Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 32: The Basement
La chaudière crachait une toux métallique dans la pénombre du sous-sol du Riverton Grand. Walter avançait le long du tuyau d’acier, la suie lui collant aux doigts, chaque pas résonnant dans l’humidité tiède qui sentait le charbon et la rouille. Le cheminot de nuit avait été facile à distraire — un billet plié, une histoire de fuite d’eau à l’étage des cuisines — et maintenant le silence pesait comme une porte refermée.
La porte du fond, scellée d’un cadenas neuf, brillait d’un éclat incongru dans la crasse ambiante. Walter sortit le pied-de-biche de sa ceinture. Un coup, deux, le métal gémit, céda. Il poussa la porte, et l’odeur lui frappa le visage comme un poing : urine, chair sale, désespoir concentré.
Dans le coin de la pièce exiguë, une forme grise se recroquevilla contre le mur. Des chaînes cliquetèrent.
— Ne vous approchez pas, dit une voix rauque, presque inhumaine à force d’avoir été peu utilisée.
Walter leva les mains, baissa la lampe torche pour ne pas éblouir l’homme. Il distingua un visage émacié, une barbe de trois semaines, des yeux trop grands dans des orbites creuses. C’était Arthur Phelps. Les photos officielles montraient un homme robuste, quasi jovial. Ceci était son spectre.
— Monsieur Phelps ? Je m’appelle Walter Crane. Je suis comptable — ancien comptable de la Banque de Shelby Township.
Les yeux de Phelps clignèrent, cherchant à comprendre.
— Shelby… Crane ? Le type qui a disparu avec…
— Je n’ai rien volé, l’interrompit Walter, s’accroupissant à distance respectueuse. Votre enlèvement m’a mis sur la piste. C’est DeVries. C’est lui qui a saboté ma banque, qui vous a fait disparaître, qui fabrique de la fausse monnaie fédérale dans son sous-sol.
Un long silence. Phelps exhala — un son qui ressemblait presque à un sanglot de soulagement.
— Vous le savez donc. Vous savez tout.
— Pas tout. Vous allez m’aider à compléter le tableau.
Walter sortit son canif et s’approcha des chaînes. Les chevilles de Phelps portaient des plaies à vif mal cicatrisées. Ses poignets n’étaient guère mieux. Walter sectionna les liens les plus épais, laissant à Phelps le soin de frotter ses articulations en grimaçant.
— DeVries vous a gardé en vie pour une raison, dit Walter.
Phelps hocha lentement la tête, cherchant ses mots comme un homme qui ramasse des pièces éparpillées.
— Je l’avais pris en filature pendant des mois, Crane. En tant qu’examinateur de banque, j’avais accès à des rapports confidentiels. DeVries blanchissait de l’argent par des filiales innocentes — des coopératives agricoles, des sociétés d’assurance fictives, des dépôts-porteurs. Mais le vrai cœur du système, c’était l’expédition de plaques. Des plaques d’impression gravées originales, fabriquées en Angleterre avant la guerre. Il en reçoit des douzaines.
— Le bateau coulé, murmura Walter. Le pactole englouti.
Phelps le regarda avec une intensité nouvelle.
— Vous êtes au courant ? Oui… le *Providence*, 1924, coulé au large de la Caroline du Nord. Les plaques étaient dans sa cale, soi-disant en route pour une banque de La Nouvelle-Orléans. Les assureurs ont remboursé, l’affaire a été classée, personne n’a jamais cherché l’épave. Mais DeVries, lui, il savait. Il a envoyé des plongeurs, un par un, jusqu’à ce qu’ils récupèrent tout. C’est son empire, Crane. La contrefaçon la plus sophistiquée jamais montée sur le sol américain. Il ne fabrique pas des billets pirates qui se remarquent à la loupe. Il fabrique des billets *vrais*, parce que les plaques sont officielles.
Walter digéra l’information. Cela expliquait le caractère méticuleux de l’atelier du manoir, le papier filigrané d’origine, l’encre au dosage parfait. La Révolution n’avait jamais produit de faux. Ils produisaient des dollars authentiques — mais sans enregistrement au Trésor, chaque billet en circulation gonflait l’inflation, sapait la confiance. Leur but n’était pas de s’enrichir. C’était de démolir la monnaie elle-même.
— Il faut me sortir d’ici, reprit Phelps, une main sur l’épaule de Walter. J’ai tout gardé, Crane. Tout : copies de chèques, lettres, reçus de dépôt, témoignages de dockers de Charleston. C’est chez mon avoué, à Philadelphie, sous scellés. Si je témoigne devant le Congrès, DeVries ne survivra pas à l’audition.
Walter jeta un regard vers la porte, puis vers le plafond bas où couraient des tuyaux de vapeur.
— L’issue par le hall est risquée. Il y a des veilleurs de nuit, mais ils ne savent pas ce que je suis venu chercher. Encore quelques minutes, ils boucleront le bâtiment en bas si quelqu’un a donné l’alerte.
