nerveux. Vous ne devriez pas être. La fausse monnaie n’est qu’un début. Dès que le dollar s’effondrera, vos banques rachèteront les actifs réels à un tiers de leur valeur. Vous serez propre, et le gouvernement paiera pour nettoyer votre île. Personne ne viendra fouiller vos caves.
Walter sentit un picotement dans la nuque. La voix de son propre passé, de la banque qui l’avait ruiné – elle semblait provenir de ce même réseau. Banques rachetées à bas prix. Archives pillées. Effondrement orchestré. Tout convergeait vers cette même araignée.
– Écoutez, continua l’homme, une trace d’impatience. Votre diversion bancaire a bien fonctionné l’an dernier à Shelby Township. Le compte de Crane a été vidé, la surveillance jamais venue. Vous avez montré que votre système tient. Restez-en là. Signez Phelps, liquidons-le, et je vous enverrai les nouvelles plaques pour l’atelier de Cleveland avant dimanche.
Le cœur de Walter manqua un battement. Shelby Township. Le compte Crane. Son compte. Celui qu’on avait vidé au printemps 1932, précipitant la faillite de sa petite banque, la ruine de tout ce qu’il possédait. L’homme en face de lui venait de confirmer, sans le savoir, que la destruction de Walter avait été un exercice – un test de méthode.
Un profond calme descendit sur lui, pareil à un sursis.
– Une dernière chose, dit-il, la voix posée, presque aimable. Le carnet de ce logement secret. Vous êtes sûr qu’aucune trace n’est restée ailleurs ?
– Quelle trace ? demanda l’homme. Vous êtes l’homme des papiers, DeVries. Vous êtes le seul à savoir où se trouve la véritable liste des convertisseurs de Cleveland. Et vous tenez cette liste dans votre coffre, pas dans des notes volées.
Walter reposa doucement le récepteur. Un très léger clic, puis le silence. Il resta un long instant immobile, regardant la lampe verte, les mots encore vibrants dans sa tête : le compte Crane avait été vidé sur ordre de ce réseau, et Phelps était au Riverton Grand, sous la chaufferie.
Dehors, les torches passaient à faible distance. Walter rabattit le loquet de la porte d’entrée du bureau derrière lui, enjamba un étroit corridor, et atteignit une fenêtre qui donnait sur les écuries. Il l’ouvrit sans bruit, laissa le froid nocturne le saisir, et descendit dans l’herbe humide.
Il avait un orage dans la poitrine. Shelby Township. La cause de sa chute. Et maintenant, un homme à sauver et des plaques à Cleveland à faire sortir. Il savait où aller : le Riverton Grand, une chambre à l’autre bout, un sous-sol probablement gardé. Il avait aussi une identité qu’il pouvait imiter – la voix de DeVries, la voix d’un banquier, dans ce téléphone noir.
Mais d’abord, il devait sortir du domaine. Derrière lui, des gouttes de lumière bougeaient entre les arbres. Des chiens, quelque part, aboyèrent. La nuit lui appartenait encore, mais pour peu de temps.
Walter se mit à courir, le document inconnu collé contre son cœur, un nom brûlant à ses lèvres : Phelps. Il ne savait pas encore ce que ferait cet homme de la vérité. Mais il savait une chose : lui, Walter Crane, avait cessé d’être le mur de pierre contre lequel le monde jetait sa boue. Il était devenu un homme qui téléphonait à l’ennemi, qui portait le masque du mort, et qui marchait vers une cave.
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