Phelps se mit debout avec difficulté, s’agrippant au mur. Il tituba mais trouva son équilibre.
— Les tunnels de vapeur. Ils courent sous tout l’îlot. Ils débouchent derrière les entrepôts sur la 15e rue.
— Comment le savez-vous ?
Phelps esquissa un sourire amer.
— Ils m’ont laissé écouter les pas des tuyaux pendant onze jours. On apprend à connaître les moindres vibrations d’une bâtisse quand on est enchaîné à sa chaudière.
Ils avancèrent dans le couloir, Walter soutenant Phelps quand ses jambes faiblissaient. Un bruit monta soudain de l’escalier principal : des voix, bottes sur le ciment. Une lampe balaya l’angle du couloir.
— Par ici, souffla Walter en poussant Phelps vers une grille rouillée qui donnait sur le réseau de conduites.
La grille céda avec un crissement que Walter étouffa sous sa paume. Ils se glissèrent dans l’espace exigu, rampant sur le sol graisseux tandis que les voix se rapprochaient derrière eux.
« Il n’aurait pas pu descendre plus haut que le butoir, dit l’une — une voix profonde, mécontente. Faites le tour. S’il est en bas, on l’aura à la sortie. »
Walter retint son souffle. La voix appartenait à Roy.
Il s’accroupit dans les ténèbres, la main de Phelps crispée sur sa manche. Le tuyau au-dessus d’eux dégoulinait d’une condensation brûlante. Plus loin, un autre son : des pas lourds qui battaient le sol de l’autre côté du réseau. DeVries avait dû alerter ses chiens avant même que Walter ait atteint le sous-sol. Le manoir était peut-être en flammes, mais le filet se resserrait.
Phelps tira sur sa manche.
— Par ici, fit-il, la voix presque éteinte mais la main ferme. Le conduit de 28 pouces mène à la rue. Encore vingt mètres.
Ils rampèrent en silence. Derrière eux, une lampe torche irisait les flaques de condensat. Une balle siffla, ricochet sur un tuyau. Walter poussa Phelps plus vite, malgré le crissement de leurs semelles sur le métal rouillé. Deux autres coups de feu, plus proches, puis un juron — les hommes de Roy avaient dû être aveuglés par la vapeur.
Au bout du tunnel, une bouche d’égout grillagée laissait voir une bande de ciel nocturne. Walter la souleva, poussa Phelps dehors. L’air froid les frappa comme une gifle. Une ruelle, des bennes à ordures, et au-delà, l’asphalte brillant de la 15e rue.
— Vous pouvez courir ? demanda Walter.
Phelps, les mains sur les genoux, haletant, hocha la tête.
— Jusqu’au coin, il y a un taxi. Il porte une lampe verte sur le compteur. Le chauffeur est de mes amis. Allez-y.
— Et vous ?
Walter regarda en arrière vers la grille. Les voix s’éloignaient dans le tunnel, mais il savait qu’ils feraient demi-tour.
— J’ai un compte à régler, répondit-il. Filez. Je vous rejoins.
Phelps le dévisagea, puis posa une main fraternelle sur son bras.
— Crane… s’ils vous capturent, ils ne vous laisseront pas la vie sauve. DeVries n’a pas enchaîné que moi dans cette cave. Il y a une liste, des noms de comptables et d’examinateurs qu’il a fait disparaître. Vous y êtes, maintenant.
Walter hocha la tête et regarda Phelps trottiner dans la nuit, sa silhouette décharnée vacillant dans les halos des lampadaires. Puis il se retourna vers la bouche d’égout, le froid de la nuit lui mordant les poumons.
Sous la grille, la lumière des lampes torches approchait.
Roy avait trouvé la sortie. Cette fois, plus de fenêtres ni d’antichambres entre eux. Walter sortit le revolver de sa poche, recula dans l’ombre d’un porche, et attendit.
Le bruit des pas cessa. Un silence parfait, puis la voix de Roy, distincte, presque amusée :
— Crane ? Nous savons que Phelps est parti. Mais il ne témoignera jamais — il vous aura fallu trois semaines pour le trouver, et le Congrès n’a plus de temps pour une autre audition. Vous n’avez personne, ce soir. Que votre parole contre la mienne.
La grille s’ouvrit lentement. Une silhouette se hissa hors du tunnel, pistolet au poing. Walter nota le détail, la manière dont Roy tenait son arme : détendu, en expert.
Mais Walter tenait aussi un document — le troisième page du scarifié, encore dans sa poche intérieure, jamais lu. Il n’avait pas eu le temps. Et maintenant, Roy le cherchait pour une raison.
Que contenait cette page capable de mettre fin à tout ?
Walter arma le chien de son revolver et fit un pas dans la rue.
— Vous la voulez ? demanda-t-il. La page que vous cherchez ? Venez la chercher.
La nuit, autour d’eux, semblait retenir son souffle.
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